Manuel Valls : autopsie d’un homme que l’on pensait être un fumier et qui n’est en fait qu’une ordure

Manuel Valls : autopsie d’un homme que l’on pensait être un fumier et qui n’est en fait qu’une ordure

Croyez-le ou pas mais Fier Panda a envie de vous parler de politique. Pendant longtemps, l’ursidé ne se considérait pas légitime pour le faire, puis il s’est dit que BFM TV a bien un service culture, alors il n’y a pas de raison.

 

Le vrai vainqueur de la primaire de la « belle alliance populaire» 

 

Mais pourquoi me suis-je intéressé à ces primaires socialistes de 2017 ? Parce que je m’imaginais que l’un des candidats avait la moindre chance de décrocher la timbale en mai 2017 ? Parce que je voulais donner ma voix à l’un d’eux le 22 avril 2017 ? Non, c’est justement parce que pour une fois on avait le droit à des débats d’idées politiques en « prime time » (cinq soirées au total je crois) entre sept personnes qui savaient toutes qu’elles avaient perdu d’avance. Je cède rarement aux sirènes du chauvinisme mais j’ai la faiblesse de penser que rien n’a autant de panache qu’un Français qui a déjà perdu et qui refuse de l’admettre.

Mais je m’égare… Je me fiche du résultat des primaires du PS (et de ses sbires) au final. Cette campagne était surtout l’occasion de médiatiser des projets politiques de gauche après que le principal parti de droite (et ses sbires) ont eu le droit au même honneur. Notre ancien premier ministre Manuel Valls s’est évertué à parasiter cette séquence-là. Pour atteindre son objectif, il lui suffisait d’accéder au second tour. Il a donc brouillé et affaibli la pensée politique de gauche jusqu’au bout des deux tours et peut désormais provoquer la scission du PS en levant le petit doigt. Autant dire que le vainqueur du suffrage de la primaire a déjà les mains liées. Le piège est tendu : Valls pèse plus lourd que jamais dans cette famille politique et il n’a plus qu’à attendre l’éventualité que son challenger exsangue se crashe au premier tour pour pouvoir retirer les marrons du feu et récupérer le parti en se présentant comme l’héritier légitime. On peut donc penser que d’une certaine manière, Valls a remporté son pari, bravo à lui.

Autant être honnête tout de suite avant de continuer : si j’ai suivi tout ça avec tant d’intérêt, c’est parce que je m’étais bêtement dit que la situation de naufrage du PS allait enfin libérer la parole et qu’ils allaient s’y mettre à six pour empêcher l’ami Valls de sévir, lui expliquer la vie en société, lui mettre la truffe dans son caca, tout en lui tassant les côtes à grands coups de rangers pour lui apprendre à ne pas recommencer.

Inutile de dire qu’à ce niveau j’ai été déçu…

 

Ici François de Rugy et Sylvia Pinel en train de débattre des propositions de Manuel Valls


Le naufrage du paquebot socialiste

 

C’est vrai qu’en y réfléchissant à deux fois, je me dis que lorsque le Titanic était en train de sombrer, ils ne devaient pas être beaucoup sur le pont à ergoter sur la manière dont il aurait fallu manœuvrer pour éviter l’iceberg, les débats devaient sans doute d’avantage porter sur qui méritait de recevoir les derniers gilets de sauvetage.

C’est donc dans ce contexte que le second-capitaine du bateau, Manuel Valls, a débarqué sur le pont : il expliqua qu’il avait raisonné le capitaine, que ce dernier avait fini par admettre qu’il avait peut-être fait une boulette à un moment et que même si cette boulette était peut-être due aux recommandations que son second lui avait faites (« barre à tribord capitaine ! Barre à tribord toute ! »), ce qui comptait, c’était aussi et surtout le bilan de la traversée avant cet Iceberg - contre lequel on ne pouvait rien de toute façon. Il faut aussi retenir le positif du voyage, assumer son bilan, la navigation a été réaliste. 
 

Manuel Valls, la com’ dans la peau


A l’heure où nous, Français, sommes mieux armés que quiconque pour déceler les pièges des sales menteurs de la « post-vérité », on ne se ferait pas berner par un enfumage aussi grossier. Et pourtant… Croyez-le ou non mais dimanche 22 janvier 2017, quelques soient les chiffres et les méthodes de comptage, on sait qu’il y a environ 400 000 personnes qui sont allées payer un euro pour voter Manuel Valls, SANS QUE PERSONNE NE LES Y AIT CONTRAINTES et alors QU’IL Y AVAIT D’AUTRES CHOIX POSSIBLES. Et ça, il serait bon d’essayer de se l’expliquer. Qu’il ait 400 copains qui aient voté pour lui, bon ok. A la limite 1 000, 2 000, allez, arrondissons à 10 000 votants qui espéraient un quelconque retour d’ascenseur - c’est quand même un personnage public majeur - je comprendrais. Mais 400 000 ! Ces 400 000, qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? (Il semblerait que depuis l’écriture de cet article, environ le double de personnes se soient déplacés pour payer un euro et voter Valls au second tour. On peut en déduire que ces personnes sont capables de se cloner en une semaine tout au plus).

