"Internet est rempli d’ordures, mon boulot est d’éviter que ça se mette à puer" interview d'un modérateur de site d'infos

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senzo-tanaka

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En attendant la fin des commentaires sur Internet, des mains innocentes doivent tous les jours supprimer des propos écrits sur des sites par des attardés. Discussion avec un modérateur tentant de surnager dans un océan de trolls, rageux et autres illettrés.
 

Sur quels types de pages/sites officies-tu ?

C'est assez varié mais le plus gros de mon travail, en clair, ce qui me prend le plus de temps, c'est de modérer les sites d'actualités avec une affluence importante.

Tu es employé directement par la page/site sur lequel tu modères ?

Non, je travaille pour une boîte. Un modérateur H-24 attaché à un site particulier, ça revient cher. Nous on modère plein de sites en même temps, ça permet de diviser les coûts. Bon bien sûr, c’est un secteur compliqué, parce que beaucoup de boîtes sont radines, donc on essaye de récupérer le maximum de contrats, sauf que du coup ça nous fait beaucoup, beaucoup de boulot, on a du mal à suivre. Mais comme personne n’est prêt à payer plus pour une modération de meilleure qualité, bah la boîte ne peut pas forcément embaucher, du coup on est souvent complètement noyés. C’est assez stressant, parce que malgré la quantité on a tout de même des obligations de résultats, parce que même si on a du travail en plus les clients attendent la même qualité de travail pour leur compte.

Vous êtes parfois appelé « éboueurs du net », tu trouves que c'est une bonne définition du métier ?

C’est l’idée. Internet est rempli d’ordures qu’on est les seuls à voir, notre boulot c’est d’éviter que ça se mette à puer.

Y a-t-il une grosse différence de liberté entre les divers sites ?

Oui. Certains sites veulent clairement qu’on fasse la police et que les échanges soient très clean, d’autres veulent juste faire du com le plus possible et n’importe quoi tant que c’est légal. Faut savoir que les sites sont responsables de ce qui va se dire sur leurs forums, donc ils sont obligés d’assumer une modération. Mais pour certains la légalité est vraiment la seule limite.
 


Est-ce que tu sens que la modération peut jouer un rôle dans la ligne éditoriale d'une page ou d'un site ? Laisser passer certaines choses afin de conforter une idée ou de la propager ?

En fait non, nous on reste assez neutres. C’est plutôt la modération qui doit s’adapter à la ligne éditoriale du site. Mais sinon, oui, d’un journal à l’autre, il y a une vraie différence de traitement de l’info et généralement, oui, on constate que certains faits d’actualités sont rapportés et d’autres pas, qu’on met l’accent sur certains faits divers. Les titres aussi sont souvent trompeurs. Il faut savoir que, sur Facebook notamment, mais pas que, les gens ne lisent pas l’article et réagissent à la lecture du titre, souvent à côté de la plaque. Mais nous en tant que modérateurs on n'y est pour rien, c’est la responsabilité des médias. Ce qui est amusant, c’est que les personnes censurées s’imaginent très souvent que la modération est partiale. Pour certains ça vient du média, pour d’autres c’est le modérateur qui impose ses vues, on nous traite d’islamo-gauchistes, de féministes enragées, de fachos, on nous suppose maghrébins ou noirs ou bobos ou illettrés. On nous reproche de vouloir étouffer « la vérité qui dérange » ou d’être payés par la CIA. Alors que non, en fait ils sont juste racistes ou en train d’insulter un autre internaute.

Le nombre de commentaires et leur teneur peut-il modifier la façon de faire de la page ou du site ? Par exemple, en y allant plus fort dans le clickbait ou au contraire en se modérant afin de ne pas attirer les trolls de tous poils ?

Là encore ça dépend des sites. Certains n’hésitent pas à faire dans le titre clickbait, certains CM et rédacteurs y vont très fort, ça n’a souvent rien à voir avec l’article. Et puis ils sélectionnent leurs thèmes, ils savent ce qui fait réagir aussi. Pour beaucoup de sites, le but est d’avoir le plus de réactions possibles. Mais certains essayent d’avoir une image un peu plus clean. J’ai un peu l’impression que c’est ceux au lectorat le plus énervé, les plus « orientés » politiquement, qui sont les plus raisonnables, d’ailleurs. Mais je me trompe peut-être.

