Vauban, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles

Publié le par PouPouchkine

Gamin, face à l’immensité de l’océan et sous le soleil écrasant de Bretagne, je me prenais à rêver d’empires indestructibles, de constructions sans faille dont émanerait une satisfaction quasi divine, celle de pouvoir tenir tête au temps qui passe et aux éléments. En bon démiurge et comme beaucoup d’enfants avant moi, je rêvais de construire le château de sable qui tiendrait jusqu’au lendemain, qui survivrait au clair de lune, à mes rêves et à l’inexplicable force de la marée qui parvenait chaque jour à détruire le travail d’une après-midi, ce que je considérais à mon échelle d’alors comme étant le travail d’une vie.
J’en suis venu à me démener, refusant la fatalité, usant de mon intelligence pour construire la structure qui serait enfin celle résistant aux forces destructrices de la nuit que sont la crétinerie grasse des adolescents et le roulis des vagues. Je réussis cette impossible tâche une fois. Après beaucoup d’abnégation et de génie pratique (douves, remparts et j’en passe), je pus avec fierté contempler ma forteresse dressée entre les pensions de retraités lisant et surveillant d’un œil leurs futurs cotisants.
Je suis certain que ce jour-là, si Sébastien Le Prestre de Vauban avait été sur la plage en slip kangourou, il aurait versé une larme avant d’aller prendre une lame de fond dans la gueule. Mais que pourquoi donc ? Pour le savoir, il est temps de gratter la patine du temps pour se pencher sur l’histoire d’un des plus grands hommes que le royaume de France ait connu.

 

 

La genèse du roublard devenu marquis, ou comment l’échelle sociale est devenue tour de siège

Issu d’une famille « anoblie » depuis peu, Seb’ déboule comme sujet du Roy en l’an 1633 dans le Morvan. C’est la zermi car à l’époque, les Français n’ont trop rien à se mettre sous la dent, le royaume souffrant d’incessantes guerres, de mauvaises récoltes et de querelles internes. Sébastien grandit donc avec vue sur les loqueteux et non pas sur de ravissants jardins à la française, ce qui forgera sa conviction que la pauvreté c’est bien de la merde. Armé de son seul encéphale, Vauban s’en va parcourir le monde en l’an 1651, à l’âge de dix-sept ans. Il rentre sous les ordres du Prince de Condé qui tente alors de bolosser Mazarin et le petit roi Louis XIV dans ce qu’on appelle l’épisode de « La Fronde », guerre qui dura de 1648 à 1653 et qui vit certains grands nobles du royaume tenter de réduire la puissance des Bourbons régnants. Vauban s’illustre alors par ses faits d’armes et son talent d’ingénieur militaire. Patatras, voilà qu’à l’occasion d’un petit tour, il se fait toper par une patrouille royale et illico presto ramener devant Mazarin pour un speed-dating séance tenante. Séduit par le bagout du Morvandais, Mazarin tend la main à Vauban qui passe à l’ennemi, « it’s a match ».

Alors que le Roi Soleil commence à darder la France de ses rayons divins et à lancer des guerres contre ses voisins, Vauban en profite pour faire carrière malgré son jeune âge, le talent n’attendant pas le glas des années. Vauban a donc tout le loisir de commencer à s’imposer dans la basse-cour du Roi, notamment au commencement de la guerre d’Espagne en 1667