Alors il faut bien se rendre à l’évidence : soit il y a un complot de 400 000 personnes qui visent à prendre le contrôle du pays par le biais d’un mec qui a clairement montré qu’il peut le conduire au chaos à marche forcée, soit Manuel Valls maîtrise toutes les ficelles de la communication politique. La com’, c’est valable tant en politique que dans le reste, sert à trouver les mots et les bons moments pour faire croire que tu as une vision ou un projet, alors que la seule envie que tu as est :

- de voyager en Falcon,
- de te taper les journalistes politiques et les attachées parlementaires les plus bonnes,
- de sauver ton cul.

Tout dépend du contexte. Car, en terme de programme politique, le seul que l’ambitieux helvético-catalan n’ait jamais eu est à peu près celui-là :
 

« Ma crèmerie est le commerce le plus sympa, tout le monde est d’accord là-dessus. C’est elle qui doit être au centre de la place du village. Pour y parvenir ou y rester, elle doit être prête à tout, y compris à abandonner la vente de la crème et se mettre à vendre de la quincaillerie, de la viande, ou même des abats si c’est ça qui marche ».


Pour les plus jeunes, dans les années 1990, c’est ce qu’on appelait être rocardien.

Manuel Valls a toujours donné dans le marketing politique. « Comme tous les autres hommes politiques » pourrait-on objecter, sauf que lui, c’est son cœur de métier depuis trente ans, c’est-à-dire avant même que ce ne soit devenu obligatoire. Tu peux pas l’test là-dessus. Il a participé ou assuré la com’ de tous les plus grands de la gauche (Rocard, Jospin, Royal, Hollande) depuis l’âge de 24 ans, il est dans le game, aucun des petits détails qui font la différence dans la communication des hommes de pouvoir ne lui échappe.

Quand il a fallu se placer, sa méthode a été d’incarner les idées que les autres de son propre camp n’osent pas assumer (y compris si ces idées sont caractéristiques du camp d’en face), sans non plus que l’on puisse lui accoler une vraie ligne politique trop claire, parce qu’il faut être capable de changer son fusil d’épaule, voire de retourner sa veste pour un bon poste. Peu importe si son corpus idéologique ne tient pas debout, si ça n’a aucune cohérence. Il faut être visible par la presse, réagir à tout, et tenir des positions courageuses. Attention, le courage politique est défini par la plupart des ayants droit à la parole publique comme la détermination à prendre des décisions à l’encontre de la populace pour préserver ou rajouter des privilèges aux oligarques. Se mettre en tête de faire l’inverse, ça n’est pas du courage, ça s’appelle du populisme.
 

Le tournant (à tribord) de la primaire 2011


Depuis 2011 et la primaire de la gauche (où il fut candidat), il a enfin trouvé son credo :
 

« La gauche doit gagner pour éviter que la droite soit au pouvoir. Mais soyons réalistes, une gauche qui gagne c’est une gauche de droite. »


Bam !

Ce positionnement restera ancré dans les têtes, désormais, aux yeux de tous : Valls = le Sarko de Gauche = un connard, oui, peut-être, mais un winner. Il faut bien avoir en tête qu’à cette époque lointaine du quinquennat 2007-2012, Valls, à l’instar de la plupart des politiciens aux dents longues de tous bords, était incapable de penser le succès en politique sous un autre prisme que l’exemple sarkozyste. Tout le problème étant de faire passer des méthodes et une idéologie (libéralisme économique et conservatisme social) empruntées à la droite « décomplexée » dans un parti à peu près de gauche.

Oh évidemment, lorsqu’il a sorti son scud lors des primaires de 2011, tout le monde s’est marré, sauf la mère Aubry qui voulait le faire exclure du parti (il s’était un peu emporté dans les débats en disant que s’il pécho sa mère la pute qu’avait fait les 35 heures il la bouillav’). Défait à plate couture lors de ces primaires (5ème sur 6 avec 5,63% des voix), il devra alors tenir bon au sein du Parti Socialiste avec un positionnement politique a priori intenable.

Est-ce que sa trajectoire idéologique est une évolution banale quoiqu’un peu radicale d’un militant du PS ayant vécu de l’intérieur toutes ses compromissions depuis 30 ans ou Valls est-il tout simplement un entriste dont la mission est de torpiller le PS de l’intérieur, des fois je me pose la question.

