Shibari : rencontre avec Emmanuel Raffin, couturier des cordes

Shibari : rencontre avec Emmanuel Raffin, couturier des cordes

Quand j'ai découvert le Shibari, je n’en connaissais pas le nom. Je traînais au rayon Hentai de la défunte boutique parisienne Samurai et, au détour d’un bouquin obscène, je fus exposé à l’image de créatures fictives ligotées dans diverses positions. Je ne comprenais pas vraiment le but de ce que je voyais mais je savais que ça me plaisait bigrement. L’attrait d’un monde alternatif, épicé et kinky commença ainsi. En évoluant peu à peu, je finis par orbiter autour decquelques cercles d'initiés mais ce n'est que vingt ans après mes premières aventures que je croisai la route d’Emmanuel Raffin. Emmanuel est un pratiquant assidu du Shibari; japanophile raffiné et photographe expérimental ; il est aussi tenancier du Boudoir Shibari, un blog dédié à la discipline et à sa pratique

Salut Emmanuel, peux-tu te présenter ?

Salut, je m’appelle Emmanuel Raffin (ou Emmanuel Créateur selon les réseaux), je pratique le Shibari 縛り (au Japon, la discipline est appelée Kinbaku 緊縛), qui consiste à attacher des personnes avec des cordes pour résumer très succinctement. Je suis également photographe, mes préférences étant le Shibari, la lumière noire et l’érotisme.

Comment en es-tu venu à pratiquer le Shibari ?

Je suis un passionné de tout ce qui touche au Japon depuis l’adolescence. J’ai commencé comme beaucoup par les mangas puis petit à petit j’ai découvert toute la culture de ce pays. Depuis 2001, j’y voyage tous les deux ans en moyenne. L’architecture, les jardins, les temples, la gastronomie, tellement de choses me fascinent. Et au hasard de mes recherches sur le net je suis tombé sur les premières photos de Shibari, dont l’aspect esthétique m’a irrémédiablement attiré.

Qu'est-ce que cet art appelle en toi ?

J’ai d’abord découvert la discipline sous forme d’image, c’est l’aspect esthétique qui m’a plu et m’a donné envie d’en découvrir plus. Je trouvais ces images de corps attachés étrangement douces et plaisantes. J’ai ensuite découvert ce qui fait le réel intérêt du Shibari à mes yeux : les émotions intenses qui peuvent être échangées entre la personne attachée et celle qui attache. Je me suis alors lancé dans l’apprentissage du Shibari en 2014 et continue toujours d’apprendre. Cela nécessite une connaissance précise à la fois du corps humain, de la physique et des katas particuliers et propres à chaque Nawashi 縄師 (attacheur japonais). La somme de connaissances pouvant être acquise est potentiellement infinie et c’est un véritable plaisir de toujours se remettre en question et sans cesse s’améliorer.
 


Cet art développe des figures sous forme de katas, à l’instar des arts martiaux, il y a donc une forme académique dans le Kinbaku. Comment se déroule ton processus créatif autour de cet aspect fixé ?

En photographie, ce qui m'intéresse c’est l’aspect graphique du corps. Si les katas sont déjà très beaux en eux-mêmes, j’aime diversifier leur représentation usuelle par l’usage de cordes colorées, de cordes réactives à la lumière noire, de peintures corporelles, etc. Mais je pars toujours des modèles et de ce qu'ils peuvent m’inspirer. Je n’essaie pas de mettre en valeur une technique de Shibari, au contraire je tente de rester très minimaliste, je veux que la personne, le corps ou le regard reste le sujet principal de la photographie.

Photographe expérimental, tu travailles sur des procédés divers et avec de magnifiques modèles aux morphotypes différents. Est-ce une volonté de transfigurer le corps humain dans ce qu'il recèle ?

Lorsque j’ai commencé la photographie, je me suis posé la question du sens et des valeurs de ce que j’allais présenter. Une photo porte aussi beaucoup de choses en termes de représentation et d’uniformisation du corps. Aussi j’ai décidé, plutôt que de choisir un type de modèle, de travailler avec toute personne qui me sollicite, qui apprécie mon travail et avec qui je partage une vision de ce qui m'intéresse dans la photographie. Je travaille avant tout sur une représentation graphique du corps et chaque personne a des particularités qui méritent d'être mises en valeur. J’aime particulièrement ce moment au début d’un shooting où je vais chercher le détail qui me plait, la pose, la lumière, la situation, l’attache qui va convenir à une personne. Je suis aussi très minimaliste sur les décors et accessoires, le corps est toujours central dans ma démarche. Il y a un un aspect très positif pour les modèles de se découvrir autrement. Et c’est la meilleure gratification de ce travail. Les modèles masculins sont aussi très largement sous-représentés en Shibari, j’aimerais beaucoup développer cet aspect dans mes prochaines réalisations.
 


