Russie, Occident, Daesh, rebelles : le bon gros bordel de la Syrie

Russie, Occident, Daesh, rebelles : le bon gros bordel de la Syrie
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val

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Depuis quelques années, concernant la situation en Syrie, j’entends et je lis beaucoup trop de commentaires clairement orientés, omettant des faits ou exposant un discours complotiste. Je doute que les trolls tentent d'endoctriner qui que ce soit, ce n'est pas le but, mais je crois plutôt qu'une avalanche d'informations étouffante nous enlève la possibilité de réfléchir, de chercher l'information et de la contrôler. Par cet article, abordant de manière très simple les attaques chimiques de Khan Cheikhoun en Syrie, je vais tenter de comprendre la situation, de développer une pensée critique et de vérifier un certain nombre d'informations.

 

Attaque chimique

 

Rappelons les faits, le 4 avril au matin, quatre explosions secouent la localité de Khan Cheikhoun, située à une cinquantaine de kilomètres d’Idlib et à une vingtaine de kilomètres de la ligne de front du nord d’Hama, qui sépare forces du régime et groupes rebelles dans le nord-ouest de la Syrie. 87 personnes perdent la vie et 557 sont blessées après avoir été atteintes par des gaz chimiques, selon la direction de la santé de la province. De là différentes versions ressortent qui vont de la demande d’enquête sur les origines des armes chimiques jusqu’à la théorie d’un « false flag », une opération créée de toute pièce, dont le Mossad et la CIA seraient les commanditaires pour discréditer le régime syrien de Bashar al-Assad.

Officiellement, la coalition accuse le régime syrien d’être à l’origine de l’attaque tandis que Bashar al-Assad accuse les rebelles tout en accusant la coalition de manipulation car il ne posséderait plus les fameuses armes chimiques depuis les accords de 2013. Après tout les rebelles et les djihadistes ont parfois utilisé des armes chimiques comme du chlore souvent plus incapacitant que létal. D'après la version du régime syrien, le bombardement aurait touché un dépôt d’armes chimiques du Front al-Nosra. Les effets de l’explosion auraient libéré le gaz toxique créant des dommages collatéraux.

 

Quelle est la réalité ?

 

Cette dernière version est très peu probable pour de nombreuses raisons. Premièrement, les analyses et autopsies turques indiqueraient l'utilisation du gaz sarin, un neurotoxique organophosphoré puissant, difficile à se procurer. Sa synthèse nécessite du matériel, des connaissances spécifiques dépendant plus d'un état que d'une arrière cuisine. ISIS ou les rebelles n’ont pas les moyens, encore moins maintenant, de produire du gaz sarin. De plus une attaque chimique, pour qu'elle se révèle efficace, nécessite une dispersion aérosol suite à un bombardement, un tir d'artillerie ou des roquettes afin de maximiser la dispersion du produit. L’attaque d’un entrepôt chimique, comme le suggèrent les Syriens et les Russes, aurait fait beaucoup moins de victimes et surtout pas de manière aussi disséminée, sans omettre le fait que la chaleur de l’explosion aurait grandement détruit le neurotoxique qui est très sensible aux variations de température.

Deuxièmement, le bombardement lui-même n’est pas nié par le gouvernement syrien et, en effet, un Sukhoi-22 a bien été observé en train de décoller de l’aéroport militaire de Charyat vers 6h28 puis sur le lieu du bombardement quelques minutes plus tard. L’heure matinale a pris de court les services civils déjà fortement réduits par le bombardement, la veille, du principal centre hospitalier de la région. Cela indique clairement une volonté de maximiser les dégâts et de réduire l’efficacité des secours déjà insuffisamment formés.

Enfin, cela peut sembler contre-productif pour Bashar al-Assad de se saborder ainsi alors qu’il a repris Alep avec l’aide des Russes et qu’il prend le dessus sur les rebelles. Bien entendu, cela peut surprendre mais il faut se mettre à sa place et ses intentions peuvent tout à fait justifier un tel bombardement, j’y reviendrai plus tard car ses rapports avec la Russie et l’Iran sont dans l’équation. À souligner que le gouvernement iranien a dénoncé l’attaque chimique, c’est compréhensible vu son rapport à ce type d’arme, mais il se rallie malgré tout à la thèse russe et soutient son allié.