 

Toujours est-il qu’en bon communicant, il a vite compris l’efficacité de la répétition régulière d’injonctions paradoxales (aussi appelées doubles contraintes) pour brouiller les pistes et embrouiller ses contradicteurs.
 

Orwell, es-tu là ?


Car, depuis le printemps 2011, dès qu’il a eu une grosse couleuvre à faire avaler, ça a toujours été soit à coups de tonfa de CRS, soit par le subterfuge de la double contrainte et assez souvent avec les deux. Concrètement, le principe de l’injonction paradoxale est de répondre au désir exprimé par une personne ou un groupe politique de personnes par deux obligations contradictoires. L’une est exprimée, l’autre est sous-entendue. Le but étant de court-circuiter le libre-arbitre de la personne, ce qui, avouons-le, n’est pas très Charlie. En clair, si tu ne penses pas comme moi, c’est alors que tu penses forcément quelque chose d’impensable, d’inadmissible, d’interdit. C’est une sorte de chantage permanent apporté aux contradicteurs, ou, pour parler de manière plus politique, c’est un processus de délégitimation ou de criminalisation quasi-systématique de toute opposition.
 

Petit florilège de doubles contraintes vallsiennes, bien évidemment non-exhaustif :

La tendance : « la gauche c’est la droite ».

- A l’université du MEDEF 2014 où il avait été prononcer un discours en sortie du 1er conseil des ministres post-remaniement après avoir viré toute l’aile gauche de son gouvernement : « Je le dis depuis des années dans ma famille politique : il n’y a pas d’emplois sans employeurs (…) J’aime l’entreprise » sous-entendu : ne pas être d’accord avec le MEDEF c’est être contre l’entreprise et contre l’emploi.

- Le coup des « insiders » et des « outsiders » lors de la séquence de la loi El Kohmri (il n’a pas été le seul sur ce coup) : protéger les salariés, ça n’est pas la raison d’être de la gauche, parce que protéger les salariés c’est augmenter les inégalités entre eux et les chômeurs.

- Le dernier en date, encore tout chaud, qui date du soir des résultats du 1er tour des primaires : «Vous avez le choix entre la défaite assurée et la victoire possible».

La tendance : « Je hais les racistes! Ah eux, les musulmans et les Roms… »

- "Sur la place des femmes nous ne pouvons transiger. Marianne, le symbole de la République, elle a le sein nu parce qu'elle nourrit le peuple, elle n'est pas voilée parce qu'elle est libre! C'est ça la République!" Traduction : « il faut arrêter le laisser-faire avec ces bougnoules misogynes qui enlèvent à leurs femmes la liberté de s’habiller comme on leur dit ».

- "Expliquer c'est un peu vouloir excuser" (vous m’excuserez de ne même pas expliquer où se situe la double contrainte tant elle est évidente).

La tendance Judge Dredd : « La loi c’est moi et l’ordre aussi ! »

- Affaire Dieudonné : en 2014, après avoir envoyé une circulaire à tous les préfets pour qu’ils interdisent un spectacle à l’encontre de plusieurs autorisations décernées par différents tribunaux administratifs, puis convoqué en urgence le soir d’un spectacle le conseil d’Etat qui validera les interdictions prônées par sa circulaire contre les décisions de ces tribunaux, il s’écrira : « c’est une victoire de la République ». Faisant oublier que pour que la République puisse être victorieuse, il s’est assis allègrement sur quelques-unes de ses institutions. Tu as le droit de lui expliquer qu’il y a un problème avec sa façon de faire dans un pays démocratique, mais ce serait un peu vouloir excuser l’antisémitisme.

- On remarquera sa sortie quasi identique après qu’un (très) jeune Breton (apparemment également amateur de Dieudonné comme l’équipe de Valls s’est empressée de le communiquer) lui ai mis une baffe : « Vous trouverez toujours des individus qui veulent empêcher la démocratie. La démocratie, ça ne peut pas être la violence. Il y a ceux qui contestent la démocratie et ceux qui incarnent la démocratie, ce sont les responsables politiques". Tu as le droit de lui expliquer que sa conception du responsable politique et de la violence légitime est exactement celle du Leviathan de Hobbes, qui était le plus fervent défenseur de la monarchie absolue, mais ce serait un peu vouloir excuser le nationalisme breton.

On trouve les meilleures définitions de ce concept dans les bouquins de psychiatrie au rayon « harcèlement moral ». Orwell le considérait comme consubstantiel au totalitarisme et insistait sur le fait que c’est un raisonnement efficace sur les masses à court terme, mais uniquement à court terme. C’est une manière de couper court au débat, tout en maintenant l’illusion de l’ouverture au dialogue. En bref, c’est l’arme ultime du marketing politique. Quand on dit « ultime », normalement, ça veut dire « à utiliser en dernier recours ».
 

Quelle place pour Manuel dans l’Histoire ?


