Shibari : rencontre avec des femmes attachées

Publié le par Han Cholo

Après ma rencontre avec l’encordeur Emmanuel, du Boudoir Shibari, il me paraissait naturel de recueillir les témoignages de modèles pratiquant la discipline. Pour ce faire, j’ai interrogé trois jeunes femmes qui ont gentiment accepté de répondre à mes questions : Hannah, Linwenn et Océane.

Hannah est rigger (encordeuse) et modèle. Elle pratique depuis quatre ans maintenant. Linwenn est modèle, notamment pour le Boudoir Shibari. Elle vient de la scène BDSM. Océane est étudiante dans le domaine de la culture et modèle aux Beaux-Arts, pour des ateliers d’artistes et de photographes. Elle pose sous le pseudonyme de Drosera.

Hello, pouvez-vous nous expliquer votre relation aux cordes ?

Hannah : Ça a commencé par un fantasme assez bateau : l’envie de me faire attacher pendant le sexe. Mon copain de l'époque s’est prêté au jeu, il a acheté une paire de menottes et ça a commencé comme ça. Puis j’ai voulu essayer toute ligotée, on a regardé des tutos, on a fait des conneries qui m’ont laissé des marques, puis j’ai décidé de faire ça un peu plus sérieusement.

Océane : J’ai découvert les cordes grâce au contenu érotique que je visionnais sur Tumblr. Au début, j’avais du mal à comprendre, je voyais des choses crues et violentes. C’est seulement un peu plus tard, en tombant sur le travail de Cam Damage que j’ai apprécié les cordes, parce qu’il y avait la dimension esthétique qui me manquait auparavant.

Linwenn : Je viens du milieu BDSM. J’ai découvert le shibari à travers des photos que j’ai vues sur le Net. Je trouvais l’esthétique magnifique. Rapidement, je me suis mise à rêver d’être encordée à mon tour. Je me demandais ce qu’on pouvait ressentir, même si je n'osais pas me lancer. Un an après, je ne le regrette pas ! C’est une pratique qui m’aide à trouver mon équilibre.

Depuis combien de temps pratiquez-vous le bondage ?

Océane : Je dirais que ça fait deux petites années que je pratique. Au début mes liens étaient nuls et pas adaptés du tout mais ensuite j’ai pris la peine d’investir. J’ai pratiqué toute seule longtemps et quand je me suis sentie à l’aise je l’ai fait devant mon copain. J’ai même attaché une amie, une fois. Plus tard, j’ai rencontré plusieurs personnes qui, elles, m’ont attachée et c’était le feu.

Hannah : J’ai d’abord tâtonné, il y a eu une grosse phase d’un an où j’ai vraiment creusé le sujet. J’ai fait des rencontres très intéressantes durant un workshop à San Francisco, notamment mon petit ami actuel qui est très doué et m’a donné des cours particuliers. C'était il y a trois ans. Aujourd'hui j’attache et me fais attacher.

Linwenn : Je pratique le shibari depuis un an en tant que modèle. C'est-à-dire que je me fais attacher, mais que je n'attache pas.
 

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous faire attacher ?

Hannah : J’aime être vulnérable et dominée pendant l’amour et les entraves augmentent mon excitation. Une fois que j’ai commencé à avoir un peu de pratique et des partenaires joueurs, c’est devenu une composante normale de ma sexualité. Cependant, je ne suis pas trop SM : j’aime qu’on me domine mais je ne me définis pas comme soumise. Par ailleurs, j’aime parfois être juste attachée et abandonnée sans autre stimulation.

Linwenn : Je suis une adepte des jeux de domination/soumission.C’est donc assez naturellement que j’en suis venue au shibari. C’est une façon différente de jouer, d’être encore plus soumise à la volonté de mon partenaire.

Océane : Je suis très orientée vers le BDSM. Ce qui m’attire n’est pas forcément la douleur mais plutôt la contrainte alors me faire attacher est exactement ce qu’il me faut. Étant débutante dans le kink (sexualité épicée, par opposition au sexe dit vanille), les cordes c’est plus doux pour moi parce qu’il y a cette sorte de cérémonie autour.

Qu’est-ce que vous ressentez quand vous êtes entravées ?

Hannah : C’est assez difficile à décrire. Il y a le fait d'être vulnérable et un peu à la merci de son partenaire, bien sûr. Mais hors du jeu sexuel, il y a aussi une espèce de redécouverte et de réappropriation du corps. C’est très sensoriel. L’entrave limite le mouvement du corps et cette limite a parfois l’effet d’un cocon. C’est sensuel de sentir la corde contre soi et en même temps elle est une cage protectrice.

Linwenn : Le shibari m’évoque une sorte de grand câlin ! Je ne saurais l’exprimer autrement. Le rigger fabrique une sorte de cocon protecteur autour de toi. C’est réconfortant. Entravé, on est poussé à se concentrer sur ses sensations. Tout est décuplé. Les sons, les gestes… Une simple caresse sera perçue dix fois plus fort. Alors quand tu as la chance de partager shibari et sexualité avec ton partenaire, la chose prend une dimension encore plus intéressante.

Océane : Je me sens bien. Tout simplement. Mais c’est assez paradoxal parce que je suis claustrophobe et pour moi être enfermée, emprisonnée, c’est une grande source d’angoisse. Je pense que ma peur et mon plaisir sont totalement liés pour le coup. Quand je suis attachée, je ressens un grand sentiment d’abandon, je me donne aux cordes et au rigger d’une certaine manière, si la situation s’y prête.

