"Les anti-vaccins sont des crétins" interview d'un médecin urgentiste

Salut Abdul et merci de m’accorder de ton temps ! Pour te présenter rapidement : tu as un peu plus de 30 ans et tu es médecin urgentiste dans un hôpital parisien depuis 5 ans. Pour poser le contexte, peux-tu me dire quelle est ta journée classique : combien de patients vois-tu? Quels horaires fais-tu?

Salut Fier Panda. Une journée classique aux urgences, ça commence à 8h et ça finit à 18h-18h30, un peu plus tard si t’as une conscience professionnelle - ce qui n’est pas mon cas - ou que ta relève est en retard. Une à deux fois par semaine, on se fade aussi des gardes, c’est-à-dire qu’on fait la nuit, de 18h à 8h30, plus ou moins une demi-heure de transmissions. Pour la simple et bonne raison que je n’ai pas envie de passer toutes mes journées à l’hôpital, il m’arrive souvent de condenser les deux, journée puis garde, et de me farcir ainsi des journées de travail de 24h. J’ai un poste partagé entre une antenne de SAMU/SMUR et un service d’urgence. Quand je suis en SMUR, je vois relativement peu de patients (5 à 10 sur 24h), mais je les vois à domicile, plus le temps de transport. Quand je suis en poste aux urgences, ça va dépendre de là où je me retrouve. Si je suis au secteur “debout”, les consultations simples (autrement dit “les merdouilles qui n’ont pas grand chose d’urgent”) ou les petites sutures, entorses et plâtres, je peux voir jusqu’à 70 patients par jour, tandis que si je suis au “couché” (aux vraies urgences quoi), c’est autour de 30 par jour. Et grosso-modo la même chose par nuit.

Début juillet Edouard Philippe a affirmé qu’onze vaccins infantiles recommandés aujourd’hui deviendront obligatoires en 2018. Depuis c’est l’escalade de la bêtise sur les Internets avec pléthore de vidéos de complotistes appelant à éviter les vaccins. Dans tes gardes, tu en as rencontré des anti-vaccins ? Qu’est-ce que tu leur dis?

Bien sûr que j’en rencontre. On rencontre de tout aux urgences, et assez souvent la lie de l’humanité d’ailleurs. Si je peux me permettre une citation en vidéo, au sujet de ce débat :

 

 

Pour le reste, je ne perds plus mon temps à essayer de discutailler avec des gens finis à la pisse. Mon travail est de les soigner et je le fais, parfois contre leur gré. En revanche, quand il s’agit d’enfants non vaccinés, il m’est déjà arrivé de faire des signalements aux juges voire, dans certains cas, de retirer les enfants aux parents. Tiens, cet hiver j’ai vu un gosse : 18 mois, pas une consultation médicale, la coqueluche et un rachitisme en cadeau bonus. Bien entendu, ça a été signalement direct, hospitalisation du gosse, décision de justice, etc.

Moi, ce qui me dérange vraiment chez les anti-vaxx, ce n’est pas tant que ces crétins soient incapables de comprendre les données scientifiques basiques et choisissent d’en avoir peur dans un délire paranoïaque de grand complot du BigPharma qui voudrait se faire des fortunes avec des injections pourries, ce n’est pas non plus que, ce faisant, ils se mettent en danger (mon gars sûr Darwin se chargera de leurs culs), non, ce qui me fout en rogne, c’est que ces connards mettent les autres en danger.
 

"Le monde oublie qu’un vaccin sert à protéger la personne vaccinée, mais aussi à endiguer la propagation des épidémies"


En fait, l’incompréhension du mode de fonctionnement des vaccins fait que l’immense majorité des gens oublie qu’un vaccin sert non seulement à protéger la personne vaccinée, mais aussi à endiguer la propagation des épidémies, ce qui permet de protéger tous ceux qui sont immunodéprimés et ne peuvent pas se vacciner. En substance, en me vaccinant, c’est tous ceux qui ont le plus besoin de protection contre les épidémies que je protège. Et ça, ça devrait être obligatoire, j’en suis persuadé. Après, là où je ne suis pas d’accord avec le ministère, c’est que j’opterais plutôt pour envoyer les anti-vaxx dans un goulag plutôt que de mollement leur envoyer des courriers et/ou une assistante sociale. Mais eh, je ne suis pas encore le président-dictateur à vie de l’Empire français, alors vous pouvez encore respirer.

Tu arrives à garder ton calme quand tu croises des personnes mettant en doute tes années d’étude et d’expérience car ils ont lu un post anti-vaccin sur Doctissimo?