L’architectonique élevée au rang d’art et la perfection comme modus operandi

Vauban n’apprécie guère les batailles sur le champ et autres boucheries organisées pour le plaisir de la haute noblesse écervelée. Son petit truc à lui c’est de capturer ou de défendre les villes et cela tombe à pic car des citadelles à prendre, ce n’est pas ce qu’il manque : l’Espagne possède l’actuelle Belgique ainsi que la Franche-Comté et prend ainsi en tenaille le royaume. Vauban se retrouve donc à disputer une partie d’échecs où se joue l’avenir de la France ainsi que celui de milliers de vies. Sa stratégie sur l’échiquier consiste à prendre les villes fortifiées une par une, au nord et à l’est, pour unifier le royaume.
Il faut tenir compte du fait que la donne a changé dans « l’art de la guerre » depuis le Moyen-Age. À la Renaissance, les Français ont remplacé les boulets de pierre par ceux métalliques afin de défoncer les hautes murailles entourant les villes, en dépit de leur épaisseur. Les Italiens s’adaptent alors par le biais de deux atouts : une propension à être naturellement bons en défense et une autre à trouver les bonnes personnes au bon moment, en l’espèce Léonard de Vinci. Ils inventent donc la ville étalée, cerclée de talus de terre en escalier pour éviter de se prendre les boulets français en pleines gencives grâce au détournement de leur énergie cinétique. Pour garder l’avantage que conférait la hauteur sur les assaillants, les défenseurs trouvent la parade avec des maçonneries, escarpes côté ville, contre-escarpes côté extérieur, bastions dotés de canons pour éviter que l’ennemi n’escalade le dispositif.
La défense verticale est ainsi devenue horizontale et Vauban l’a bien compris. Il n’est cependant pas venu pour faire une pâle imitation des maîtres italiens, il va pousser la réflexion de ce qu’on appelle l’architectonique à son paroxysme, là où la science devient art et jouissance. Vauban a fort à faire pour que le Roy puisse continuer à s’enjailler et à se noyer sous un océan de froufrous et dentelles ; un génie doit s’occuper de garder les entrées du club - très convoité à l’époque - qu’est le royaume de France.

Il s’agit tout d’abord de prendre Lille, siège où Vauban sera blessé. Il constate qu’il est très aisé de perdre la vie comme une merde pendant un siège et s’appliquera donc par la suite à être économe en vies humaines dans la réalisation de son génie, suivant son credo de venir en aide aux moins bien lotis que lui. Il en viendra ainsi à utiliser la technique des tranchées parallèles (durant la guerre de Hollande en 1672 ; une BD est disponible sur la question dans la galerie des Glaces) pour avancer jusqu’aux portes des villes adverses avec quasi zéro pertes. Pour la même raison, il déconseillera toujours à Sa Majesté de canonner les populations locales, boucheries sapant le travail exécuté en amont du siège, car ce n’est de plus pas ainsi que l’on gagne le cœur des populations locales. Œuvre divine, Lille tombe en sept jours après deux siècles aux mains des Espagnols. Vauban a brillé, chose rare dans le Nord, il est donc récompensé d’une charge de la garde et on confie à son génie la réalisation d’une citadelle qui pourra sécuriser la place pour un petit moment.

C’est le moment de faire une pause salutaire dans ce récit passionnant pour contempler cette carte de la citadelle de Lille, parfaite de symétrie, d’intelligence, de sens pratique, symbole de ce que peut produire un cerveau amoureux du Beau, à la recherche de l’optimum entre coût et utilité… Cette citadelle, c’est le plus beau des châteaux de sable, c’est tout simplement un chef-d’œuvre. Alliant esthétique et robustesse dans ses étoiles, Vauban utilise les mathématiques, qu’il considère comme une science que Dieu a donnée aux hommes pour se sortir de leur crasse, pour concevoir une beauté utile. Mirons donc la chose et esbaudissons-nous devant ce crayonné.

 

  
 

Analysons-la plus amplement, prenons le temps de décortiquer l’œuvre tout en ne perdant pas de vue l’ingéniosité de l’ensemble. Au point de vue pratique, Vauban ne disposait pas d’une pétée d’écus pour bâtir et il ne pouvait néanmoins pas faire l’impasse sur la qualité. D’où la disposition fondamentale en pentagone, la plus simple à défendre, la plus économe en ressources, chaque angle étant protégé par un bastion, lui-même protégé par des demi-lunes avec fossés, elles-mêmes protégées par des courtines protégées par des tenailles. Tout se tient, comme dans une partie d’échecs où les pièces se couvrent. Entre autres, la brique rouge est locale pour réduire les coûts et la citadelle est construite dans les marais pour la rendre encore plus difficile d’accès et pour alimenter les douves. Il faut garder à l’esprit qu’aucune place n’est imprenable en théorie, tout est une question de temps. En pratique, toutes les puissances européennes de l’époque sont encore en formation, fœtus d’États-nations ; elles n’ont donc pas la capacité de tenir des sièges à rallonge, coûteux en finances et en hommes. “Vite fait bien fait” est donc le credo et Vauban le sait mieux que quiconque. C’est pour cela que prendre Lille serait impensable au sens où selon l’ingénieur lui-même, mille hommes seraient capables d’y soutenir un siège pendant des mois (notamment grâce au moulin construit à l’intérieur ainsi qu’à la toute première création dans l’histoire de baraquements pour la troupe). Quant à l’adversaire, il devrait mobiliser une foule de personnes pour se débarrasser du marais et approcher les murailles afin de les faire sauter, rendant factuellement la tâche impossible pour l’époque. Cerise sur le gâteau et sur l’ensemble : la citadelle est un symbole de pouvoir magnifié par ses deux entrées monumentales, ainsi que son aménagement interne, une église, une poudrière et des arsenaux.