 

 

Pour résumer : le type de frappe et la dissémination du gaz indiquent clairement un bombardement aérien, les seuls possédant une telle capacité dans la région sont les Russes et le régime de Bashar al-Assad. Les coordonnées radar rendues publiques par le Pentagone montrent bien qu’un avion a décollé de l’aéroport militaire de Chayrat et a survolé Khan Cheikhoun entre 6h37 et 6h48, son décollage ayant eu lieu à 6h28. 

 

Les raisons de l'attaque

 

Revenons à Bashar al-Assad et aux raisons qui l’auraient poussé à commettre cette attaque pour un bénéfice relativement faible. L'arme chimique est une arme de terreur utilisée pour faire passer un message et, depuis les guerres puniques, elle revêt un très fort caractère psychologique. On en retrouve une trace dans le droit romain :

 

« Armis bella non veneris geri » qui signifie « On ne fait pas la guerre avec du poison ».

 

C'est un véritable pied de nez à la communauté internationale et surtout à l’OIAC dont le directeur avait bien dit qu’il ne pouvait assurer que l’entièreté du stock et du dispositif d’armes chimiques avaient bien été détruits quelques stocks résiduels sont facilement dissimulables violant de fait le droit international.

C'est surtout une émancipation face à Poutine car il a les mains liées par les Russes, ces derniers négocient à sa place, il ne le veut pas et ne peut le supporter. Pour Bashar al-Assad « il n’y a pas d’autre choix que la victoire », négocier c’est perdre, son gouvernement en pâtira forcément même avec les soutiens russe et iranien. L’opposition refusera, bien entendu, de négocier avec quelqu’un pour qui gazer sa population est une possibilité.

 

 

Les intérêts internationaux

 

La présence de la Russie et de l'Iran auprès de quelqu’un d’aussi peu coopératif est symptomatique des intérêts géopolitiques de la région ainsi que du changement de paradigme des relations internationales. Les Russes sont présents en nombre depuis 2015, soutenant le régime de Bashar al-Assad. La Syrie est un allié de longue date et même historique de l’URSS puis de la Fédération de Russie. Le port de Tartous, d'une grande valeur géostratégique pour Moscou, offre un accès à la mer Méditerranée. Poutine, focalisé sur son projet de grande Russie, souhaite remodeler la région et le vide laissé par l’indécision américaine lui a permis de le combler.

Il y a également une volonté de lutte contre le terrorisme islamiste rampant dans le Caucase, nombreux sont les combattants russes, tchétchènes ou turkmènes qui ont rejoint Daesh, assurant notamment la défense de Raqqa. Une création d’un axe Nord-Sud pour contrer l’influence occidentale permet à Poutine de s'imposer comme puissance régionale et lui permet de vouloir faire une transition selon ses goûts afin d’avoir une tête de pont au Moyen-Orient.

L’Iran, quant à elle, possède un lien civilisationnel avec la Syrie, une désapprobation des nouvelles constructions politiques comme celle des émirats arabes unis et une majorité chiite. La continuité du cordon chiite, le fameux croissant qui va du Liban à l’Iran permet de faire pression sur l’Arabe Saoudite majoritairement sunnite qui soutient par des parrainages des groupes à tendance djihadiste sur le théâtre d’opération syrien. Il faut comprendre que ce n’est pas tant la personnalité de Bashar al-Assad qui intéresse les deux alliés du régime syrien mais plutôt sa mainmise sur le système militaire et administratif de la Syrie par le clan alaouite.

La Chine a aussi pris sa place dans ce jeu de par son abstention de vote à l’ONU ou son veto, par principe elle ne souhaite pas faire de l’ingérence ou changer un système politique, ce qui est compréhensible vu son histoire. Elle s’aligne sur la Russie par intérêt, de nombreux partenariats étant signés entre les deux pays.

D’autres acteurs ont également des intérêts dans la région. Israël qui craint que des armes, notamment chimiques, puissent transiter par le Hezbollah. Ankara veut également sa zone d’influence et s’est montrée très permissive face à Daesh qui venait se refaire une santé en Anatolie et faisait transiter son trafic par la Turquie en échange de quelques bourre-pifs sur les Kurdes.

