"Tous les pianistes reprennent Aphex Twin maintenant" - interview de Maxence Cyrin

AUTEUR

Mr. A.

PUBLIÉ

Le

Au départ quand on m’a demandé qui je voulais interviewer au MaMa Festival, j’avais le cul entre deux chaises. J’avais très envie d’interviewer toute la programmation tant celle-ci me faisait envie. J’ai finalement opté pour un homme dont la musique me touche personnellement depuis longtemps : Maxence Cyrin.

Je le trouve tranquillement assis dans l’espace presse avec un verre d’eau. L’ambiance est électrique, des interviews se passent dans tous les coins. Je croise les membres de Mellow Mood, les yeux rouges. Clément Bazin qui parle vraiment très fort pour répondre à un portrait chinois ennuyeux, Jacques qui évite soigneusement tout contact visuel avec quiconque… Je ne parlerais pas des journalistes parisiens, visiblement il est très important de crier très fort le prénom d’un vieux sans doute connu pour montrer qu’on le connaît personnellement avant de parler avec lui à l’oreille tout en regardant son téléphone. Ce doit être un rituel de passage, ou un truc du genre.

 

Bonjour Maxence, je suis content de pouvoir faire cette interview de vive voix. Pourquoi avoir choisi la voie des reprises de pop en venant de la musique classique ?

En fait c’est un peu compliqué, je viens du classique mais j’ai quand même abandonné le classique quand j’avais 17 ans environ. Là j’ai fait de la Techno, puis de la New-Wave. J’ai repris tardivement le piano, quand j’avais une trentaine d’années, pour un projet : refaire des thèmes de musique électro au piano. C’était en 2005 sur le label de Laurent Garnier (F Communication), j’avais envie de faire quelque chose d’original. Y’avait pas YouTube, ma démarche était de faire le lien entre la musique Techno que j’aimais et puis la musique « classique-minimaliste » comme Phillip Glass ou Erik Satie. Du coup j’ai repris le piano pour ce projet là.

Tu as arrêté complètement le piano à 17 ans pour aller vers l’électro ?

Voilà. Après j’ai fait d’autres choses, j’ai fait des chansons, j’ai fait de la pop, mais rien n’aboutissait vraiment pour être honnête. Et puis j’avais ce projet là depuis un moment qui me tenait à cœur, qui a marché, et après je me suis dit « Tiens ça me plaît ce retour, j’aime bien jouer du piano, j’ai envie de continuer... », j’ai exploré d’autres voies et du coup j’ai essayé de reprendre de la musique pop, ce qui est moins évident qu’en techno où il n’y a pas de mélodie de voix. Retranscrire une chanson pop avec une voix en piano solo sans chanter, c’est difficile, d'autant plus si l'on ne souhaite pas sonner piano-bar ou « Richard Clayderman », cheesy quoi. Je ne sais pas si c’était un accident, c’était un concept à la base, mais maintenant je me suis vraiment engagé dans le piano, même le classique, ça ne m’a jamais vraiment quitté.

Pour toi, quel compositeur fait justement ce pont entre la musique classique, au sens large, et cette très récente techno/électro ?

Pour moi le père de tout ça c’est Phillip Glass, peut être aussi les compositeurs minimalistes américains : Steve Reich, Terry Riley… Mais je dirais que je me sens plus proche de Phillip Glass moi.

Au niveau du choix de sonorité ? Ou des mécaniques de composition ?

Les deux, surtout les séquences qui représentent bien ce qu’est la musique électro avec des boucles. Pour moi c’est LE compositeur qui fait le trait d’union entre les deux mondes.

Comment choisis-tu une chanson que tu vas reprendre ? C’est forcément une chanson que tu aimes, ou par moment tu te dis « Bon ça, ça pourrait marcher, même si j’aime pas trop » ?

Ah ça c’est difficile de répondre ! (rires). Je dirais que je ne reprends jamais des choses que je n’aime vraiment pas. Mais bon parfois il y a des chansons que je reprends de manière soit humoristique, soit en me disant « Je vais en faire quelque chose de très bien ». J’ai repris Beyonce par exemple, je ne suis pas un fan de Beyonce, par contre ma reprise de Crazy In Love je sais qu’elle est puissante et qu’elle apporte quelque chose de nouveau au morceau. Après il y a évidemment des choix personnels, des choses que j’aime vraiment ! Récemment le morceau Clubbed To Death de Rob Dougan, c’est un morceau que j’aime beaucoup et que j’ai pris vraiment plaisir à refaire.