Vauban eut pour chance que son bon Roi n’aimât rien d’autre que mettre des taquets à la noblesse qui avait elle-même tenté de la lui mettre à l’envers pendant sa tendre enfance. C’est pourquoi Sa Majesté avait toujours une oreille attentive aux mots de son ingénieur militaire et ce afin d’humilier les fausses bonnes idées des Louvois et consorts. Ce fut par exemple le cas au siège de Valenciennes où Vauban suggère, contre l’avis des nobles, qu’il serait bon d’attaquer la ville fortifiée de jour car les Espagnols, peuple nocturne, s’attendaient à une attaque en bonne et due forme sous la lumière d’Hécate. La surprise est totale, le triomphe aussi, la France devient la France que l’on connait, merci papa merci Vauban.

Suite aux victoires successives d’un royaume français qui se renforce, le péril d’un gang bang des autres royaumes, principautés et républiques contre la France se fait plus prenant et tangible.
En réaction, le Roi veut prendre Luxembourg pour rappeler qu’il en coûtera à ceux qui souhaitent tâter du Bourbon. Luxembourg est à l’époque réputée comme étant la ville imprenable en Europe. Vauban est donc envoyé en éclaireur et en civil et l’œil avisé du maître ne tarde pas à rendre son diagnostic. Luxembourg est aussi permissive pour l’explosif français que pour les capitaux mondiaux. Ainsi, trois redoutes dans une pente, mal placées et isolées du reste de la forteresse, seront celles à faire tomber. Au surplus, la maçonnerie est d’une qualité de merde et de forme irrégulière. Trente-cinq jours de siège plus tard, les murailles de Luxembourg sont minées et la ville tombe, amenant les « contenders » de la Fronsse à signer le Traité de Ratisbonne qui conduira à quatre ans de paix.

Vauban sait alors que les citadelles et autres prises ne sont que les pièces d’une partie bien plus large, ce qui amène son génie à s’intéresser à tous les sujets concernant la couronne de France.

 

  

 

Vauban, du militaire vers le civil, de l’infini des mathématiques vers la postérité de la gloire

Par son sens pratique, Vauban révolutionna nombre d’arts et de domaines. Il faut rendre ici hommage à l’universalisme et à l’humanisme de l’homme. Il renouvela d’une certaine manière la géographie, en ayant l’idée de placer une rose des vents indiquant le nord sur toutes les cartes de l’Etat-major, ainsi que le sens du courant des cours d’eaux. Cela semblait évident, Vauban le concrétisa.
Son point de vue global sur la géopolitique le conduisit aussi à façonner la France d’aujourd’hui à travers la politique du Pré Carré dont il eut l’idée et que Louis XIV épousa complètement. Être partout c’est être nulle part, règle intemporelle s’appliquant aussi au Royaume. Le Pré Carré imposait donc d’arrêter l’expansionnisme incohérent du royaume pour dresser des frontières strictes, facilitant ainsi la défense et le commerce. Vauban passera son temps et sa vie sur les départementales pourries de France (cinq mille kilomètres par an askip’) à contrôler et inspecter l’étanchéité des frontières du royaume en vérifiant les forteresses et autres dispositifs. Son dévouement lui coûte sa vie de famille car il ne verra que parcimonieusement sa femme, restée au Château de Bazoches (récompense du Roi après que le génie de Vauban eut triomphé de Maastricht).