 

Les Nations Unies

 

Le rôle des instances internationales semble bien réduit, voire inexistant, la Russie a mis son veto à plusieurs reprises, huit fois jusqu’à présent, contre des sanctions face au comportement du gouvernement syrien incluant des enquêtes sur le massacre de la Ghouta ou plus récemment celui de Khan Cheikhoun. Personne ne se fait d’illusions quant à la responsabilité syrienne dans ces deux actes mais comme aucune enquête officielle n’est autorisée, on ne peut avoir que de fortes présomptions qui seront toujours rejetées par le régime syrien. Poutine possède une grande influence mais il ne peut pas agir seul, son pays n'est plus l’hyper puissance soviétique. Refaire un coup comme en Afghanistan lors de l’opération Chtorm-333 est impensable. Ce genre d'opération nécessite des moyens financiers, politiques et militaires que plus personne ne possède... Et de plus : par qui remplacer Assad ?

En attendant Bashar possède un sentiment de toute puissance, intouchable malgré son extrême faiblesse.

 

Des points de vues très différents

 

En conclusion, plus aucun pays n’a la capacité de résoudre seul le problème en Syrie, il faut une coalition et un travail en commun, tout le monde est d’accord pour dire que Daesh est l’ennemi existentiel mais on discute beaucoup sur l'action à entreprendre. On peut observer deux approches différentes, d’abord celle de l'Occident pour qui seul le départ de Bashar al-Assad permettra d’avoir un front rebelle uni qui se battra contre Daesh. Tant qu’il sera au pouvoir, ils continueront à se battre pour leurs districts, sur plusieurs fronts, et surtout à se radicaliser. Du côté irano-russe, le départ du président syrien signifie surtout une situation à l'irakienne ou à la libyenne, d’où le soutien inconditionnel au régime malgré ses nombreux défauts et son coût élevé.

Pour mieux comprendre la complexité du problème faisons vite un petit détour à Mossoul, deuxième ville d’Irak, où se déroule la plus grande bataille urbaine de ce siècle, les acteurs très nombreux qui s’attaquent à Daesh ont chacun des objectifs très différents quant à la suite mais acceptent de coopérer pour libérer la ville de l’état islamique. On y trouve l’armée irakienne qui est en deux parties, la première avec le premier ministre Haïder al-Abadi et la seconde avec l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki, on voit déjà là un clivage important. Ensuite des milices chiites qui sont d’un côté auprès de Moqtada al-Sadr du courant sadriste, et de l’autre auprès Ali Husaini al-Sistani figure importante du chiisme en Irak. Il y a également les Kurdes, en majorité d’Irak mais aussi de Syrie et de Turquie appuyé par le gouvernement turc. Des milices sunnites pour une partie en accord avec le gouvernement et d’autres contre le gouvernement actuel. Il existe également une résistance sunnite interne à Mossoul même. À l’extérieur, en soutien qu’il soit aérien, logistique, du génie ou de formation militaire, on retrouve les Américains et les Britanniques du côté de l’armée irakienne. La France est plutôt du côté des Kurdes. L’Iran a également envoyé des troupes, tout comme la Turquie. Mossoul ressemble à la bataille de Berlin dans ce sens où les différentes troupes sur le terrain se sont partagées la ville.

C'est surtout aux acteurs régionaux de régler les problèmes politiques liés à leurs pays ou régions, une intervention étrangère autre que celle dépassant le soutien est contre-productive et ferait le jeu des djihadistes. Il faut donc s’engager de manière claire, l'hésitation des Etats-Unis en 2013 a démontré qu'il y avait d'autres personnes prêtes à prendre l'influence sur la région comme, par exemple, Poutine qui est extrêmement intelligent et pragmatique mais loin d’être aussi diplomate que l'Occident.

 

Conclusion

 

Il ne faut pas oublier que ce n’est pas Daesh qui est responsable de la situation actuelle en Syrie, mais bien la vague de répression gouvernementale suite au Printemps Arabe. C’est avant tout une guerre civile, il ne faut pas renverser la charge et la preuve comme semblent le faire Moscou et Damas. Une solution politique doit être trouvée en Syrie avant de pouvoir passer à Daesh, sinon ça ne sera qu’un Irak de plus. La solution la plus probable passera surement par Téhéran, le président actuel étant déjà plus modéré, il faudra suivre attentivement la prochaine élection iranienne et peut-être renégocier les sanctions afin de parvenir à un accord en Syrie.

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