L'horreur totale et inutile de la première guerre mondiale

L'horreur totale et inutile de la première guerre mondiale

Cent ans après la fin de la bataille de Verdun, alors que même la série de FPS Battlefield s’intéresse à ce conflit majoritairement délaissé par les médias - car pas aussi rigolo que son homologue de 39-45 - il est plus que temps que je corrige le tir en vous expliquant pourquoi la « Der des Der », « La guerre pour mettre fin à toutes les guerres » n’a été qu’une immonde boucherie débouchant sur un grand rien.

On retient souvent la date du 28 juin 1914, l’assassinat par un nationaliste serbe de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Hongrie, comme le déclencheur des hostilités. C’est vrai que ça donne une excuse à l’empire austro-hongrois pour emmerder la Serbie, un « casus belli » comme on dit en histoire militaire. Mais s’il n’y avait pas eu ça, ils auraient trouvé autre chose. Parce que depuis le début du XXe, ça bouillonne en Europe. Les Français veulent en découdre avec les Allemands depuis la débâcle de 1871, les Allemands veulent annihiler toute velléité d’expansion russe à l’ouest, les Serbes veulent se la donner avec les austro-hongrois, les Ottomans souhaitent bouter les Anglais hors du Proche-Orient et, si on ajoute à tout cela les ambitions coloniales des uns et des autres, leurs rivalités économiques ou le fait que toutes les grandes puissances mondiales de l’époque se tiennent dans le mouchoir de poche qu’est l’Europe, tout est prêt pour l’explosion.

Puis, la guerre, l’Europe y est habituée depuis 3 000 ans… Toutefois, la guerre entre états-nations est un concept assez récent, qui s’est développé courant XVIIe et, entre temps, il y a eu la révolution industrielle ainsi qu’une poussée démographique forte, ce qui va permettre aux belligérants de se lâcher sur les moyens, aussi bien matériels qu’humains. Les guerres napoléoniennes (1805-15) ont mobilisé dans toute l’Europe environ cinq millions d’hommes. La Grande Guerre en mobilisera plus de soixante millions, pendant que des dizaines de milliers d’usines passent quatre ans à chier canons, fusils et munitions pour s’assurer que cette joyeuse fête puisse durer le plus longtemps possible.

Mais faisons donc un peu d’historique pour ceux qui ne se rappellent plus du déroulement du conflit. Promis, je vais faire vite. La guerre commence début août 1914. On rappelle qu’elle oppose les « Empires Centraux » (Allemagne et Autriche-Hongrie, bientôt rejoints par l’Empire Ottoman) à la « Triple-Entente » (composée notamment de la France, la Grande Bretagne et la Russie au début de la guerre). Sur le front de l’Ouest, l’Allemagne compte foncer par le nord à travers la Belgique pour contourner les forces françaises et revenir vers le sud pour encercler celles positionnées le long de la frontière est. Au début tout se déroule parfaitement : les Français (et leur alliés anglais) se font étriller au point que le gouvernement quitte Paris, puis arrive la bataille de la Marne et ses taxis, les Allemands sont obligés de reculer. Nous sommes début septembre 1914. C’est alors la course pour choper les ports de la mer du Nord. Ensuite le front s’enlise de Ypres à Verdun. Vous pouvez suivre tout cela ici. Les pertes sont énormes. Rien que pour la Marne (une semaine de combats acharnés) le décompte macabre est de 200 000 morts ou disparus et 300 000 blessés. Et ce n’est que le début.
 

"Il devient clair pour tout le monde que cette affaire va durer plus longtemps que prévu"
 

L’année 1915 marque l’enlisement du conflit, les lignes de front ne bougent pas trop tant les belligérants sont abasourdis par l’ampleur des pertes de 1914, et il devient clair pour tout le monde que cette affaire va durer plus longtemps que prévu. On peut tout de même citer le conflit dans les Dardanelles qui est un beau massacre pour pas grand-chose. Mais, début 1916, on se réveille. L’état major allemand conçoit une immense offensive dont l’objectif est clair : « saigner à blanc » l’armée adverse, à grand renfort de préparation d’artillerie et de toutes les filsdeputeries dont est capable l’humanité lorsqu’il s’agit d’écharper son prochain. Ce sera la bataille de Verdun. Déclenchée en février, l’offensive massive ne se terminera que neuf mois plus tard sans aucun gain réel. Elle coûtera la vie à plus de 300 000 soldats pour 400 000 blessés. En préparation de leur offensive, les Allemands font pleuvoir deux millions d’obus en deux jours sur un front de 30 km. 53 millions d’obus seront tirés en tout. Six obus par mètre carré du champ de bataille. Autant dire que le paysage perd toute forme de réalité. Il est complètement lunaire, il n’y a plus de végétation, juste la terre, la boue et des trous d’obus. Bien entendu, les États-majors français et britanniques, voyant que tout cela a l’air de bien fonctionner, décident de mener une contre-offensive à l’été 1916, dans la Somme. La bataille durera du 1er juillet au 18 novembre 1916 et permettra une décisive avancée de 13 km, au prix de plus d’un million de victimes dont 440 000 morts ou disparus, ce qui lui permet d’obtenir le titre envié de bataille la plus sanglante de l’histoire (bon, hors victimes civiles, sinon c’est Stalingrad). Le 1er juillet 1916 est même resté dans l’histoire de l’armée britannique comme un exemple à suivre : 58 000 soldats hors de combat, dont presque 20 000 morts. GG les gars.
 


