Viols, éviscérations et démembrements : bienvenue dans le Lubéron de 1545

Viols, éviscérations et démembrements : bienvenue dans le Lubéron de 1545

En 1545 eut lieu un massacre à grande échelle d’un groupe religieux important, et ce, dix-sept ans avant le début des guerres de Religion. Et pourtant, malgré l’effort fourni par les troupes royales pour bien éliminer tout le monde, et pour faire un travail bien glauque d’extermination, vous n’en avez sans doute jamais entendu parler. Je veux parler de l’extermination des Vaudois du Lubéron, un passage très sombre de l’histoire de France. Par Vaudois, il ne faut pas entendre nos sympathiques voisins helvètes, mangeurs de fromage, et à la diction si sympathique et particulière ; non, ce dont il est question ici, c’est une hérésie trop peu connue de l’histoire de France, dont les descendants se trouvent encore aujourd’hui dans les vallées du Piémont.

L’histoire de ce massacre commence des siècles plus tôt, à Lyon. Pierre Vaudès (ou de Vaux, ou Valdo, ou Waldo, vu qu’on ne sait pas grand-chose de lui) nous a fait un petit pétage de plomb mystique (et là les sources divergent, mais sans doute suite à une présentation de La Vie de Saint Alexis par un troubadour), et a décidé de tout quitter - y compris maman - pour vivre une vie de pauvreté et de prédication. Et c’est là que les choses commencent légèrement à tourner au vinaigre. Tel un messie interplanétaire du Mandarom, Pierre a rapidement convaincu un groupe de personnes de se joindre à lui dans son entreprise de pauvreté et de prêche, et la petite troupe se fit vit connaître comme les « Pauvres de Lyon. » Cependant, et c’est là que le bât blesse, au XIIème siècle, prêcher quand on n’est pas membre du clergé, qu’il soit régulier et séculier était formellement interdit. L’archevêque de Lyon, ainsi, convoqua Vaudès et ses copains au Concile de Latran (le troisième du nom, en 1179) afin que ces zozos puissent s’expliquer. Le pape, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, a été relativement cool avec eux, acceptant leur vœu de pauvreté, malgré le fait qu’ils ne soient pas membres d’un ordre mendiant. Cependant, il leur demande gentiment, mais expressément de ne plus prêcher à moins qu’un prêtre ne leur demande ou leur donne l’autorisation.

 

"Mais quels étaient au juste leur dogme, ou les lois qui les dirigeaient ?"

 

Cependant, qu’est-ce qui est plus borné à l’époque qu’un religieux, sûr de son bon droit, qui plus est ? Ils n’ont, bien sûr, pas arrêté. Et là, ça a commencé à sentir le roussi. Vers 1182-84, l’archevêque de Lyon les expulse ; le Concile de Vérone de 1184 , par le biais de la bulle « Ad Abolendam » les met au même niveau que les Cathares - les qualifiant donc pour la première fois d’hérétiques et les excommuniant, une décision qui sera confirmée par Latran IV en 1215. C’est donc un groupe pourchassé, et qui se sait à la merci de la très puissante église préschismatique et pré Concile de Constance (1414) qui a alors un pouvoir presque absolu en France. Mais quels étaient au juste leur dogme, ou les lois qui les dirigeaient ? Si les Vaudois sont représentés à la Renaissance comme des réformateurs avant l’heure, il faut toutefois prendre cette déclaration avec d’énormes pincettes. Pour résumer, il y a deux points principaux qui, il est vrai, se rapprochent assez de ce que la Réforme apportera comme revendications : ils considéraient que chaque fidèle devrait pouvoir prêcher et commenter les écritures, mais ne croyaient pas en l’omnipotence de l’Église dans ce domaine, car la prêtrise était non seulement incompétente, mais également décadente (tiens, tiens ! déjà ?). La Noble leçon, le « guide » suivi, publié début XIIe (et dont il n’y a malheureusement pas de bonne version moderne –fin du coup de gueule du professeur frustré) donne les grandes lignes de ce mouvement.