Comment définir la limite entre ce qui est acceptable ou ce qui ne l'est pas ? Entre ce que tu supprimes et ce que tu laisses ?

Les limites, en gros, elles paraissent évidentes. Pas de généralisation sur un groupe, un genre, une ethnie, une religion, une profession. Pas d’insultes. Pas d’appel au meurtre, à la torture, à la violence. Pas de menaces. Pas de diffamation. Pas de fake news. Après, les subtilités, c’est en partie la charte du site qui va nous les souffler. Le reste, ça vient avec l’habitude. On sait que sur certains sujets il faut être particulièrement strict sinon ça dérape, on sait que certains propos entraînent immanquablement des réponses violentes. On s’adapte en fonction des articles et du public des sites.

 

"Les internautes sont rarement drôles"

 

J'imagine que tu dois parfois modérer des choses contre ton gré ? Comment ça se passe dans ces moments là ? Par exemple, une vanne que tu trouves, toi, personnellement, super drôle mais qui doit être dégagée ?

Les internautes sont rarement drôles, ou alors quand ils le sont ça perd vite de son charme quand t’as la même vanne mille fois dans la soirée. Des blagues qui me font rire et que je dois supprimer parce que limite, ça m’arrive une fois tous les trente-six du mois. J’ai l’impression que c’est plus l’inverse, des vannes que je trouve un peu beaufs ou sexistes, ou juste lourdes et que je dois laisser parce que bon, ça passe.

Sur un article un peu houleux, quelle est la proportion de commentaires supprimés ?

Sur un sujet vraiment très sensible on peut monter dans les 70% de taux de rejet.

Comment se passe une modération techniquement ? Vous supprimez purement et simplement ou vous réécrivez certaines choses ?

On supprime.

Quels sont les sujets les plus chauds à traiter ?

L’Islam, les attentats, les migrants, les Roms. Et même quand ça n’a rien à voir ils vont rattacher ça à l’Islam, aux attentats, aux migrants, aux Roms…. Il y a beaucoup beaucoup de coms sur les faits divers touchant aux enfants ou aux animaux aussi.

Tu n'as pas parfois envie d'intervenir directement et de dire à toutes les personnes qui commentent d'aller bien se faire foutre ?

Sans arrêt !
 

"Internet ne fait pas ressortir le meilleur des gens"


Le champ de bataille des commentaires est-il laissé aux mains des trolls et des plus extrémistes par les modérés délaissant par lassitude cet espace ?

Je ne suis pas dans ce métier depuis assez longtemps pour constater une évolution. Ce qui est sûr, c’est que les commentaires sont rarement développés. En général c’est très concis et très souvent très bête. Internet, ce n’est pas ce qui fait ressortir le meilleur des gens, tant au niveau humain qu’au niveau intellectuel. Sur un infanticide commis par la mère, par exemple, on va lire des dizaines et des dizaines de « tuez-la cette grosse pute » d’affilée et je dois dire que le côté « meute » est assez effrayant. (Curieusement, quand c’est le père le coupable, les gens seront souvent moins impitoyables et certains iront même jusqu’à chercher des excuses. D’autres peuvent même reprocher à la mère de n’avoir pas su protéger ses enfants. Les internautes sont impitoyables avec les femmes et encore plus avec les mères.) Par contre, de mon côté, je n’ai pas l’impression que les gens soient si « militants » que ça. Enfin, il y a des militants sur certains sites et sur certains sujets comme la corrida ou les vaccins, mais globalement, même si certains ont des commentaires qui laissent supposer qu’ils appartiennent à tel ou tel bord politique, globalement je sens rarement le désir de convaincre derrière leurs remarques.
 


Pour moi il y a surtout beaucoup de gens désireux de donner leur avis, aussi peu réfléchi qu’il soit, ou de lâcher une horreur pour le plaisir d’être haineux. Je ressens rarement une vraie volonté militante de la part des internautes. Bon, sauf quand il s’agit de l’UPR, bien sûr.

Comment gères-tu le second degré ?

En général, je supprime.