 

 

Pour les reprises, j’essaie beaucoup beaucoup de morceaux. Il y a des morceaux que j’aime vraiment moi, mais qui ne marchent pas en reprise ou l’inverse. Et parfois je réessaie plus tard et là ça marche. Cela fait longtemps que je voulais faire une reprise de Joy Division, je suis un grand fan de Cold Wave et je n’arrivais pas à faire cette reprise. Récemment j’ai enfin trouvé la manière de faire que ce soit musical et que ça apporte quelque chose à la version originale. J’ai une écriture qui reste très simple mais comme un peintre a une patte, j’essaie d’avoir une signature dans mes reprises, que ça soit élégant et que ça aille plus loin que l’original.

Du coup, tu écoutes principalement ce que tu reprends, ou tu écoutes d’autres choses, personnellement ? Vu qu’on n’écoute pas forcément ce qu’on joue...

Alors moi j’écoute plein de choses, j’ai écouté plein de choses…

Qu’est ce que tu n’écoutes vraiment pas alors ?

Je ne peux pas vraiment répondre, ça peut changer très vite ce genre de choses. Je suis quelqu’un qui a écouté beaucoup de choses, je me lasse vite. J’écoute beaucoup la musique que j’ai écoutée quand j’étais adolescent, comme des madeleines de Proust. Après je ne vais pas rechercher les nouveautés en musique actuelle. Ce qui m’intéresse actuellement c’est de découvrir le répertoire classique.

Justement, par rapport au répertoire classique j’ai une double question : au moment de ton cursus au conservatoire, tu te dirigeais plus vers l’interprétation ou l’improvisation ?

Le truc c’est que moi j’ai arrêté trop tôt pour parler d’interprétation. On va dire que voilà, j’ai fait 10 ans de solfège, 8 ans de piano, ce qui est pas mal mais très insuffisant pour même penser à l’interprétation. Ce qui fait qu’à la fin j’en ai même plus rien à faire vu que je voulais faire de l’électro et le classique ne m’intéressait plus. Ceci dit j’en écoutais tout le temps hein, quand j’ai cessé de pratiquer le piano, même si je m’intéressais à la techno, j’ai toujours écouté de la musique classique. A l’époque j’étais jeune et téméraire, alors j’écoutais les opéras de Stockhausen par exemple ou j’aimais beaucoup Musique pour cordes, percussion et celesta de Bartok. Après bon, ce que j’écoute maintenant c’est vrai que c’est plus dans un but professionnel…
J’écoute vraiment de la pop pour me faire plaisir, comme The Cure que j’adore toujours autant ou les Beatles, enfin la pop de bonne qualité quoi. J'écoute même du métal comme Metallica.

Après j’écoute aussi ce qui se fait maintenant, la concurrence on va dire. Les nouveaux compositeurs, je vois un peu ce que font ces nouveaux qui sont tous issus de la même base minimaliste et dans tous ces gens je vois beaucoup de compositeurs émergeant. Je trouve qu’il y a de bons artisans mais pas encore de grands artistes. Bon qui je suis pour juger de ça, je m’estime aussi comme un artisan mais je pense que j’explore quand même plus, même si ce sont des reprises. J’ai fait aussi des compositions et ça va être de plus en plus le cas, j’estime que j’exploite un peu plus la force de la mélodie. C’est pour ça que j’aime beaucoup Wagner, ça j’ai toujours beaucoup aimé Wagner parce que c’est d’une force mélodique invincible…

Écrasante même...

Oui voilà, écrasante. La musique écrasante ça m’a toujours fasciné. J’aimerais arriver, si je fais des compositions, à cette intensité, arriver jusque là.

Quitter un peu le minimalisme ?

Oui après moi je me dégage, je pense que le minimalisme c’est bien, mais bon déjà je m’inspire de la pop music. Tous les pianistes reprennent Aphex Twin maintenant, moi je l’ai fait y a 12 ans. J’ai repris Window Licker y a 12 ans. Maintenant je vois les sœurs Labbeques, Vanessa Wagner… Aphex Twin a fait deux morceaux pour piano préparés sur un album de Drum & Bass, c’était il y a 10 ans je crois…

Tu parles de Druqs ? C’était en 2001 il me semble.

