Savate boxe française : l'art du duel des vrais gars

Savate boxe française : l'art du duel des vrais gars

Un titre bicéphale pour assumer les origines purement franchouillardes de la discipline : le french boxing. Avant d'être boxe, la discipline ne s'appelait que "savatte". Cette toute première trace apparaît en 1828, dans les mémoires d'Eugène-François Vidocq, le mythique flic-bagnard interprété par Depardieu en 2001. Puis elle devient "savate", toujours en référence à une vieille chaussure, celle-là même que l'on vient mettre dans la bouche d'un adversaire. Et les amateurs ne cesseront de le répéter : "la savate est la SEULE boxe pied-poing avec chaussures !". Mais attention on ne peut toucher qu'avec les gants et les chaussures, donc pas de genoux dans le sternum comme au muay-thai, mais frapper en dessous de la ceinture est autorisé, donc on peut s'acharner sur les jambes de l'adversaire, pas comme au full-contact.

Il faut donc sans cesse se mettre "à distance" : assez loin pour que les jambes de l'autre soient trop courtes, assez près pour pouvoir balancer des fouettés réguliers avec le bout du pied, si possible en enfonçant une très appréciable pointe sous les côtes du malandrin. Avec de l'entraînement, l'observation des petites manies d'un adversaire et la roublardise transforment les combats en une rencontre entre le fitness et les échecs, où l'on essaie de mindfucker l'autre la goutte au front et le souffle court en sautillant joyeusement sur la pointe des pieds.

 

 

Je ne vais pas faire le mec non plus, je n'ai jamais fait de véritable combat. À la salle, on se limite aux assauts. Des échanges de 2 minutes où seule la touche compte, et les coups forts sont interdits. La salle se situe justement dans une grande halle couverte avec des briquettes rouges et de grandes vitres à ferraille, construite en 1848, au pied du Sacré Cœur. Un siècle et un quartier qui ont été témoins de nombre de querelles qui devaient se régler comme il le faut, à la savate. Parce que la savate c'est de la baston donc, mais bien codifiée, dès ses origines. Rien à voir avec le MMA et le krav maga, nés respectivement pour amuser les gogoles et frapper les plus faibles, ou peut-être l'inverse, j'ai un doute. À ses débuts aux alentours de la Révolution Française, la savate est une forme de duel, un règlement de compte "de Titi à Titi", pour les vrais gars qui mettent une situation à plat au sens propre du terme. On ne veut pas se tuer ici, mais "s'expliquer". La codification va parfois jusqu'à un accord avant de commencer sur le nombre de coups à placer pour remporter l'affrontement ! Avec tout le tintouin sur l'honneur quand même, s'il vous plait :

 

« L'intrus, une fois insulté, de deux choses l'une : ou il refuse le combat, et alors il est hué, honni, conspué, chassé, et cela par sa maîtresse, la première [...] L'heure est ordinairement au crépuscule, le lieu, une de ces petites rues qui avoisinent les corps de garde ; le mode de combat, la savate. » Alexandre Dumas, 1843.  

 

Le duel à l'épée étant interdit, et déjà à peine toléré sous l'Ancien Régime, mais les raisons de s'engueuler étant toujours aussi nombreuses, le bon peuple de France a inventé la savate. On peut se la mettre pour à peu près n'importe quelle raison d'ailleurs : un mot plus haut que l'autre, les fesses de la petite Marie du village d'à côté, voire même pour parier une tournée de jaja... Là c'est de suite moins grandiloquent que Dumas, mais ça envoie assez pour que la castagne entre soûlauds se finisse par la case justice : 

 

« "Qu'est-ce qui veut s'aligner de trois canons de vin bouché ; je les parie au plus malin ? Qu'est-ce qui a des fils de fer peu rouillés ? Voyons un peu les modernes que je les descendes." Bref, ça me chatouille les oreilles et je réponds bravement : "ça m 'va, pas de traîtrise, je parie les trois canons." Jusque là rien de mieux ; c'était d'amitié ; un coup d'savate en partie liée, ça ne se refuse pas entre z'hommes. » Témoignage d'un adepte, dans la Gazette des tribunaux, 1842.

 

Au cours du XIXe siècle, le pays tombe amoureux de la distribution de gnons et les coups pleuvent partout.. Dans la mâchoire des soldats d'abord, en 1834, quand le colonel Amoros intègre la savate dans son Manuel d'Education Physique et Morale. Un club de savate bourgeois, pour travailler leur jeu de jambe au dessus des problèmes des crève-la-faim, ouvre aussi à cette époque, et on voit l'apparition de la première salle de savate en 1847, à deux rues des Folies Bergères. Dit "populaire" par Amoros, l'art du duel séduit pourtant toutes les strates de la population. La société française a de nouvelles valeurs : rejet de la violence, hygiénisme, culte du corps... Et la savate vient y répondre parfaitement. Les triangles amoureux peuvent se résoudre autrement que dans le sang, les frimeurs peuvent se faire les épaules carrées et les victimes apprendre à distribuer le cheap shot qui sauvera peut-être leur peau au détour d'une rue sombre du XIVe arrondissement...  Au point de s'exporter dans la contrée même de la baston : le Japon. Vous savez sûrement que Le Dernier Samouraï est inspiré de l'histoire de Jules Brunet, militaire français ? L'historien Jean-François Loudcher pense que les enseignements apportés aux soldats japonais ont influencé la pratique du karaté. Les katas en groupe seraient apparus grâce à la savate par exemple !

 

 

 

 

En ces temps de politique trouble en France, avec pas moins de six régimes différents entre 1800 et 1900, mieux vaut entrer dans le rang. Alors la savate se met à piocher dans le jargon de l'escrime, un frère né dans la branche noble des duels. Dans les salons de bonne compagnie, le célèbre savatier Joseph Charlemont qui a combattu pour la Commune, se dit "maître d'armes" par exemple. Les pratiquants de la savate sont aussi progressivement nommés "tireurs", pour copier leurs cousins à fleurets, et faire moins prolo. Une centaine d'années d'explications façon "baffe sur la joue et coup de latte dans le genoux" au compteur, la savate "s'euphémise", se met à marcher au pas. Des grandes heures de la savate sociale, celle qui réglait les conflits et lavait les affronts, il ne nous reste finalement que la boxe française des salles de sport, dite "Charlemont", mise au point par Charles, le fils de Joseph (ben oui, faut suivre). Académique, propre, respectable. Loin des rixes d'arsouilles et des duels à la sortie de Pont-du-Château pour une bousculade plus tôt. Mais il ne tient qu'à nous de changer ça ! Faisons honneur à nos aïeux et rendons à la savate son sens premier : il ne veut pas céder sa place à une femme enceinte ? RA ! Il vient de vous passer devant dans la queue du ciné ? PAF ! Ou comment régler les conflits du quotidien, à la française.

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