Le viol de la recherche scientifique par ses éditeurs

Le viol de la recherche scientifique par ses éditeurs

Même si vous ne connaissez pas Reddit, vous avez sûrement déjà entendu le nom de l’un de ses co­fondateurs : Aaron Swartz. Ce petit génie de l'informatique s'est suicidé en 2013, à l'âge de 26 ans, alors qu'il devait faire face à un procès historique. Remontons à l’année 2010. Aaron Swartz a 23 ans, il est un chercheur au MIT auréolé d'une petite célébrité d'activiste souhaitant fournir un accès libre aux données scientifiques. Pour cela il décide de pirater JSTOR, soit la plus grosse banque de publications scientifiques américaine. Il télécharge TOUT ce qui s’y trouve : 4.8 millions d'articles.

Dès 2011, le rouleau compresseur aveugle de la justice se met alors en route : arrêté, libéré sous caution, mais apparemment traumatisé par la procédure, Aaron Swartz est broyé. Il met fin à ses jours un mois avant le début du procès. Je vous vois venir :

"Il ne devait pas risquer grand chose ?!".

35 ans de prison et 1 million de dollars d'amende, voilà ce qu'il encourait. Même le plus grand gansta ne s'est jamais retrouvé face à une telle peine. Pourquoi ? Parce qu'il s'est attaqué à un secteur extrêmement puissant : l'édition scientifique.

On estime en 2011 que les éditeurs de ce secteur engloutissaient 65 % du budget des bibliothèques anglaises. Bah ouais, les journaux des pros de la science ça coûte un bras. L'abonnement à l'année peut aller de quelques milliers d'euros à plusieurs dizaines de milliers... Et, à ce prix là, on n’a même pas un magazine à mettre aux chiottes, juste des codes à la con pour consulter des fichiers .pdf. Bon, il y a bien des articles en accès libre, mais devinez qui raque ? Les auteurs du papier. À 2.300 euros en moyenne, on le sent passer l’open access.

"192 millions d'euros, voilà ce que valait son piratage"

Le prix d'un seul article scientifique tourne autour de 40 euros, donc si on revient sur le cas de Swartz... 192 millions d'euros, voilà ce que valait son piratage. 192 briques. Pas mal pour un geek. À ce niveau là, ce n'est plus Hadopi qui te tire l'oreille avec une de ses lettres. On appelle la BRB.

Mais revenons aux relations entre les éditeurs et la recherche.

Je vais me servir du milieu de la musique pour comparer : les éditeurs sont les labels, les labos des studios, et les chercheurs des musiciens. Un scientifique qui bosse dans un studio/labo finit par accoucher d'un album ou d'un EP. Il l'envoie alors à un éditeur pour voir s'il y a moyen de signer, et de le sortir. Pour décider cela, ici, les labels demandent à d'autres musiciens qui pèsent dans ce style pour voir avec eux si c'est de la dope ou pas. En sciences on appelle ce système le peer ­review, la revue par les pairs, et ça évite, en théorie, de publier des conneries. Si les mecs sont OK, ça passe, le CD sort dans les bacs, contre paiement de la part du scientifique, encore. Sinon... Ben le gars retourne gratter au studio. Facile, non ?

La finesse, c'est sur les droits d'auteurs. Là où la musique de Kendrick Lamar lui appartiendra toujours, même si son label touche un "petit quelque chose" sur les ventes, le chercheur qui publie cède tous ses droits d’auteur aux éditeurs scientifiques. S'il veut réécouter ses morceaux, il passe à la caisse comme tout le monde. Et les millions que son label palpe, il n'en verra jamais la couleur. Queud, nénette, podbal. Le plus drôle, c'est que chez certains des plus gros éditeurs, plus de 30 % de ces bénéfices sont reversés aux investisseurs. Donc le monde de la recherche peut se les caler où vous savez.

Si Interscope Records se mettait à faire ça, je peux vous dire que K­Dot prendrait son envol. Alors pourquoi les chercheurs n'ont pas encore clairement demandé aux éditeurs d'aller manger du caca ailleurs ? Tout simplement parce que l'on ne peut pas faire carrière en recherche scientifique sans se soumettre à ce diktat. Chaque journal spécialisé est noté selon le nombre de fois où ses articles sont cités. Et les chercheurs sont notés en fonction de cette note... En gros, si le gars ne signe qu'avec des labels péraves, il peut faire une croix sur les bons studios et les featurings sympas. Du coup, il ne signera jamais avec de meilleurs labels, ne bossera jamais dans des supers studio, et ainsi de suite... Quant à celui qui ne sort rien, les scientifiques ricains ont trouvé un leitmotiv résumant bien sa situation : "Publish or perish." Ça se passe comme ça dans le science game ma gueule.

"Pour que les scientifiques soient à la pointe, ils doivent s'abonner à un maximum de journaux"

Quand je vous disais que la recherche avait les couilles dans un étau... Et encore, il reste un point que l'on n'a pas abordé : si vraiment c'est trop cher, y a qu’à pas acheter, hein ma bonne dame ? Sauf qu'ici, l'industrie de la musique juge la qualité des morceaux sur l'âge des samples. Plus on se base sur des trucs récents, mieux c'est. La science avance vite, très vite. Si un chercheur ignore les dernières avancées de son secteur, ses travaux risquent de se retrouver dans les choux. Alors pas le choix, pour que les scientifiques soient à la pointe, ils doivent s'abonner à un maximum de journaux de leur domaine. Même si pour cela il convient d'abandonner le projet de disposer d'une machine de cytométrie en flux dernier cri.

Enfin, toujours comme avec la musique, il y des labels indés et des pirates qui ne veulent jamais rien payer, des voleurs et des fils de pute. Des instituts de recherche ont lancé leur propre plateforme d'échange en libre accès, où les chercheurs peuvent déposer des articles, comme HAL en France. Les petits malins se servent de sites pas très légaux pour télécharger des articles payants sans lâcher un centime. Mais tant que les chercheurs ont besoin des éditeurs pour faire carrière, le modèle dominant a encore de beaux jours devant lui.

Toute cette histoire n'est pas nouvelle, l'emprise qu'ont les éditeurs sur la recherche est très souvent évoquée, décortiquée, critiquée... Rien ne bouge. Le marché de l'édition scientifique n'est pas encore près de sortir ses ongles du scrotum de la science, qui se laisse faire sans broncher et en redemande.

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