"J'ai du mal avec la posture artistique et le nombrilisme qui va avec" - interview de Melchior Tersen

AUTEUR

Antoine LeMônstre

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Le

Photographe réaliste, Melchior est un artiste que nous suivons et aimons depuis plusieurs années. Son univers ultra référencé touche aussi bien aux années 1990 qu'au rap français moderne en passant par le métal ou le milieu du porno. Pour l'anecdote, il nous avait accompagnés au tout début de Fier Panda lors de l'interview d'HPG. C'est ainsi que nous avons appris à le connaître et à l'apprécier. Il nous a recontacté récemment pour nous donner de ses nouvelles. Ce fut l'occasion de faire le point avec lui sur son univers, son travail, ses envies et son actualité.

Salut Melchior ! De Costes à  Inna Chevchenko, les artistes que tu photographies sont des gens assez durs, rigolos et débridés. Ce sont tes héros ou juste le hasard de rencontres ?  Quand tu réalises des portraits, ton but est juste artistique ou as-tu aussi envie de te frotter aux personnes afin de voir ce qu'elles ont dans le ventre ? Des anecdotes ?

Bonjour à vous ! C'est le hasard avant tout, car tu ne sais jamais ce qui va se passer... Mais le hasard cela se provoque. Ces photos ont été réalisées au fil des ans quand l'occasion s'en présentait ou alors ce sont des commandes. On va dire que j'aime bien les gens entiers qui deviennent des stars entre les stars. En règle générale, je prends les gens pour ce qu'ils sont avec leurs qualités et leur défauts. Il y a des personnalités que j'apprécie plus pour certaines raisons et d'autres plus pour d'autres raisons mais, en général, on aime bien une personne pour ce qu'elle représente intégralement, on peut être un vrai fumier tout en étant très charismatique.

Vers la vingtaine, je taffais en interim et, le soir, j'allais beaucoup aux avant premières de ciné sur les Champs-Elysées, j'attendais les acteurs et je les prenais en photos. J'ai fait mes armes comme ça, tout seul. Jusqu'à tard dans la nuit, j'ai appris à bosser en regardant les paparrazzis faire. C'est des oufs, un vrai monde à part, ça ma permis d'apprendre à faire vite et à avoir un regard large sur ce qui se passe.

Derrière un portrait, parfois il y a une histoire, parfois on ne s'est pas échangés un mot… Ce ne sont pas mes potes, je copine pas. Si j'ai un bon truc de fan à dire, je le dis, ça fait toujours plaisir, si la personne se comporte mal et que c'est une commande, je la tacle et je me tire. C'est déjà arrivé que je m'embrouille avec des "célébrités", récemment j'ai été super déçu par l'attitude de Larry Clark. Il faisait une dédicace de son dernier bouquin dans une librairie et il a refusé de signer les livres pourtant très récents que j'avais de lui, tout en se comportant de manière acariâtre et en disant buy this shit en pointant du doigt son dernier livre. C'est pitoyable... Et ça en dit long sur ce que ça doit être pour le reste, je ne suis pas encore vacciné face à ce genre de comportement, c'est même pas possible de régler ça en s'y confrontant.

En règle générale je suis discret, alors même quand c'est un artiste que j'apprécie, je reste dans mon rôle. Mais ça peut arriver que ça match et du coup tu sors du cadre travail, ça me fait ça parfois avec des rappeurs. On tchatche et, du coup, t'es plus dans ton rôle de photographe, c'est autre chose qui démarre. C'est bien, ça m'a fait rencontrer plein de gens et voir plein de trucs que je n'étais pas forcement prédestiné à voir.

Mais le fait d'avoir "côtoyé " des r-sta ou d'avoir fait des incursions dans des cercles où tout brille, ça ne m'attire pas du tout et cela me soude bien plus à mon environnement de base. Pour la leadeuse des femen, c'était une commande d'un très gros mag de mode anglais, qui ne m'a jamais payé d'ailleurs ni envoyé le mag. Ce n'est pas une personne et un mouvement que j'apprécie, mais elle a marqué son temps et je pense que pour plein de gens c'est quelqu'un d'important, elle mérite donc sa place aux côtés de Steve-O et de Marc Jacobs. J'aimerais beaucoup photographier Kitano , Rocco , Tyson, Lindsey Lohan, Difool, Delon, Quarteron, Varg Vikernes, Ronaldhino, Loana, Stalone, Béatrice Dale, Lacrim, Anelka, Bardot ou bien le chef Raoni Metuktire, Poutine ou Kadirov, je serais super saucé aussi, il y a plein de gens super intéressants. J'aurais adoré prendre en photo Lolo Ferrari ! Elle était incroyable, une comète, paix à son âme.

