Pourquoi je relis encore et toujours Transmetropolitan

Pourquoi je relis encore et toujours Transmetropolitan

En ces temps d'élections je vous invite - comme je le fais toujours en périodes troubles où l'on nous somme de choisir entre la Peste et le Choléra - à vous (ré)intéresser à cette œuvre atypique qu'est Transmetropolitan. Transmetropolitan, c'est l'enfant terrible de Warren Ellis et Darrick Robertson. Transmetropolitan, c'est un concentré de cynisme trash et décomplexé qui aurait oublié d'être con. On y suit Spider Jerusalem, journaliste gonzo - dont le credo est « The truth... No matter what » (la vérité, quoi qu'il en coûte) - faisant penser à un Hunter S. Thompson croisé avec un anarcho-punk énervé. Il revient, contraint et forcé par un contrat d'édition, dans la ville qu'il avait initialement désertée pour s'installer dans les montagnes.

Notre protagoniste se retrouve donc à nouveau dans cette jungle urbaine pour laquelle il éprouve autant d'amour que de haine, à devoir pondre des articles et deux bouquins, lui qui avait mis de côté l'écriture suite à un manque d'inspiration causé par le succès fulgurant de son ouvrage politique paru à l'occasion de l'élection de La Bête - homme politique ressemblant très fort à Richard Nixon. Forcément, on finit par se retrouver en période électorale. Forcément, Spider n'est pas content.

Et quand Spider n'est pas content, il excelle dans son art consistant à vivre et décrire le sujet. Dans son cas, cela signifie traîner son cul partout, dans des recoins sordides ou non, souvent flanqué d'au moins une de ses deux sordides assistantes et toujours équipé de son "agitateur d'intestins".

Voilà pour le bref résumé.

En suivant ce bon Spider, le lecteur traverse de long en large une Amérique hyper consumériste fantasmée, dans laquelle les médias omniprésents sont tous aussi biaisés les uns que les autres. Une Amérique dans laquelle les inégalités, toujours plus grandes et nombreuses, sont enfouies sous des tonnes de publicités et de divertissements. Alors Spider s'enfonce bille-en-tête dans tous les ghettos culturels qu'il peut trouver avec pour seule intention de réveiller les consciences des citoyens de la ville, de leur montrer la crasse cachée sous le vernis tape-à-l'œil.

Quand vient l'heure des élections, la course à la présidence est rapidement monopolisée par deux candidats : Bob Heller - la bête, président sortant - et Gary Callahan - le sourire, vraisemblablement le seul candidat potentiellement à même de battre la bête. En tant que farouche opposant du président sortant, Spider se sent assez rapidement "forcé" idéologiquement de soutenir le sourire. C'est à ce moment que l'aspect plus "politique" du comic-book prend forme. En effet, l'on constate que Spider reste une homme faillible. Dans sa croisade contre un président sortant qu'il hait - tant politiquement qu'humainement - il finit par se faire manipuler par un candidat en apparence tout à fait différent, mais qui n'est en fait qu'un autre monstre déguisé.

En lisant Transmetropolitan, on plonge dans un monde dans lequel bon nombre de candidats misent avant tout sur la mauvaise image ou les erreurs de leurs adversaires plutôt que sur un réel programme politique. Un monde de fausses promesses, de coups bas et de manipulations. Un monde dans lequel les électeurs ne sont considérés que comme des "voix statistiques" et dont la crédulité est abusée à l'aide de médias partiaux ou ignorants. Ces électeurs se retrouvent alors à voter contre un candidat et non pour des idées. Un monde qui s'apparente fortement au nôtre.

Transmetropolitan reste une œuvre qui par son côté transgressif et intemporel - on parle ici d'un comic-book initialement publié entre 1997 et 2002 - est tout à fait pertinente dans son propos et son analyse du monde et ce même de nombreuses années après sa première parution.

À l'heure où nombre d'hommes et femmes médiatiques nous servent leurs propos nauséabonds, à l'heure où l'on en revient à débattre de régressions écologiques, sociales, humaines et culturelles, à l'heure où des gens fuyant les horreurs de la guerre sont souvent rabaissés au rang de "sous-humains" et de boucs-émissaires, à l'heure où le populisme l'emporte sur l'humanisme, ce comic-book est une lecture permettant de s'élever voire d'ouvrir les yeux sur bien des choses aussi triviales fussent-elles.