Vauban devient aussi un architecte civil de génie, ce dont on ne pouvait douter au vu de sa considération pour le bien-être des populations. En 1678, il trouvera l’aval de Colbert pour lancer le projet du port de Dunkerque, résolvant au passage la problématique de l’ensablement de ce dernier par une mise à profit astucieuse des canaux de la ville en créant un effet de chasse. Vauban réussit donc l’exploit de rendre Dunkerque attractif (ce qui ne peut que laisser pantois), militairement mais surtout économiquement grâce à sa proximité avec la Hollande et l’Angleterre commerçantes. Le port de Dunkerque, fleuron français gorgé de corsaires, est une vraie plaie pour les Anglais (ce qui les amènera par ailleurs à créer le droit des assurances mais ceci est une autre histoire).

« Vauban est un fervent militant du cochon, calculant que d’une truie, au bout de deux ans, l’on obtient une portée de six cochons et qu’en dix générations, ce n’est pas moins de six millions de cochons qui pourront nourrir et enrichir la France. » 

 

Suite au port de Dunkerque, Vauban est mis au service d’un projet d’aqueduc pour approvisionner les fontaines de Versailles. Il n’aura de cesse de pester à l’encontre de cette construction, coûteuse en hommes et en argent et ce uniquement pour faire plaisir à Louvois dont il est le larbin depuis maintenant quasi vingt ans. Vauban est bon serviteur mais son génie ne peut se taire face à cette gabegie, comme il ne se taira pas face à l’éviction des protestants suite à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Pour Vauban, la perte des Huguenots est une saignée volontaire et stupide qui affaiblit le royaume.

Vers la fin de sa vie, Vauban perd sa femme alors qu’il est loin d’elle. Le Roi décide alors enfin de lui donner la charge qu’il avait tant désirée mais qu’il regrette désormais : celle de Maréchal de France. Depuis 1680 et alors qu’on se passe de ses services sur le plan tant militaire que civil, Vauban décide d’entreprendre une grande réflexion centrale qui l’accompagnera jusqu’à la fin de ses jours. Il s’agit de réduire la misère des sujets du Roi, ce que Vauban considère d’un point de vue chrétien tout autant que de celui de stratège, pressentant la rage qui peut animer le peuple français lorsqu’il a faim, alors même que le royaume traverse un petit âge glaciaire de 1689 à 1693, causant la mort de trois millions de sujets, l’équivalent de 10% de la population de l’époque. Vauban est un fervent militant du cochon, calculant que d’une truie, au bout de deux ans, l’on obtient une portée de six cochons et qu’en dix générations, ce n’est pas moins de six millions de cochons qui pourront nourrir et enrichir la France. Pour ce dernier point, il faut dénombrer les individus, ce qui permettra de mieux comprendre et analyser le pays. Il créé donc un formulaire pour aider les lettrés à recenser la population, d’abord autour de son château de Bazoches.
Si les pauvres meurent en nombre, ce n’est pas seulement à cause de la famine mais aussi de l’impôt lourd qui leur tombe dessus alors que la noblesse enrichie n’en paie pas pour le bon fonctionnement du royaume. Il faut donc rendre l’impôt équitable, ce que Vauban propose au Roi par la création d’une dîme royale de 10% prélevée sur le revenu de tous les individus. C’est révolutionnaire, tant en terme d’efficacité que de justice sociale. Malheureusement, le Roi ne suit pas et ne parvient qu’à imposer la capitation, premier impôt sur la noblesse en 1695. Vauban se verra forcé d’imprimer son projet de dîme sous le manteau, faisant l’objet de pressions et voyant même son ouvrage interdit afin de ne pas mettre en danger la sécurité de l’État.

Vauban meurt en 1707 après avoir intégré l’Académie royale des sciences. Il aura tout donné pour faire rayonner la France, sacrifice consenti au détriment de sa vie de famille (à l’instar de Champollion). Son génie aura dessiné des frontières durables, révolutionné artistiquement l’architectonique et contribué à la prise en compte de la misère de tout un peuple. Beau gosse.