Je n’ai jamais été très bon pour garder mon calme et encore moins quand un abruti veut m’expliquer un de mes domaines de compétence alors que je ne comprends déjà pas comment il fait pour faire la différence entre sa tête et son cul à chaque fois qu’il se nourrit. Mais bon, en vrai, ce genre de “débats” se retrouve plutôt sur internet. En face les gens n’osent pas souvent te dire qu’ils ont lu un truc sur internet, simplement ils ont mille questions, mille angoisses, qui tournent toujours autour du pire. Du coup je dois passer énormément de temps à rassurer, expliquer et justifier tout ce que je fais, ce qui est excessivement énervant. Qu’on se comprenne, hein, ce n’est pas tant contre mes patients que je suis énervé, mais bien contre ces sites débiles, qui font croire à chaque personne qui a mal au crâne qu’elle a une tumeur cérébrale. Après, il m’arrive aussi de me retrouver face à des gens qui ne veulent pas la prise en charge que je leur propose ou qui viennent “faire leurs courses” en mode “Docteur, vous pourriez me faire une IRM de la cuisse et une prise de sang en dosant les anticorps anti-poildecul ? Parce que j’ai lu que ma toux depuis deux jours ça pouvait être un Lupus.” Je refuse, j’explique une fois le diagnostic différentiel et le rôle des urgences et, s'ils ne comprennent pas ou insistent, je les renvoie dans leurs pénates sans m’énerver.

De toute façon tu es médecin, tu fais partie du complot, tu reçois de l’argent des grands laboratoires pharmaceutiques. Je le sais, je l’ai vu sur YouTube. C’est à cause de toi que des enfants deviennent autistes. N’as-tu pas honte?

Si seulement les laboratoires me payaient, crois-moi, je ne serais plus ici, je serais allongé sur une plage, sous un cocotier, occupé consciencieusement à siroter des cocktails avec des petites ombrelles. Tout ce que les laboratoires m’offrent ce sont des mauvais croissants et des cafés instantanés. Parfois un verre de jus d’orange aussi.

Dans Dr House, en mangeant des M&M’s et jouant au golf avec sa canne, le gars sait trouver en trois minutes l’origine de n’importe quel symptôme. En France, aux urgences, j’attends cinq heures pour m'entendre dire par des médecins qu’ils ne savent pas d’où viennent mes douleurs au dos. Vous êtes nuls c’est ça?

Déjà, je dois bien avouer qu’on est assez mauvais. Ensuite, si tu attends cinq heures, c’est parce qu’on a décidé qu’on aimait pas ta tête et qu’on est trop occupés à jouer au bridge en salle de pause. Sinon, pour tes douleurs de dos, t’as essayé de cesser de te tenir comme une vieille limace visqueuse et de garder le dos droit pour voir? Généralement, aussi, perdre du bide aide dans les lombalgies.

Je me sens oppressé par ton fat shaming. Je préfère rester gros et me plaindre. Sinon, aux urgences, j’imagine qu’en dehors des anti-vaccins tu dois croiser bon nombre de gogoles. Tu me disais tout à l’heure qu’un type est venu aux urgences car il avait un bouton de moustique sur le doigt et que ça le grattait. Cela t’arrive souvent ce genre de consultation ? Tu as d’autres exemples en tête?

Alors, ça, j’en ai à la pelle. Une femme de 24 ans, qui vient à 4h du matin pour une angine. Un homme de 21 ans qui vient car il s’est fait une coupure en se rasant les testicules. Une femme de 30 ans qui consulte un dimanche à 22h car elle “est fatiguée après avoir mangé”. Un gamin de 13 ans ramené par sa mère pour des écorchures. Une femme de 28 ans qui vient le lundi matin car elle se sent trop fatiguée pour aller travailler. Un mec de 40 ans qui débarque un samedi midi car il n’a plus de traitement pour la tension depuis deux semaines, etc. Et des exemples comme ça j’en ai chaque jour… En fait, les gens n’ont aucune décence, et surtout une profonde intolérance à la frustration, en plus de confondre le service des urgences avec une consultation de médecine générale sans rendez-vous ouverte 24/7. J’veux dire, je conçois parfaitement que les gens puissent s'inquiéter de choses qui me semblent bénignes, c’est pas ça le problème, mais franchement, quand t’as 25 ans, que tu vomis et que t’as la chiasse, tu comprends rapidement que c’est une gastro, non?

Ceux étant “tombé dans la douche” sur un objet finissant dans leur rectum, ce n’est pas une légende urbaine? Tu en as déjà eu comme patients?

Ce n’est pas une légende urbaine. C’est pas le truc le plus fréquent, mais je dirais que j’en ai au moins un par mois. Ce sont en grande majorité des hommes, entre 40 et 60 ans. Ils se foutent tout et n’importe quoi dans le troufignon, sans comprendre les lois fondamentales de la rectodynamique, dont la première est : tout ce qui rentre ne ressort pas. Après, t’as plusieurs profils de gens chez qui on trouve des “corps étrangers” (c’est comme ça qu’on dit dans nos compte-rendus) : les taulards qui cherchent à camoufler un objet, les schizo qui se mettent un truc dans le cul (ou parfois le bouffent) lors d’une décompensation de leur maladie, et enfin, le cas le plus drôle, le bon père de famille qui s’offre une petite stimulation prostatique sur son jour de RTT quand femme et enfants ne sont pas à la maison. En grande majorité, on ne va pas se mentir, ce sont des objets de forme phallique : déodorant, bouteille de bière, bouteille de shampoing, concombre, carotte, courgette, etc. Mais parfois on tombe sur d’autres trucs : pomme, betterave, porte-monnaie, bilboquet, boule de pétanque, timbale en étain, etc.