Ah ouais, 15 ans du coup quand même. Ces deux morceaux, c’est vrai qu’ils sont bien, je ne reprendrais pas ça, mais c’est aussi une source d’inspiration.

C’est aussi un parallèle entre les deux milieux peut être ?

Oui voilà… C’est une source d’inspiration pour moi parce qu’il a cette qualité de savoir où trouver des mélodies très minimalistes, très simples mais très efficaces. Je ne pense pas qu’on puisse le caser dans du minimalisme pour autant, il y a beaucoup d’autres choses. Tout ce qu’il a fait en musique électronique ça m’intéresse, au niveau des harmonies, il y a tellement de choses intéressantes chez lui. D’ailleurs c’est marrant parce qu’Aphex Twin et Phillip Glass ont travaillé ensemble. Glass a réécrit pour orchestre un morceau d’Aphex Twin qui s’appelle Icct hedral. C’était pas un album, c’était un EP avec le morceau original et la version Phillip Glass. On voit qu’il y a un pont entre les deux avec de genre de choses. En tant que compositeur, chaque album est une recherche et un aboutissement, chaque aboutissement amène à une recherche.

 

 

C’est sans fin, heureusement dans un sens non ?

Je m’estime comme une sorte de débutant, puisque que j’ai repris tardivement le piano et la composition pour le piano. C’est un instrument organique, qui est autrement plus jouissif que de manipuler un synthé et qui est en fait très complexe. Les possibilités sont énormes, et je pense en avoir utilisé environ 10 % et encore je vois large.

Bon, j’ai une dernière question, celle que tout le monde se pose en rencontrant quelqu’un qui a évolué à la fois dans le classique et dans l’électro : dans quelle branche est ce qu’on choppe le plus ?

Est-ce qu’on quoi ?

On a plus de filles (ou autres, je ne suis pas oppressif) en classique ou en électro ?

Ah ! Heu… Je ne sais pas, quand j’ai fait de la techno j’ai fait quelques maxi et ça ne m’a pas vraiment apporté de conquêtes féminines parce que je n’avais pas trop de succès là dedans. Mais je pense que les gens qui voient un DJ, voient de la magie. Et quand on pense que quelqu’un fait de la magie, quelque chose qu’on ne comprend pas vraiment, c’est attirant. Je pense que c’est équivalent, parce que le prestige du pianiste avec cet instrument imposant, ça impressionne ! Et c’est pas pour rien non plus, c’est pas évident d’être pianiste, ça demande énormément de travail, je pense que c’est pas du tout relatif à une carrière de DJ, le deuxième choix est quand même beaucoup plus simple. Alors bon si on a des facilités à se faire quelques filles grâce au piano, c’est quand même bien légitime vu ce que c’est dur, c’est mérité quoi ! C’est des années de travail sans relâche et de sacrifices ! C’est dur quoi, c’est du temps, de la sueur, parfois des larmes aussi, des crises de nerfs et un investissement complet sur des années et des années. Mais bon de toute façon je ne fais pas de la musique pour ça honnêtement, je fais de la musique parce que ça m’épanouit. Ma récompense c’est quand j’arrive à composer un morceau qui me plaît vraiment, je suis déjà remercié.

Ça c’est encore mieux pour draguer comme conclusion ! (rires). Merci Maxence, et bonne chance pour ton concert !

Merci à toi, à bientôt !

 

Je suis évidemment allé assister à son concert au Carmen le soir même tout en dégustant une délicieuse Heineken 25cl à six euros. Il était à l’affiche du premier soir du MaMa Festival à Montmartre (Paris), qui réunit des têtes d’affiches comme Birdy Nam Nam, Jacques ou Biga*Ranx dans toutes les salles possibles du bas 18e et haut 9e arrondissement. C’est aussi l’occasion de découvrir d’autres artistes hors de leur contexte habituel (principalement les gros clubs de la capitale) comme Jean Tonique, Douchka ou encore Clément Bazin. Il ne manque plus que des conso à un prix abordable et on aura un des meilleurs festivals d’Ile de France. Après, si c’est la seule chose qui empêche les hordes de gamins sous Red Bull de venir pourrir l’ambiance, je suis prêt à continuer à laisser un demi SMIC par soir dans la bière.

Du même auteur