The Killing of a Sacred Deer est une branlée pour le palpitant

Publié le par PouPouchkine

The Killing of a Sacred Deer est un film bien gaulé car c’est un film qui a une densité suffisante pour vous hanter les instants qui suivent la sortie de la salle obscure. Il n’est pas de cette catégorie de film fast-food que nous pouvons tant aimer, vite consommé, mal digéré et dont nous ne sommes jamais rassasié.

The Lobster et Sacred Deer sont des films que je qualifierais de tragi-comiques. Loin de son ancêtre théâtral dépassé, le renouveau du terme est cependant nécessaire tant la juxtaposition des deux contraires est le seul moyen de faire ressortir les tripes des films de Yorgos Lanthimos.

Ces films sont tragiques car ils reprennent métaphoriquement ce qui fait la destinée humaine : choix impossibles dont on ne peut réchapper, décisions inavouables, du sang, des larmes et de la colère sur fond d’amour et de tourbillons chaotiques. La symbolique biblique du film transposant Colin Farrell en Abraham dans The Killing of a sacred deer est une pure réussite. Farrell fait face au dilemme d’Abraham mais il est tout autant aux prises avec les maux d’autres références bibliques : coupable d’avoir tué par sa science mais surtout par sa faiblesse humaine, son châtiment est équivalent aux plus beaux des fléaux divins. Références au péché et à la petitesse de la condition humaine ainsi qu’aux tragédies les plus classiques où seul un sacrifice ou la mort seront à même de délivrer les héros et d’amener un semblant de retour à la normale. Qu’il soit unique ou entités multiples, l’essence divine n’en a pas fini de jouer avec l’homme rationnel et de lui imposer son destin dans lequel ses semblants de décisions amènent à d’inévitables et terribles événements. Au-delà du récit que je ne gâcherai pas en me retenant de le dévoiler plus qu’on ne l’aurait fait pour Nadia Ali, Lanthimos exprime sa tragédie dans sa manière de filmer le triste quotidien. Dans Sacred Deer, tout n’est qu’apparence de la réalité, tout semble s’y conformer et pourtant tout est en décalage et suit une trame qui ne peut pas être la simple réalité. Les travellings, les cadres, la lumière et le jeu des acteurs forment un tout qui nous fait descendre crescendo dans une angoisse addictive, un tout qui ressemble à un quotidien familier et cadré sur lequel viendraient s’abattre la mort et l’irrationnel.
 

   


La vie n’en reste pas moins et surtout une comédie. Une triste comédie. C’est là le plus désarmant et ce que Lanthimos réussit le mieux à dépeindre dans ses films. Personne ne souhaite rire de situations tragiques, par exemple du handicap, surtout lorsqu’il est amené avec tant de fatalité. Comment expliquer le rire angoissant qui nous échappe lorsque l’on voit un enfant handicapé s’écraser par terre ? Comment accepter cela à une époque où la compassion et l’empathie sont des vertus cardinales ? Tout simplement par une maîtrise de l’absurde, un absurde qui transcende et qui remet en question les images pesantes.
C’est ce que l’on peut retrouver dans un autre registre dans les films de Quentin Dupieux où l’absurde est drôle car il allège l’absence de sens. Mieux vaut rire que ne rien faire face à l’angoisse de ne pas comprendre ou face à l’absence de sens tout court. Au final, si la vie est fucked up, autant prendre le parti d’en rire, car le rire, comme l’avait si bien décrit Bergson, est une échappatoire à l’angoisse du présent, une éclatante délivrance pour remplacer toute autre émotion qui ferait défaut.
 

" Comment expliquer le rire angoissant qui nous échappe lorsque l’on voit un enfant handicapé s’écraser par terre ? Comment accepter cela à une époque où la compassion et l’empathie sont des vertus cardinales ? "


Personne ne pensait rire des tragédies grecques de Sophocle. Pourtant en les transposant dans notre monde clinique, scientifique et rationnel, Yorgos Lanthimos parvient à réintroduire l’humain par le rire, par des situations, des répliques qui ne sont pas réalistes mais qui justement révèlent les failles humaines, les délires, la folie des hommes sur qui le destin s’abat. Colin Farrell est éblouissant de normalité et de failles, il est le crumble des acteurs de notre siècle et sa bromance avec Lanthimos après The Lobster ne doit pas s’arrêter en si bon chemin. Ils parviennent tous les deux à enfoncer le doigt profondément dans nos destins, à les illustrer et les parodier métaphoriquement et de la plus belle des manières. Rien n’est réaliste, car au fond rien de tout cela n’arriverait dans la vraie vie et pourtant, tout est vrai. Tout cela arrive à des milliers d’entre nous chaque jour, des destins qui basculent dans la tourmente sous d’autres détours.

 

   

 

Le peu d’esthète en moi s’est trouvé ébloui devant la réalisation magnifique, les cadrages mirifiques qui font se rejoindre le fond et la forme du film, l’ambiance sonore aux petits oignons, tout est bien amené. Même la musique Burn acquiert ici un début de lettres de noblesses. Faire de cette daube une pièce d’un beau puzzle est révélateur du talent qui anime ce film. On pourra à la limite regretter Nicole Kidman qui se refait un Eyes Wide Shut avec un mari qui fout tout en l’air alors qu’elle donne tout, sa foi, son corps, sa froideur rationnelle dans les pénombres des alcôves des belles demeures des WASP américains. Toute cette réalisation cinématographique fait de The Sacred Deer un petit moment synesthésique en soi. On va aussi au cinéma pour ressentir, je l’avais oublié. Lanthimos nous fait enchaîner dégoût, plaisir et excitation, rire, malaise, horreur, intense réflexion pour le spectateur, anticipation, tout y passe. C’est aussi ce qui fait de ce film une bonne expérience cinématographique. Pourtant pour reprendre les mots de son réalisateur, et aussi surprenant que cela puisse paraître :
 

« J'essaie d'arrêter de réfléchir. C'est à ce moment-là que le film devient amusant. ».


Des profondeurs du questionnement jusqu’à l’étourdissement face à la réalité, The Killing of a Sacred Deer est décidément une bonne branlée pour le palpitant.