A tous ceux ayant pour but de s’insérer un objet dans le rectum, que conseilles-tu pour éviter qu’ils viennent te consulter aux urgences? C’est pour un ami.

Please, don’t. Et, si vous voulez quand même, allez acheter un truc fait pour ça : il y a des ingénieurs qui travaillent à créer des objets qui ressortent aussi bien qu’ils rentrent, alors pourquoi est-ce que les gens continuent à trébucher sur leur bac à légumes?

Mark Green ou Douglas Ross?

Perry Cox, sans aucune hésitation.
 


Marcel Petiot ou Josef Mengele?

C’est une excellente question : Petiot l’artisan ou Mengele l’industriel? Je dirais Shirō Ishii et son travail artistique au sein de l’Unité 731.

Comment réussir son avortement à la maison ? La technique des cintres est-elle efficace?

Le plus simple reste quand même la fameuse technique du “tombé dans les escalier”. Et si ça ne suffit pas, deux trois petits coups de latte dans le bide devraient faire l’affaire. Le problème des cintres, c’est que ça risque d’en mettre partout...

Si tu travailles aux urgences et non comme médecin généraliste à la campagne c’est pour chopper des infirmières?

T’as déjà vu la tronche d’une infirmière après une nuit de travail?

Quel est le meilleur moyen de se mettre minable sans faire flamber sa carte vitale?

Je dirais que le meilleur moyen d’être minable sans trop dépenser serait de s’inscrire sur Insoumeetic.
 

"Oui, nos conditions de travail se dégradent"


Est-ce que tu trouves que l’action du très médiatique Patrick Pelloux fait avancer votre cause? Dispose-t-il d’un droit de cuissage dans chaque service d’urgences des hôpitaux publics?

Patou ne fait avancer qu’une seule cause : la sienne. Quant au reste, il est persona non grata dans tous les services où il a foutu les pieds.

Est-il vrai que l’on trouve généralement davantage de MST dans une salle de garde d’urgentistes français que dans un hôpital de fortune Zaïrois?

Dans une salle de garde, tu trouves généralement des gens épuisés, qui tentent de manger de la bouffe dégueulasse le plus vite possible avant de retourner au charbon. On n’a pas le temps pour les maladies vénériennes.

As-tu l’impression que tes conditions de travail se dégradent?

Oui. Le nombre de passages par jour aux urgences est en constante augmentation ces dernières années et on se retrouve en plus à faire le travail des secrétaires, dont on manque aussi. Dans beaucoup d’endroits on fait aussi du boulot d’infirmiers, du brancardage, etc., parce que les équipes sont bien souvent débordées. Ajoute à ça une charge de travail administratif en constante augmentation et des volumes horaires hebdomadaires quasiment toujours dépassés par carence de médecins, et t’auras une bonne idée de la situation dans les services d’urgences de France et de Navarre.

L’épuisement professionnel, c’est un truc de chialeuses ou est-ce une réalité concrète dans ton service?

Je ne sais pas, je suis trop crevé pour répondre à ta question. La durée moyenne d’une carrière de médecin urgentiste est actuellement de 6,9 ans, après quoi généralement on accepte n’importe quel autre taff. Entre nous, on surnomme le service des urgences “la mine”.

Est-ce que tu n’as pas peur de voir un jour une sorte d’Andreas Lubitz décidé à en découdre au sein de ton équipe?

Ah bah ça arrive que certains d’entre nous pètent les plombs. J’en ai déjà vu un se recroqueviller dans un coin et regarder un mur d’un air hébété sans plus nous répondre. Après, il est plus difficile d’accidenter un service d’urgences qu’un avion de ligne… Mais ouais, théoriquement ça pourrait arriver, chez nous comme ailleurs.

Fais-tu partie de ces médecins qui autorisent les infirmières à les tutoyer et qui tolèrent que les aides-soignantes puissent se permettre de les regarder dans les yeux?

Je fais partie de ces médecins qui ont une notion de travail d’équipe oui. Pendant mes études je travaillais comme ASH, je sais aussi ce que c’est d’être de l’autre côté de la hiérarchie. Et puis, franchement, on est tous dans la même galère. Alors on se tutoie, on déconne, on boit des cafés ensemble, parfois on devient amis. Je suis ouvert à toutes les suggestions et critiques dans le cadre de mon travail, j’accepte même qu’on refuse mes instructions si on me le justifie, dans tous les cas de figure sauf un : en cas d’urgence vitale immédiate, je ne tolère rien.

Est-ce que ça peut arriver, au cours d’une journée de grande fatigue, qu’un patient puisse être tellement insupportable que l’idée de le laisser crever te passe par la tête?

Tous les jours.

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