Comment est-ce que les modèles appréhendent la mise sous liens ?

Le Shibari est une pratique sexuelle qui véhicule énormément de fantasmes et d'appréhensions. Aussi, j’essaie d'être le plus transparent possible avec mes modèles sur ce qui va se passer dans un shooting. Certains pensent pouvoir découvrir l’aspect plaisir et sensuel du Shibari, ce que je refuse sur un shooting. Je considère que je n’ai pas à avoir ce type de relation avec les modèles. D’autres, au contraire, ont peur de l’aspect contraignant que peut inspirer l’attache. Étonnamment, après, les modèles évoquent plutôt un aspect protecteur et rassurant de l’attache ! Un shooting doit toujours rester un moment agréable, sans notion de performance ou de productivité. La complicité, la confiance, le dialogue, c’est cela qui donne de belles images.

Tu es également le créateur du Boudoir Shibari, un blog qui mêle anecdotes et billets autour du Shibari, du BDSM, de lieux de rencontre, mais aussi des tutoriaux. Cette dernière partie est-elle une initiative personnelle ou répond-elle a une demande de tes lecteurs ? Est-ce lié à la volonté de donner des clés pour pratiquer les cordes en sécurité, à l'heure d'un mainstreaming du bondage via des publications érotiques et des films ?

En parlant de Shibari, beaucoup de lecteurs sont venus à moi pour savoir quel livre acheter, quelle vidéo regarder pour apprendre. Je vois aussi beaucoup de partages de photos d’attaches dangereuses, de gens qui mettent en péril leur santé ou celle de la personne qu’ils attachent, sans en avoir conscience. Mes tutos sont assez basiques et ont pour vocation d’apprendre les fondamentaux de la sécurité, en particulier pour ceux qui veulent se faire attacher, afin de savoir reconnaître rapidement une personne qui fait n’importe quoi et de mettre fin à des jeux trop dangereux. Ils aident également à s’initier au monde du Shibari, à ce qui en fait son essence, avant de passer à des cours auprès de structures spécialisées pour les plus motivés.

Pour les photographies j‘essaie aussi d'être dans une démarche de partage, en expliquant un ou plusieurs points clés des photos, ce que j’ai pu apprendre sur le shooting, les techniques de développement que j’ai utilisées, etc. Je pense qu’il y a beaucoup de matière pour les personnes qui veulent aussi découvrir la photographie dans mes publications.
 


Le boudoir Shibari était jusqu'au 2 décembre à la Galerie de Vénus, dans le cadre de soirées et expositions autour de l’érotisme. Quel est le retour du public quand il découvre ton monde ?

L’exposition a été un très grand succès, j’en suis très heureux, j’aime beaucoup ces échanges avec le public. Souvent ce sont des passionnés de Shibari, de photographie et d’art en général qui viennent. Cela permet des échanges très plaisants, parfois très techniques sur les conditions de réalisation des photos. Des modèles qui viennent me découvrir et établir un premier contact avant d’envisager de poser. Des gens qui ont été touchés par une ambiance, une émotion qui se dégage de la photo. J’accompagne toujours mes expositions de petites démonstrations de Shibari afin que le public puisse en découvrir une autre facette : l'échange émotionnel. Plus rarement, il y a quelques détracteurs, très virulents, choqués de ce qu’ils peuvent imaginer de la pratique, ce qui me surprend toujours. C’est assez amusant de voir l’opposition entre les modèles qui sont fiers des photographies, qui prennent plaisir à les montrer et à en parler sur les expositions, et ces personnes. Là aussi j’essaie d'être dans une démarche pédagogique. Ce qui n’est pas simple, mais nécessaire.

Tout ce qui touche à l’érotisme et à la liberté du corps de la femme reste compliqué, y compris dans une grande ville comme Paris. C’est donc important de pouvoir en discuter librement et de continuer à avoir de la visibilité sur ces thématiques.

Quels sont tes projets artistiques à venir ?

Pour le moment je suis principalement axé sur mon perfectionnement de la photographie, en particulier du nu et de l'érotisme, deux domaines que j'apprécie particulièrement. J’aimerais aussi pouvoir développer des collaborations avec d’autres artistes, issus de milieux totalement divers (sculpture, peinture, écriture) afin de pouvoir interpréter, trouver de nouvelles approches des thématiques qui me sont chères et surtout confronter ma vision à celle d’un autre artiste. Ceci est une bouteille à la mer pour les intéressés.