Linwenn : Le shibari, c’est un abandon. C’est une façon de relâcher la pression du quotidien. Pendant ces moments-là, j’oublie tout. Je baisse la garde. Mon cerveau est comme déconnecté. Je me laisse entièrement guider. Je ne sais pas comment je vais être attachée, si la séance sera douce ou plus corsée. Je me reconnecte avec mon corps, celui du rigger et avec tout ce qu'il fait naître en moi. Dans ces moments-là, je ne suis plus qu’émotions, sensations.
 

 

Racontez-nous votre plus belle expérience.

Hannah : J'hésite. J’ai eu des aventures où j’ai eu un très fort plaisir. Mais je crois que celle qui me fait encore des frissons dans le ventre est cette fois durant une soirée d’exposition. J’ai été suspendue à un pivot, en rotation au-dessus d’une estrade elle-même au milieu de gens qui passaient. Je tournais lentement au milieu de la foule et à un moment, une grande dame super jolie dans une grande robe noire est arrivée vers moi et m’a entourée de ses bras très tendrement. Puis elle m’a regardée dans les yeux, m’a dit avec un fort accent germanique “You are so beautiful” et puis m’a roulé une pelle super passionnée. C’était la première fois que j’embrassais une femme et celle-ci était d’une sensualité et d’une douceur... Mais aussi d’une certaine fermeté, elle m’a pris la bouche comme si ça allait de soi, comme si j'étais à elle et puis elle est partie. J’en ai encore des frissons.

Linwenn : Question super difficile ! S'il n'y en avait qu'une à retenir, peut-être la toute première pour l'ensemble de sensations qu'elle m'a procuré. Je me doutais que j’allais aimer, mais pas à ce point… J’ai été marquée par le son des cordes qui frappent le sol et rompent le silence de la pièce. Leur odeur mêlée à celle de l’encens japonais. Leur goût quand il me les a glissées entre les lèvres. La musique envoûtante… La sensation des cordes venues mordre mes chairs pour la première fois. La chaleur, puis le froid qui m’ont gagnée successivement par vagues, sans que je comprenne pourquoi. Ses yeux d’un bleu perçant et son sourire immense, sûrement de voir le plaisir qu’il me procurait alors même qu’il n’avait eu aucun geste déplacé. Je n’arrivais pas à croiser son regard, un peu gênée de ne pas avoir réussi à cacher tout ce plaisir qui m’avait gagnée alors même que j’étais encore habillée.

Océane : C’était en septembre 2017 dans le cadre d’un festival érotique à Bordeaux. J’avais bossé avec une équipe et lors de la dernière soirée, un rigger devait venir faire une démonstration de shibari. Ils ont réalisé au dernier moment qu’ils n’avaient pas de modèle et m’ont proposé. J’ai dit oui immédiatement ! J’ai eu très peur, parce que je n’avais jamais été attachée et suspendue en public. Après un début de soirée à ruminer sans cesse, le moment est venu. L’attacheur, Simon, était un monsieur d’un cinquantaine d’années d’une douceur rare. Il a été super. J’étais nue devant une trentaine de personnes, mais je me sentais très bien. La suspension a duré quelques temps, j’étais sur un nuage, c’était parfait.

Comment se passe le retour sur la terre ferme après coup ?

Océane : C’est un peu compliqué. Souvent, les membres sont engourdis, parfois les fourmis, la tête ailleurs… Ca dépend beaucoup de la situation. Par exemple, si je m’attache pour m’entraîner, mon retour au sol est super facile, juste quelques minutes pour que le sang circule et hop ! C’est emballé. Par contre, si je suis avec quelqu’un et que le moment est intense, il me faut du temps pour me reprendre, presque de l’aftercare, parce que je ressens les choses très intensément.

Linwenn : C'est un moment à part. Un peu hors du temps. Il faut quitter sa bulle et redescendre sur terre. Si le rigger est bon (c'est le cas de Boudoir Shibari), il est conscient de la tempête intérieure qui vient de te traverser et sait trouver les gestes pour te faire atterrir en douceur. On quitte les cordes un peu à regret pour passer à l’aftercare : une séance de câlins bien méritée, serrés dans les bras l’un de l’autre

Hannah : Dans mon cas, dès que je suis redescendue, j’ai essayé de trouver la dame en noir, sans succès. Je me demande même si elle a jamais été là.

Un conseil à donner à ceux ou celles qui veulent se lancer ?

Océane : Lancez-vous, mais correctement ! Ne prenez pas de cordes synthétiques, ça brûle, c’est nul. Rencontrez des gens aussi, c’est super de partager des expériences, on apprend beaucoup des autres. Et amusez-vous, prenez du plaisir, sinon ça ne sert à rien.

Hannah : Oui ! Encordeurs et encordeuses : renseignez-vous, formez-vous. Il y a un monde entre attacher des poignets et attacher un corps. Encordé(es) : faites ça avec des gens avec qui vous êtes en confiance et qui eux-mêmes sont formés aux cordes. La sécurité est hyper importante et là où on n’est pas en sécurité, on ne peut pas s’abandonner, ni, donc, avoir du plaisir.

Linwenn: Allez-y ! On se moque des conventions et des qu’en-dira-t-on. La vie est trop courte pour passer à côté de ses rêves.