Bien sûr, recourir aux injonctions paradoxales afin de faire passer des vessies pour des lanternes, ce n’est pas vraiment dire des mensonges, ce n’est pas quelque chose de vraiment grave comme la « post-vérité » des copains de Trump par exemple. Bien sûr, Valls n’a pas inventé cette manière de communiquer et Valls n’est pas le mal incarné. On ne va pas reprocher à ce monsieur de bien connaître son Schopenhauer. Par contre on peut vraiment s’inquiéter de la boîte de Pandore qu’il a ouverte en utilisant ce procédé à outrance lors de ces cinq dernières années. 

Bien sûr, Valls n’est pas François Hollande et il n’est pas le seul dépositaire du bilan du quinquennat. Mais j'aimerais aussi que l’on n’oublie pas qu’il a été son directeur de campagne en 2012. On peut donc quand même le tenir comme co-responsable des promesses qui ont été faites par le candidat Hollande. Si l’on regarde le bilan du quinquennat, il ressemble d’avantage au programme de la motion que Valls avait défendue aux primaires de 2011 qu’à ses concurrentes, y compris celle de Hollande, qui avait pourtant remporté le suffrage populaire. Que Manuel Valls assume le bilan du quinquennat Hollande, c’est tout à son honneur, mais c’est quand même la moindre des choses. Il a beau attaquer à tout va pour mieux s’en défendre, le chaos et le délabrement dans lesquels se retrouve son parti politique sont en grande partie de sa faute, il l’appelle d’ailleurs de ses vœux depuis 2007 environ

Bien sûr si lorsqu’il était aux responsabilités, si l’état est devenu est de plus en plus libéral, autoritaire et liberticide, c’est pour empêcher qu’une droite ultralibérale, autoritaire, et liberticide, prenne le pouvoir. Mais Le résultat, c’est que la droite s’est mécaniquement transformée en ultra-droite, car pour être audible, il faut bien qu’elle se différencie vis-à-vis de la ligne politique du pouvoir en place (supposé être de gauche). Cette évolution de la droite française était prévisible, c'est quelque chose que « d’habiles tacticiens » tels que Hollande et Valls ont anticipé.

Bien sûr, ce n’est pas un calcul politique qu’il a inventé : favoriser le terrain aux droites extrêmes (j'inclus Fillon là-dedans) afin de se présenter comme le meilleur rempart contre elles. Faire en sorte que le choix de l’électeur ne puisse se faire qu’entre l’indésirable et l’impensable. Mais ce que l’équipe de Jacques Chirac avait utilisé comme manœuvre politique pour garder plus facilement le pouvoir en 2002 (manœuvre faite à l’époque au détriment de Lionel Jospin, dont Manuel Valls était le responsable com’), Valls en a fait le leitmotiv de sa stratégie politique.

Lorsqu’il a quitté ses responsabilités ministérielles pour entrer campagne cette année, Valls a encore renforcé son comportement de pompier pyromane, en mettant cyniquement en avant tous les thèmes préférés de la droite et l’extrême droite dans les débats. Le but étant de tenter de prouver l’incompétence de ses concurrents de gauche à faire face à : l’ordre, la sécurité, ces cons de gauchistes qui nous emmerdent, ces cons d’écolos qui nous emmerdent (sauf François de Rugy) et surtout ces cons d’arabes qui nous emmerdent à faire du bruit quand ils cognent leurs cinq épouses en burqa tout en égorgeant des moutons dans leurs baignoires. Voilà les priorités de Manuel Valls pour « sauver la gauche ». Là où il est impardonnable, c’est que pour en avoir fait les frais en 2002, il sait mieux que quiconque comment se traduira dans les urnes le fait d’avoir imposé à la force du poignet ces thèmes comme prioritaires lors de la campagne.

La mémoire collective ne retient que le résultat des campagnes électorales et rarement leur contenu. Mais peut-on espérer qu’un jour l’Histoire donne à Manuel Valls la place qu’il mérite, en le tenant pour comptable de ses deux sabotages politiques les plus funestes ? Rarement on aura vu homme politique déployer autant d’énergie pour faire imploser son propre parti et ce dans le contexte d’une Europe dont l’orientation néo-libérale engendre pourtant la plus grosse poussée réactionnaire qu’ait connue le continent depuis les années 1930. Mais surtout, en ayant découvert petit à petit tous les outils dont la Ve République dispose pour légitimer les coups de force de l’exécutif, il est coupable du fait que l’Etat Français sera livré avec l’option « pleins pouvoirs assurés, état d’urgence reconductible à l’envi » au vainqueur de l’élection de mai 2017, avec le logiciel de communication orwellienne offert.

Si jamais ces sombres prédictions se réalisaient un jour, vous pourrez toujours compter sur Manuel Valls et son service com’ pour vous expliquer que c’est de votre faute.

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