Se reconstruire après une sodomie

Se reconstruire après une sodomie

Nous sommes dimanche. Dimanche matin. Maux de tête et haleine approximative, me voilà pensive, emballée dans un plaid, mug de thé chaud à la main, songeant à ma vie, assise sur le rebord d’une fenêtre sur laquelle perle une myriade de gouttes d’eau. C’est New-York à Lyon. L’image est belle, mais pendant que j'écris, vous ne le savez peut-être pas, j’ai une terrible envie de chier. Victime des spritz de l'amitié, condamnée à souffrir d'un anus cicatriciel - encore un hashtag qu'on n'accordera pas à ma douleur.

Ah, la nostalgie du dimanche qui grandit quand la soirée de la veille fut mémorable. Nous étions là-bas, par une chaude soirée d’été, les bruits de verres s’entrechoquant, les morceaux de Jazz s’enchaînant. Je suis déjà bourrée et ce n’est que le début. Mon promis et moi nous éclipsons de cette petite sauterie, en partageant cette complice confession : « ah quelle belle soirée ». Quarante-cinq minutes de trajet n’ont eu raison de mon ébriété et, pire, les secousses liées aux fameux défauts de revêtement des routes françaises me rendent un peu folle. La porte d’entrée s’ouvre. On s’ambiance et, comme on est dans la semaine du mois durant laquelle je me fais poignarder la schnek, on décide de tabler sur un divertissement alternatif. La chose se passe, avec cette sensation de reversed-pooping, je me sens complètement subversive et j’assume, plutôt fière de moi et heureuse de porter ce que je pense alors être l’étendard des femmes ayant accepté la sodomie alors qu’elles étaient bourrées.

 

"Il est important de concéder une place de choix à la fellation dite de remerciement"

 

Nous sommes dimanche. À jamais je suis condamnée à fermer ma gueule quand mes copines se dégoûtent de ces folles et rustres pratiques. Seulement, voilà. Pendant que je me la joue « blues télévisuel », mon copain dort toujours, matière fécale au bout du zozo et, s’il va bien falloir qu’il se douche, de mon côté je vais devoir lustrer ma dignité. Alors que faire ? Premièrement, il est important de concéder une place de choix à la fellation dite « de remerciement », car quiconque se rend dans le ghetto viscéral n’en ressort pas indemne. Nous, les femmes, savons qu’il est excessivement important de laver le linge après l’avoir roulé dans la merde. Sachons également remercier ce monsieur de nous offrir une pénétration de premier choix sans avoir à demander à nos copines quelques mois plus tard sur Facebook « hé lé fille 1 bonn idé pr limité les vergetures de grossess ? ».

Ensuite, dans un esprit plus « vivons avec notre temps » et, avec classe, lui proposer une exposition d’art contemporain, un truc qui apporte pile ce qu’il faut de distinction pour faire passer la sodomie comme une démarche intellectualisée et pourquoi pas artistique. Après tout, s’astiquer le manche sur l’éjaculation d’esthètes incompris semble être un bon moyen de dédramatiser un petit passage par l’évacuation des déchets. Nous finirions alors cette belle journée culturelle par le visionnage de centaines de vidéos de deepthroats histoire de bien enfoncer le clou jusqu’à en gerber. Dans l’esprit contraire, nous pourrions regarder Short Bus, nous punissant ainsi par le viol cinématographique et cette terrible sensation d’être au milieu d’une tournante avec tous les mecs du festival de Cannes.

 

"Je regarderai avec complicité les filles qui portent l’amour anal sur le visage"

 

Non. Je ne participerai pas à cette mascarade, et si cette enculade en bonne et due forme m’a apporté un enseignement, c’est que s’il est bon de se purger avant l’opération, par la suite il est juste bon de l’accepter. D'un point de vue strictement opérationnel, se poser la question « pourquoi une bite dans le cul », ça va cinq minutes, il est indispensable de se la prendre pour comprendre l’origine du fantasme : si la bite paraît juste énorme face à la petitesse du diamètre anal (sur la base d’une participante débutante), il n’en demeure pas moins que le risque de fuite et l’ultime cambrure demandée pour accéder à la pratique confèrent au participant masculin un singulier sentiment de contrôle.

Désormais titulaire d’éléments de réponse, je marcherai dans la rue telle une savante détenant la vérité, je regarderai avec complicité les filles qui portent l’amour anal sur le visage et avancerai à contresens sur les boulevards bondés des amoureux du vaginal. Au ralenti, sourire en coin et col relevé, j’offrirai à qui le voudra MA vérité sur la sodomie et enverrai aux éditeurs mon brulôt « Moi,Chloé D., 27 ans, sodomisée ».

Je vais me rendre dans la chambre, sentir l’odeur de mon intérieur et prétendre que tout ceci n’était qu’un rêve.

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