Après ce qu'il faut bien savoir avec le second degré, c'est que les gens ont l'impression de sortir LE COMMENTAIRE super drôle alors que nous on se le tape depuis quelques jours. Là par exemple, avec l'affaire Neymar, le nombre de gens qui se pensaient drôle avec leur « Jean Neymar »... quand tu le lis une fois, tu peux esquisser un demi-sourire. Quand ça fait la 3133132e fois que tu le lis, tu as juste envie de les insulter. Mais tu ne peux pas.

Vous vous gardez, entre vous, une base de données des commentaires les plus débiles que vous supprimez ? Parce que j’imagine que vous devez avoir de sacrées perles ou de trucs vraiment ignobles ?

Alors on a toujours ce projet depuis des années avec les collègues mais on n'arrive pas à tenir la cadence. Du coup, on n'a pas grand chose. Il faut dire en fait que c'est un peu toujours pareil. Même Topito réussit à faire des top avec.
 

"Les internautes sont INCAPABLES d’échanger sans se pourrir mutuellement"


As-tu l'impression de jouer un rôle de censeur pour le groupe qui t'emploie ?

Je me vois plus comme un arbitre que comme un censeur. Un censeur souhaite faire passer une opinion en supprimant des propos. Les modérateurs ne sont pas là pour ça. On n'est pas là pour dégager des opinions contraires à ce qu'on pense. On est payé pour faire respecter les règles, même quand le jeu est dur, comme un derby de foot entre les clubs d'Istambul. Malheureusement, plus l'actu est dure, plus cette étiquette de censeur va nous être collée.

Faut savoir qu’il y a deux aspects dans mon boulot : le premier, c’est faire respecter la loi. Donc je surveille la diffamation et ça c’est rarement compris par les gens, parce que bon, pour eux quand un mec est suspecté de quelque chose, c’est plié, il est coupable. La deuxième part du job, c’est de s’assurer que les échanges se déroulent normalement, qu’ils restent constructifs et qu’ils ne dérapent pas. Or, les internautes sont INCAPABLES d’échanger sans se pourrir mutuellement. Ils n’ont pas compris non plus que les appels au meurtre ou à la torture font rarement avancer un débat.

Tu as pu dresser un portrait robot type du rageux ?

Je crois qu’on peut résumer le « rageux » en une phrase : « Et voilà, c’est toujours pour les mêmes qu’on fait tout, pendant que nous on nous laisse crever de faim. » Il y a beaucoup de gens qui passent leur temps à regarder dans l’assiette du voisin et qui pensent que, s’ils sont misérables, les autres doivent l’être aussi. C’est plus facile que de chercher à être moins misérable.

Sur Internet, les gens semblent plus agressifs et rapides à l'ouvrir sur tout et n'importe quoi que dans la vraie vie, comment tu expliques cela ?

Je ne sais pas vraiment. Je pense que beaucoup de gens ne sont pas forcément à l’aise à l’écrit, déjà et que ça joue sur le fait qu’ils ne développent pas vraiment leur pensée. Pour certains, Internet sert de défouloir à la pause déjeuner ou en rentrant le soir. Et puis après, bien sûr, il y a le fait que l’on se sente protégé sur Internet, ce qui est totalement faux.

Tu n'en as pas marre de passer ta journée à modérer des spécialistes en rien qui donnent leur avis sur tout ?

Au début c'était très chiant. Maintenant, c'est comme écouter du Matt Pokora toute la journée. Tu sais que c'est de la merde mais si tu garde à l'esprit que c'est de la merde, ça peut rester inoffensif.

Est-ce que ton travail a modifié ta vision du monde, de la société ou de l'actualité ?

Quand je sors acheter le pain, j'ai du mal avec les êtres humains que je croise. Parce que tous ces gens là peuvent dégainer leur smartphone pour écrire de la merde. Et puis je n'appréhende pas les informations de la même façon qu'avant car je sais d’avance comment les gens vont l’interpréter et ce qu’ils vont en retenir.

Cette activité a-t-elle un impact sur ta vie personnelle ? Ça doit être vachement déprimant parfois non ?

Oui, j'ai eu de bons gros passages à vide sur le plan physique et émotionnel que je peux mettre sur le compte de la modération. Ce travail me rend hargneux car il donne l’impression que rien n’évoluera jamais, que c’est sans espoir.

Après combien de temps as-tu perdu foi en l'humanité ?

Quinze jours.

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