Est-ce que ce monde est sérieux : pourquoi sont-ils toujours aussi nombreux à vouloir voter pour François Fillon ?

Est-ce que ce monde est sérieux : pourquoi sont-ils toujours aussi nombreux à vouloir voter pour François Fillon ?

Un soir, il y a quelques années, je regardais Ruquier. Y avait encore Zemmour et Naulleau ; le premier était en train de dire plein de mots à la suite à un invité nul et, à un moment, il a porté à son adversaire flasque ce qu'il a certainement considéré sur l'instant comme le coup d'estoc le plus meurtrier de l'Histoire :

 

« Quand on n'est pas de gauche avant 40 ans, c'est qu'on n'a pas de cœur ; quand on n'est pas de droite après 50 ans, c'est qu'on n'a pas de cerveau. »

 

Sur ce, ce zigoto aurait bien effectué un mic drop s'il avait seulement pu soulever un micro. Bon, je note tout de même qu'il me laisse 10 ans de réflexion, c'est déjà sympa.

Je parle de ça parce que ce ne fut ni la première, ni la dernière fois, que j'entendis dire que mon gros, si tu veux voter sérieux, si t'as du poil autour des tétons, vote à droite, le vote de gauche c'est un vote pour enfants. À la limite, tu peux être de gauche dans la vie de tous les jours si ça te chante, mais une fois dans l'isoloir, fini de se tirer sur la nouille : Jeremy, tu votes comme John Wayne, comme un homme.

Au même moment en avril 2017, un homme, la carrure dressée, toise de ses fiers sourcils la foule qui scande son nom. « François, prends-moi !! », peut-on entendre gémir quelques milfs. Il s'avance sur l'estrade, pose ses mains sur le pupitre, dirige sa bouche vers les deux micros ; l'auditoire est comme suspendu dans un endroit spécial de l'espace-temps, il ne pourra retenir longtemps son orgasme, quand soudain une phrase s'expulse hors des cordes vocales du Sarthois :

 

« M'en bats les couilles, frère. »

 

Encore un petit moment de flottement dans l'assistance et puis c'est l'explosion de joie, tout part en cacahuète, les vieux se foutent tous à poil et c'est la surpartouze.

Voilà. Donc juste pour mesurer la situation, on avait un mec tout sérieux, aussi drôle qu'une machine-outil allemande, on se disait « bon bah ok c'est juste un énième clampin que Sarkozouille traîne dans son sillage », il était là, il faisait des trucs qu'on s'en branlait, et puis d'un seul coup BIM le mec est en fait un real G straight outta Compton. C'est comme si on t’annonçait que Manny est en fait un plus gros bonnet que Tony. Alors à partir de là, les gens ont commencé à dire et à penser des trucs. « Rends l'argent », déjà, en premier lieu, puis tout un tas de saillies qui vont avec : « salaud » « enculé » « ta grosse mère la pute », etc. Mais ce que je trouve plus intéressant, c'est quand on a vu que, ouais, ok, il baissait dans les sondages, mais pas de façon oufissime.

Parce que dès que les affaires sont sorties, il était assez clair pour beaucoup qu'il allait se faire foutre des mawashis au cul par les pontes du parti, et puis finalement quand il a réussi à faire avaler à ses comparses un bon gros « niquez bien vos mères je fais ce que je veux », certains pouvaient se dire « bah à la limite tant mieux, plus il s'accroche, plus il va descendre dans les intentions de vote », sauf que moyen, voire tout simplement non. Au bout d'un moment, voyant que toute cette fumisterie stagnait autour de 18%, il fallait bien que quelques-uns finissent par jaser :

 

« Mais... Sinon, euuuh... Ils sont teubés ou ..? »

 

Je voudrais aujourd'hui vous soumettre cette théorie : il n'y a aucun putain de rapport entre le vote Fillon et le QI du peuple au camembert. Pour au moins deux raisons.

Premièrement, la dissonance cognitive. Typiquement, ça, ça concerne les ladies qui festoyaient dans l'orgie évoquée précédemment. La dissonance cognitive, c'est quand ton cerveau a intégré le fait que quelque chose est vrai, et que la réalité se démène pour essayer de te prouver ton erreur. Concrètement, ici : on a pour théorème de base que sourcil-man est un maxi BG de la life ; des haters lui mitraillent de la merde au visage or sourcil-man est un maxi BG de la life, donc les haters travaillent pour François Hollande. CQFD. Vous foutez pas de leurs gueules, ça peut arriver à tout le monde.

Deuxièmement, le fait que quand t'es de droite, t'es de droite, foutredieu. Je vous rappelle que le score de Sarkozy en 2007 c'est 31,5 % au premier tour, et quand même 27% en 2012, et tout ça je suis persuadé que ça s'est pas dispersé comme des gobelins devant un balrog, que tous ces Jean-Michel restent en embuscade façon major Dutch, prêts à regagner le chopper au moindre craquement de branche. Il me semble qu'un mec de droite préférera mille fois voter pour un bandit qui est de son côté de la barrière mentale, plutôt que pour tous ces branlitos-crypto-communistes qui veulent anéantir la notion de mérite, eeeeh oui, mon bon Charles-Edouard. Là où je veux en venir en dernier lieu, c'est que voter de façon rationelle est impossible.

L'exemple de Fillon est pratique, on a toutes les composantes d'un contexte indémélable pour les cerveaux des contemplateurs de ce spectacle, mélangeant com' de pubard des années 1980, Watergate en soldes, concours d'insultes de Monkey Island et arcades sourcilières surpeuplées. Mais ne venez pas me dire que vous seriez, vous, capable de voter de façon parfaitement rationnelle, d'une façon objectivement meilleure que tous ces fillonistes exaltés. Tout comme pour ceux qui penchent à gauche, une vie entière de structures sociales et mentales les a poussé à ce vote ; ne leur demandez pas de comprendre en moins de trois mois que tout ceci n'a aucun sens, et ne vous étonnez surtout pas si vous apercevez le corbeau du Mans surgir au second tour.

 

"La vie politique est d'une importance capitale, elle n'a pourtant aucune raison d’être intrinsèquement sérieuse."

 

Je crois qu'au final on a fini par confondre les mots « sérieux » et « important » ; que quelque chose de sérieux pouvait ne pas être important, et que quelque chose d'important avait le droit de ne pas être sérieux. La vie politique est d'une importance capitale, elle n'a pourtant aucune raison d’être intrinsèquement sérieuse.

Je voulais conclure en citant Francis Cabrel, mais j'ai fini par me dire que c'était trop pété. Je vais plutôt essayer d'équilibrer mon propos, parce qu'en me relisant je trouve que je n'ai pas atteint le quota d'enculerie. Je terminerai donc ainsi : Fillon, rends l'argent, vieille raclure, ou je viens chez toi et je lâche Cortex et Morsay sur Penelope.

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