 

 

 

 

 

Rap français, Black Metal, shit bas de gamme, téléphone Nokia, DBZ... c'est ce que tu retiendras de nos années 1990/2000, en gros ?

Mon premier gros choc culturel c'est Dragon Ball, je devais être en CE1/CE2 à cette époque. C'est un des premiers livres que j'ai lu, la première vraie saga poncée à la médiathèque, dans mon lit, dans la cour, dans la voiture l'été, assis avec un copain qui lit ça à coté de toi. Quarante deux  tomes. En CM1, je tombe par hasard à la radio sur Skyrock et j'entends les singles L'empire du coté obscur d'IAM et Mon papa à moi est un gangster de Stomy Bugsy. Avec de l'argent que l'on m'avait offert je suis allé acheter les titres chez Auchan, j'ai découvert le rap, ça coûtait trente francs les singles, une méga carotte.

En CM2, en 1998, il y a la Coupe du monde et la victoire de la France et mon premier maillot qui tombe... celui sans l'étoile. Voilà mes trois premiers crushs culturels. J'ai mis du temps à le réaliser mais c'est autour des bd, du rap et du foot que j'ai construit les bases de ma vision des choses, des bases qui se sont élargies au fur et à mesure des années, mais la base reste la base et je suis toujours autant saucé par Trunks, Inzaghi et Arsenik comme beaucoup de gens de ma génération qui ne renient pas cet héritage.

J'ai du mal avec la posture artistique en général, le nombrilisme qui va avec, cela me met mal à l'aise. Quand je propose un truc aux autres, j'essaie toujours de faire quelques chose qui soit plus intéressant que beau ou esthétique. Les sujets qui me plaisent sont des sujets sûrement jugés bateaux mais qui touchent un nombre de personnes bien supérieur à celui du monde de l'art. Zidane aura sûrement marqué plus son époque que n'importe quel artiste contemporain actuel.

Mes premiers souvenirs émanent du début des années 1990 et, culturellement, je trouve que c'était une époque incroyable, c'était pile avant l'arrivée des ordinateurs à la maison, c'était l'époque où tu coloriais jusqu'à tes dix ans. Les posters au-dessus de ton lit, les peluches, la dose quand t'ouvrais un paquet de céréales avec un jouet Roi Lion chanmé, les mots dans les agendas, tous ces petits trucs qui ont disparu avec la technologie. Les choses évoluent. 

Je trouve que les années 1990 sont empreintes d'un romantisme pop très fort, des icônes comme Michael Jackson, Jordan, l'avènement de Nike, Mc Donalds, Euro Disney, la vague manga, toute la culture télé ricaine, ce sont des trucs qui nous ont percutés de plein fouet. J'ai aimé Nike et le PSG en même temps, c'est aussi bête que ça, j'avais peut-être huit ans. Il y a des liens qui, à moins d'un événement particulier, demeurent incassables. Quand j'étais petit, rien que l'idée que le PSG change d'équipementier, ça me glaçait le sang. J'étais à bloc, j'écoutais les matchs sur un walkman radio, c'était le seul moyen pendant la période collège, si t'avais pas Canal, t'étais baisé, il n'y avait pas de streaming. J'ai quasiment jamais vu de match à la télé avant d'aller au stade au lycée avec les potes et les places en coupe à cinq euros.

 

 

 

 

 

Te considères-tu comme un artiste nostalgique ?

La nostalgie est un délire, c'est agréable. C'est carrément trop bien de repenser à ce que l'on a kiffé et de le repartager avec d'autres personnes ou d'y repenser seul. C'est une petite amertume aussi car c'est le passé et qu'en quelque sorte, c'est fini. Je trouve qu'on vit dans une époque difficile, il y a tellement de pression sociale, de malaise, de misère. J'ai eu la chance d'avoir une enfance très heureuse et les souvenirs de cette partie de ma vie sont bons.

Je vais avoir trente balais, j'ai l'impression d'avoir été un enfant adulte et désormais un adulte enfant. Les éléments culturels des années 1990/2000 sont pour beaucoup une source de réconfort, rien qu'évoquer les mots Pikachu ou Tortues Ninjas, ça fout la patate. J'ai des boulots qui sont durs, type photographier le bois de Boulogne, cela peut foutre mal à l'aise, j'essaie d'alterner travaux éprouvants et travaux plus pop.

J'aime la notion de fan service ou tu sais que ça va plaire, c'est une sorte de complaisance, mais ça fait du bien de sourire bêtement et d'être saucé par quelque chose que tu aimes déjà. La nostalgie est une sorte de fuite du présent, c'est un refuge. C'est un petit nid mental où t'es bien au chaud, mais c'est aussi un piège car pour avancer il ne faut pas se focaliser sur le passé.

