Priest : et les ténèbres furent

Publié le par Julie

Je profite de la réédition chez Pika du manhwa Priest pour revenir sur cet ovni sombre, dérangeant et cathartique qui, s’il n’atteint pas la perfection d’un Berserk (comparaison facile mais évidente), mérite néanmoins toute votre attention.
 

Un mouton noir au milieu du troupeau


Dis-nous, lecteur de bande-dessinée asiatique grand public (phagocytée par le manga, mais sans oublier les manhwa et manhua) : n’aurais-tu pas parfois l’impression, à quelques variantes près, de te farcir perpétuellement la même histoire ? Un peu, beaucoup ? C’est normal : comme tous les genres littéraires et d’autant plus ceux de type dessiné, cette dernière est une catégorie particulièrement normée – Masashi Kishimoto, figure incontournable de ce monde dont certaines œuvres se firent recaler à cause de leur difficulté de classification entre Shonen et Seinen vous en parlera mieux que nous. De son dessin (trait, séquençage, codes graphiques, noir et blanc) à sa trame, en passant par la typologie de ses personnages, le style se déploie selon des règles strictes fortement ressenties sur le marché européen, supposant une vision assez étriquée de ce que le jeune garçon lambda est censé rechercher dans une BD (si vous êtes une fille, les Seinen/Shonen ne sont par définition pas rédigés en pensant à vous).

Mais, fort heureusement, il arrive qu’une œuvre parvienne à s’extirper des carcans narratifs et artistiques du style tout en se retrouvant couronnée de succès : ce fut le cas de Death Note, de Monster ou de Blame! ; c’est dans une mesure plus réduite le cas de Priest

Bienvenue dans un western gothique cauchemardesque, dont la couverture noire et le personnage menaçant détonnaient déjà visuellement avec les premières pages criardes des NarutoShaman King et autres One Piece de l’époque.
 

Stupeur et tremblement


La BD asiatique (manga, manhwa et manhua en tête) fait preuve d’une appétence certaine pour les grands poncifs de l’histoire, mythologies orientales (Naruto est basée sur la logique clanique japonaise) et occidentale (7 Deadly Sins, comme son nom l’indique). Priest ne déroge pas à la règle et puise sa bile dans les tréfonds du christianisme, en réactualisant le motif récurrent de la Chute du fidèle. 

Voici le topo : Ivan, prêtre à la foi inébranlable tirant sur le fondamentalisme passif, se retrouve au milieu d’une guerre sanguinaire entre l’ange déchu Temosare (reportant lui-même sa haine œdipienne de Dieu contre ses petites ouailles mortelles, les Hommes) et un ancien homme de foi auto-transformé en démon, Vessiel. Reniant ses croyances au profit d’une vengeance fortement alimentée par ce dernier, Ivan se lance dans une quête meurtrière contre celui qui l’a dépouillé de sa foi (parce qu’il faut bien trouver un coupable qui ne soit, de préférence, pas soi-même). Sur son chemin au croisement entre quête mystique et shoot’em all, il rencontrera beaucoup de zombies, quelques hères désemparés face à l’Apocalypse « En marche ! », une bande d’illuminés dont les actes sanguinaires religieusement légitimés font écho à notre actualité, et quelques-uns des apôtres de Temosare.

L’une des grandes caractéristiques – et un attrait – de Priest réside dans sa violence endémique, dont la particularité se traduit d’abord par un dessin loin des codes établis de la BD asiatique mainstream. Grand bien en a pris à Hyung Min-woo : il ne vous suffit que d’une œillade pour reconnaître le style nerveux de l’auteur. Encore plus que dans ses autres écrits (notamment Ghostface), Priest déploie un trait anguleux, tranchant et incisif. Le noir n’est pas la conséquence obligatoire de la publication dans des magazines peu coûteux : c’est un impératif, une nécessité, une composante primordiale de l’histoire. Sans gratuité aucune, ce style particulier sied parfaitement à une narration sombre, portant en lui-même l’angoisse, la frénésie et l’âpreté de la trame avant même que cette dernière ne soit explicitée. 
 


Le succès de Priest tient indubitablement à son aspect choquant, littéralement hors du commun, un peu comme si Sergio Leone avait rencontré Tobe Hooper. Mais au milieu du défouloir subsiste une histoire prenante, des personnages faussement manichéens mais véritablement charismatiques et une réflexion lancinante sur la foi. Si l’auteur se refuse à une prise de position religieuse bas de plafond pour se concentrer sur les turpitudes de son héros, il est évident que les questions attachées au mysticisme, au déterminisme et au vide existentiel le touchent profondément (assez pour qu’il explique certaines aspects de sa démarche à la fin de ses ouvrages (Tome 9). D’ailleurs, les jansénistes ne réfuteraient sûrement pas la logique de fond du manhwa, à savoir que l’Homme n’a rien à mériter de Dieu si ce n’est sa disgrâce. Accumulant les exemples d’âmes en proie à l’orgueilleuse quête de sens tombées entre les griffes du Démon, Hyung Min-woo en ressort une œuvre intense, se débattant – parfois laborieusement – avec des questions qui la dépassent.

Car, outre son trait et son histoire, ce sont bien les personnages qui font la saveur acide de Priest – et ce malgré une tendance à la logorrhée un peu vaine. Remarquons en priorité l’absence des codifications généralement rencontrées dans le genre : pas de héros benêt ou sur-volontaire, de Némésis taciturne, de mentor paternaliste ou de gentille fifille à forte poitrine. Si Ivan tient le rôle de cavalero maléfique, son attrait lui vient également de sa lucidité empreinte de tristesse et d’autoflagellation. À la place du sensei rassurant cher, par exemple, au manga mainstream, Vessiel effraie par son fanatisme haineux, mais étonne également par son fatalisme face à un combat dont il connait l’issue, ainsi que par sa relation à la fois utilitariste, empathique et désabusée avec Ivan. Et que dire des différents ennemis du héros à l’instar d’Akmode, ange déchu presque touchant de mélancolie, lui qui depuis des millénaires pleure la privation de ses ailes et dont l’étincelle de vanité précipitera la chute ; ou encore de Netellafim, amoureux(se) transi(e) de Témosare, prisonnier(e) de sa croyance obsessionnelle en la bonté humaine ; ou même de la section Bertines, une bande d’affreux fanatiques dont l’histoire personnelle révèle les fêlures propres à des êtres perdus dans une quête sanguinaire de sens.
 

Hyung Min-woo, un auteur à (re)découvrir


À l’issu d’un pèlerinage de seize épisodes, Priest s’est brutalement arrêté en laissant ses pauvres ouailles dans l’obscurité quant au dénouement des tourments d’Ivan. Mais bénissons l’An de Grâce 2017: en effet, cette réédition grand format, en plus de permettre une meilleure appréciation du style artistique, permet de clore dignement la saga.