La vie des Vaudois était faite d’itinérance, de prêche et de conversion. Malgré un début de pardon au XIIIe, le mouvement est encore interdit, ce qui lui vaut de devenir de plus en plus populaire dans le sud, et particulièrement en Provence. Leur doctrine s’affine au cours des siècles à venir (rejet du purgatoire, des prières pour les morts, violentes réactions contre les rachats d’indulgences). Flashforward. Nous sommes début XVIe ; les Vaudois se sont massivement installés depuis la fin XVe dans un Lubéron dévasté par les grandes épidémies du XVe. D'immenses plantations ont refaçonné le territoire (les nombreuses bastides provençales datent pour beaucoup de cette période). En 1532, lors du Synode de Chanforan, les Vaudois rejoignent officiellement la Réforme (alors qu’ils avaient pendant longtemps défendu l’idée de transsubstantiation contre celle de consubstantiation, préférée par les réformistes) et impriment la Bible en français. 

 

"En janvier 1545 le roi donne l’ordre d’appliquer sa décision et d’exterminer les Vaudois"

 

Malgré les nombreuses intimidations et violences qui leur étaient faites, les Vaudois se croyaient en relative sécurité suite à un accord passé entre Louis XII et eux-mêmes qui leur permettait de continuer à rester pépères, tandis qu’ils s’engageaient à ne pas attaquer les convois royaux passant par leurs terres et se rendant en Italie. En 1515, Louis meurt, et est remplacé par son neveu sur le trône de France, un certain François Ier. Au début, il en a rien à foutre des Vaudois. Quand il revient de sa captivité suite à sa capture lors de la bataille de Pavie en 1525 (et suite à laquelle il restera prisonnier un an le temps que la rançon arrive), François Ier, d'abord relativement neutre, voire tolérant au sujet de la Réforme (sous l’impulsion de sa sœur, Marguerite de Navarre) change du tout au tout suite à l’Affaire des Placards en 1534, durant laquelle des écrits et thèses protestants furent cloués sur les portes d’églises partout en France ; la légende (invérifiable) raconte même que certains placards furent cloués sur la porte de la chambre du roi. Ni une, ni deux, François est furax, signe l’Édit de Coucy, en 1535, donnant six mois à quiconque est un vilain réformé pour abjurer sa foi, sous peine de se faire zigouiller. Le parlement de Provence passe un décret semblable, particulièrement dirigé envers les Vaudois de Mérindol (un petit village à l’est d’Avignon). Après cinq années d’atermoiements, au cours desquels le roi envoie lettres de pardon et lettres annulant ces lettres de pardon, c’est finalement en janvier 1545 que le roi donne l’ordre d’appliquer sa décision, et d’exterminer les Vaudois. Un peu comme l’ordre 66 et Palpatine, en fait.

La destruction des villages Vaudois de Mérindol et Cabrières furent un acte brutal, même pour une période qui était peu chiche en horreurs. Sous les ordres du Capitaine Poulin, la ville fut bombardée, ce qui fit déjà énormément de morts, avant que les soldats ne rentrent et commencent la petite affaire. L’anonyme Tragédie du sac de Cabrières, l’Histoire des martyrs de Jean Crespin, ainsi que l’anonyme Histoire mémorable racontent tous les mêmes horreurs, entre femmes enceintes éventrées, à qui on met leur fœtus dans les bras, les enfants jetés vivants dans le bûcher, les vierges violées et brulées vives, etc. Selon l’Histoire mémorable, même les plus aguerris des soldats ne purent se retenir de vomir devant l’horreur commise. On estime que 8000 personnes sont mortes dans ce massacre. Le plus drôle ? Le procès qui suivit (car, protestant ou pas, tuer 8000 personnes, ça fait tache) se focalisa principalement sur le remboursement des terres dévastées d’une riche propriétaire, qui fut une victime collatérale du massacre. Un vulgaire gratte-papier fur exécuté, et les principaux protagonistes ne craignirent rien. Contrairement à d’autres massacres, il n’y eut jamais d’excuses publiques à ce sujet. La martyrologie qui en découla fut très forte, et les villages du Lubéron actuel sont encore empreints des conséquences de ce massacre, et la culture vaudoise, bien que diluée, est encore fortement ancrée dans la psyché du Lubéron

 

PS : Ceci représente, bien sûr, une version concise du problème. Parce qu’avec édits, lettres, etc., c’est tellement un bordel qu’il aurait fallu beaucoup trop de pages.

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