Mon boulot porte plus sur l'évolution des choses que sur une réelle nostalgie dans laquelle tu te cramponnes juste à des souvenirs. Les choses existent toujours, elles ont juste parfois pris une forme différente.

 

 

 

 

 

Vu tes tatouages, Bret Easton Ellis te passionne t-il toujours autant ? C’est une grosse influence dans ton travail ?

Cela correspond à une période. J'ai eu un bac technologique à l'arrache à dix-sept ans, j'avais le seum envers l'école, le lendemain j'avais dix-huit ans, je me suis inscrit en agence d'intérim et j'ai bossé non stop pendant cinq ans. Déménagements, centres de loisirs, Auchan la nuit, etc. Vers vingt-trois ans, j'ai repris un BTS de merde et, à ce moment là, à défaut d'avoir le diplôme, je me suis ouvert à d'autres trucs, à l'art aussi notamment et, parmi d'autres bouquins, j'ai lu Bret Easton Ellis. J'ai kiffé, le film American Psycho claquait, Christian Bale était sauçant. Et ça m'a emmené mentalement vers d'autres trucs que je ne côtoyais pas et dont personne ne me parlait en salle de pause. Toutes les références de prêt-à-porter ricaines, les quartiers de New York, je ne connaissais pas. Mais ça n'a jamais été une passion. Le tatouage de Lunar park, je l'avais fait en voyage, en souvenir du bouquin que je venais de terminer et que j'avais adoré, pas forcement l'idée du siècle, mais c'est pas bien méchant. Il était en dédicace à la Fnac de Montparnasse et j'étais allé faire signer mes bouquins, comme un golio, je lui ai montré le tatouage, il était refait et il l'a pris en photo au portable et l'a mis en écran de fond de son Blackberry Curve. Un bon souvenir au final et j'ai même pas fait un portrait de lui, comme je te disais, le hasard ça se provoque.

J'essaie de vivre les choses intensément et parfois sous le coup de plusieurs facteurs, du stress, de l'émotion, de l'énervement, du découragement bah je ne fais pas de photos. Ce sont des souvenirs que tu gardes pour toi, tu t'en nourris, tu te construis avec et tu évolues humainement. Dans mon cas ça se répercute sur le boulot à venir. Un que j'ai découvert il y a quelques temps, c'est Cizia Zykë, un aventurier-écrivain qui a écrit plein de bouquins dont quatre autobiographiques qui sont incroyables.

Pour en revenir à Ellis, bien que j'aie jamais relu un de ses livres, je t'avoue que j'aime toujours cette idée de l'écrivain riche blasé avec trois mariages derrière lui, seul au bord d'une piscine et qui le soir prendra l'avion sans même un bagage à main. Il est sombre ce type.

 

 

 

 

 

Les gens ont parfois des réactions de rejet vis-à-vis de ton esthétique très réaliste. Cela te gêne ? Ou est-ce l’effet recherché ?

Les gens qui aiment la "belle" photographie ne vont pas aimer mes photos. Les clairs obscurs, j'aime pas et je prends quasiment tout au flash de manière très frontale. Je suis pas un bon technicien, je fais des photos intuitivement, mais j'essaie de rendre réaliste ce que je vois, si un truc me percute, c'est ça que je veux montrer. Du coup, ça peut être un peu froid.

Quand le rejet est d'ordre plastique, bah c'est la vie et ce n'est pas grave, après sur des trucs plus d'ordre moral, on m'a jamais trop embêté, mais ça viendra, c'est sûr. Mon approche des sujets peut paraître un peu froide aussi vu que, souvent, j'aime bien ce qui grince. Je peux m'intéresser à un truc sans forcément y avoir une sympathie profonde ou en étant critique, je suis pas dans la propagande, mais si un truc me fais capter, c'est sincère et je peux en parler sans pour autant faire un texte d'intro qui "rassure" sur mon positionnement idéologique. Je sais que ça doit froisser pas mal de personnes le fait que Le Pen, le mec de French Bukkake ou Bertrand Cantat apparaissent sur mon site, mais je m'en fous. Je fais ce que je veux et c'est aucunement de la provocation de ma part, j'essaie toujours de présenter ce que j'ai de mieux sans calcul.

Je préfère cent fois prendre en photo Moundir que Yann Barthes. Après je ne te cache pas, j'ai peur qu'un jour je sois confronté à des contraintes ou des pressions, que l'on me fasse ressentir que telle ou telle chose ne peut pas passer, c'est une posture qui peut devenir compliquée. On ne peut pas s'entendre avec tout le monde. Chacun pense ce qu'il veut et tant mieux, c'est ça qui fait que la vie réserve des surprises.

 

melchiortersen.com I melchiortersen.tumblr.com 

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