Les Shoot Them Up, ma madeleine vidéoludique

Les Shoot Them Up, ma madeleine vidéoludique
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ol-dirty-protoss

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Le grenier aménagé en loft de mon cousin est un véritable sanctuaire dédié à l’adolescence : des instruments de musique servent de décoration, une pile de Max traine à la vue de tous à côté d’un clic-clac, et surtout, il y a un Amiga. Durant cet instant entre nos parties de Speedball 2, je me dis que moi aussi je voudrais toujours avoir quinze ans. Mais vingt ans après cet âge doré, je suis fourré dans un appart’ trop petit, la vaisselle sale s’accumule dans l’évier, ma copine porte un pyjama en pilou dont les motifs ont été refusés par Desigual et l’activité la plus amusante proposée par mon PC surpuissant est d’aller troller les Internets.

À quel moment le film de ma vie que je pensais écrit par Jean-François Porry a-t-il aussi salement bifurqué ? 

Peu importe. Je viens de faire l'acquisition d'une madeleine vidéoludique en montant dans le petit vaisseau spatial de Steredenn. Me voilà de retour directement dans ma jeunesse insouciante. Ce coucou, que l’on dirait fait en Lego, est en fait une machine à voyager vers le tout début des années 90. Le jeu est pourtant pile poil dans l’air du temps : il a été conçu par des Français et il a un nom breton, NEZPA ! Mais, surtout, il est un peu la caricature du jeu indé depuis les succès de The Binding of Isaac ou Faster Than Light. De gros pixels qui tâchent, une bande son 8-bit qui tire forcément sur la corde nostalgique, des niveaux recréés de manière aléatoire à chaque nouvelle partie, des loots qui dépendent également beaucoup du hasard, le tout servi avec un savant dosage d'accessibilité (pas besoin de plus de deux boutons) et de challenge, ce qui le fait entrer dans le genre du Die and Retry. Tout est là. Ce genre de jeux aux allures volontairement fauchées est au monde « indé » ce que les jeux d’action en monde ouvert sont au grand public. Oui, mais là c’est quand même un peu différent, parce que Steredenn ressuscite un genre qui ne vit plus vraiment que dans le cœur de quelques gamers parmi les plus aristocratiques. Des gens dont la volonté de fer surmonte les crises épileptiques, qui sont contraints de se tourner vers le Japon pour assouvir leur fétichisme : le shoot them up (SHMUP) en l’occurrence.

Aujourd’hui vous les avez oubliés, et pourtant il y a certainement un SHMUP associé à vos tout premiers souvenirs concernant les jeux vidéo. Dans mon cas, l’écran monochrome avait très rapidement été monopolisé par Galaxian, Defender ou encore Scramble… mais vous aurez peut-être plutôt mis les pattes sur Space Invader (alors c’est bientôt la retraite pour toi dude ?!) ou, et je le dis avec beaucoup de jalousie, sur Gradius et R-Type. Des hits auxquels je n’avais pu me frotter que par intermittence, chez ce cousin déjà mentionné, ou chez des amis avec qui il fallait partager le joystick après chaque échec. Or, le SHMUP se pratique un peu comme la poésie en école primaire : seul et dans l’adversité. Il faut apprendre le jeu par cœur et par conséquent la progression devient une affaire de répétition. Avancer, mourir, comprendre les patterns (c’est-à-dire la chorégraphie des vagues ennemies et de leurs attaques), recommencer, avancer, mourir face aux patterns du boss suivant, et cætera. Un petit peu plus tous les soirs, mais toujours depuis le début, jusqu’à être dans le jeu comme dans ses chaussons. Pour bien comprendre, revenons à la poésie japonaise du XVIIIe siècle :

Vaisseaux explosés
Deviennent gouttes dans le torrent
Succès débloqué

Plus je répète, et plus je deviens fluide, jusqu’à me fondre dans le flot à contre-courant des projectiles adverses pour devenir une espèce d’objet intouchable sur ce champ de bataille qui défile, avec ou sans moi (loser !), au rythme du scroll. C’est exactement comme réciter un poème je vous dis : si je coince sur un mot, je peux être sûr que l’un des dix suivants viendra rapidement me percuter à son tour et que tous les suivants viendront me finir au sol à coup de semelle dans le ventre. Et oui, c’est à cause de toute cette violence poétique que j'ai été traumatisé par mes propres bredouillements sur l’estrade de la classe de CM2.

Connaître l’ordre des mots ne suffit pas, il faut devenir le poème !

Cependant Steredenn est différent. Déjà, je peux m’équiper d’une foreuse géante comme arme en lieu et place des lasers et canons habituels. Mais surtout, le jeu fait parfois des cadeaux et d’autres fois aucun. Si la répétition des efforts porte encore ses fruits, elle ne garantit plus forcément la victoire, voire la désinvolture pour les plus acharnés. Mais si ses mécaniques font de Steredenn un jeu qui sort des schémas les plus exigeants du genre, il est peut-être parvenu paradoxalement à trouver la recette pour m'y replonger encore et encore, devenant un de ces jeux devant lesquels je me dis une demi-douzaine de fois avant d'effectivement quitter :

« Allez, encore une dernière ! » 

Et puis en remettant le nez dans un Shoot’M Up, j’ai aussi compris que si le scénario que je m’imaginais dans ce grenier ne s’est pas réalisé, c’est avant tout parce que la vie ne nous permet pas de la recommencer, encore et encore, jusqu’à la mener de bout en bout avec perfection.

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