Et parce que ça ne suffit pas, en avril 1917 on décide de remettre ça au Chemin des Dames. 40 000 Français tombent dès le premier jour. 270 000 morts en tout. Les Anglais, eux, déclenchent une offensive dans les Flandres en automne, qui ne réussit qu’à rajouter quelques centaines de milliers de morts au décompte. Après tout cela, plus personne n’ose bouger, d’autant plus que les États-Unis entrent en guerre en avril 1917 et prévoient l’envoi de 1,2 millions de soldats à la fin 1917. Sur le front sud, entre l’Italie et l’Autriche-Hongrie, le front n’a que très peu évolué depuis le début du conflit mais les Allemands renforcent ces derniers et finissent par percer en octobre 1917. 600 000 soldats italiens se rendent et ce n’est que par miracle que l’offensive est finalement arrêtée. L’Italie n’est pas forcée à la capitulation. A l’est, la Russie est épuisée par la guerre et la Révolution d’Octobre (les cocos renversent le Tsar, tout ça) met fin à son engagement. Aubaine pour les Puissances Centrales qui peuvent redéployer leurs troupes vers l’Ouest. Il faut maintenant gagner avant que les Américains ne soient totalement engagés. Une grande offensive est engagée au printemps 1918 et il s’en faut de peu pour que les lignes franco-britanniques ne soient emportées. Les Allemands arrivent même à bombarder Paris, que près d’1/6 de sa population fuit. Mais finalement ils ne percent pas et, à l’été 1918, le Reich est exsangue, incapable de monter de nouvelles grandes offensives. Cela n’empêchera pas les combats de reconquête d’être particulièrement âpres, même si, conscients de leur défaite, les Allemands commencent à se rendre. Ailleurs, les ambitions turques sur le Proche-Orient sont réduites à néant en Palestine et, sur le front sud, l’Italie finit par percer les lignes austro-hongroises en octobre 1918. L’armistice est signé le 11 novembre 1918.

Les conséquences sont catastrophiques. Près de dix millions de soldats morts, particulièrement en Europe, bien sûr, et plus de vingt millions de blessés, sans compter les pertes civiles. La France, par exemple, a perdu près d’un quart des hommes de 18 à 27 ans. L’impact sur la démographie est durable : en 1939, la population n’est pas encore revenue à son niveau de 1914 ! Et ceux qui sont revenus sont marqués à jamais, parfois dans leur chair, souvent dans leur esprit. L’horreur des tranchées a été décrite en détails. L’obstination des états-majors à engager des opérations de grande envergure, sacrifiant des centaines de milliers de soldats à chaque fois, est assez dégueulasse aussi.
 

"L’enfer des tranchées, Verdun ou la Somme, sont sans équivalents dans l’Histoire"


Et tout ça pour quoi ? Certes, la carte de l’Europe est légèrement redessinée. L’Empire Austro-Hongrois éclate mais il était déjà complètement pourri et prêt à s’effondrer sur lui-même. L’Empire ottoman aussi. L’Allemagne perd tous ses territoires à l’est. On faisait pareil avant sans avoir besoin de tuer autant de gens. En plus, elle favorise la révolution russe, jugée par certains comme l’évènement le plus marquant du XXe siècle pour la postérité qu’elle entraînera (les famines, la guerre froide... Ce genre de trucs) et son cortège de cadavres. Si l’on ajoute par-dessus la grippe espagnole (vingt millions de morts), ce n’est pas étonnant que la période qui suit s’appelle « les années folles ».

A la suite de la guerre, le pacifisme s’impose pendant un temps. La Société des Nations, ancêtre de l’ONU, apparaît. L’on n’ose plus penser que la guerre totale soit possible. Si la seconde guerre mondiale a réussi à dépasser la première en termes d’horreur, c’est pour d’autres facteurs. La première est restée, majoritairement, une guerre de soldats et n’a pas vu autant d’atrocités commises sur des populations civiles que la seconde (quoique, le génocide arménien…), mais elle a montré jusqu’où la guerre pouvait aller. L’enfer des tranchées, Verdun ou la Somme, sont sans équivalents dans l’histoire.

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