Startup nation : les couches de vieux, le nouvel or marron

Startup nation : les couches de vieux, le nouvel or marron

La silver économie désigne communément l’ensemble des activités économiques visant à secouer un vieux par les jambes pour droper des golds. Avec le vieillissement de la population, de nouveaux “besoins” apparaissent, liés à l’habitat et son aménagement, de la construction immobilière de résidences seniors aux nouveaux objets, médocs, etc. C’est à dire que l’on est passé de l’escroquerie, somme toute artisanale, de la vente d’encyclopédies au porte à porte à un gigantesque marché juteux se jouant de la sénilité de l’électorat de François Fillon. L’énergie fossile a le vent en poupe.

Les services ne sont d’ailleurs pas en reste.
 


Avec la privatisation de la poste, le facteur qui avait un réel rôle social non matérialisable dans une fiche d’objectifs a vu son métier évoluer. On a rendu efficient le métier, au travers de critères de rentabilité uniquement, altérant du même coup son insertion dans les sociabilités locales. Sociabilités dont les personnes âgées bénéficiaient, mais également les facteurs qui ressentaient ce versant du métier comme constitutif de ses valeurs. Les gars le vivent de moins en moins bien d’ailleurs. On a grosso modo “retiré” cette pratique sociale pour la réintroduire sous la forme de service marchand. Une action à montrer dans toutes les écoles de commerce à 10k l’année.Le vieillissement doit-il relever de la solidarité ? Du service public ? Ou être sous-traité à la découpe, voire directement alloué au privé ? Aujourd’hui on offre surtout des réductions d’impôts. Toutes les personnes en contact avec nos vieux voient leur compassion monétisée.
 

Les maisons de retraites sont des pressoirs à vieux
 

Le cas des aides-soignantes est intéressant. Les feignasses de la maison de retraite Les Opalines sont en grève depuis 100 jours.

Horaires quotidiens de 10 heures pour tasser les effectifs, non-remplacement des absents, 15 minutes pour lever, nettoyer, habiller, foutre le patient devant son déjeuner et mettre au carré son lieu de supplice.

Les entrepreneurs qui tiennent ce genre de boîte ? Les familles Mennechet et Peculier, 400e fortune de France, un réseau de 40 établissements et une augmentation du CA familial de 25 % par an. Les vieux et leurs familles payent 2 500 € par mois. La direction ne consacrerait que trois euros pour les repas. Plus opti’ que le resto universitaire. Directeur d’EHPAD ça pèse. Ces modèles de réussite ont dû se dire que Soleil Vert n’était pas une dystopie mais une putain d’inspiration : au lieu de transformer les vieux en nourriture, on les transforme en gazole pour leur Chevrolet.

On fout nos vieux en prison, par manque d’effectif, c’est au lit à 16h. Où est la dignité, de mariner dans sa pisse ?
 

Crépuscule du respect et aurore interminable du dégoût de soi


Tout ça interroge également notre rapport aux autres, ou à ce que l’on est devenu en tant qu’espèce, ou plutôt comme société. Nos familles mononucléarisées voient difficilement plus loin que Jordan, le petit dernier. Exit le paternel ou l'aïeul, qui nous a supportés sans nous mettre trop de taloches quand on se foutait le poing dans le nez pour la coller sous la table. Azy que je te l’y colle dans l’mouroir pour revendre l’appart et acheter des handspinners à Christopher. De toute façon, ils veulent plus aller le visiter. Et que je te donne du “papy il parle en noir et blanc” ou du “balec frère, j’ai Clash of Clan”. De toute manière, c’est dans l’ordre des choses. Ces petits cons nous évacueront fissa pour trois noisettes avec leur futur salaire de community manager.

C’est pas facile cette histoire. Elle nous laisse un sacré goût de merde dans la bouche. C’est qu’on nous a pas appris, à nous la version troisième millénaire de nos parents, à perdre quelqu’un en forêt.

Certes, nos vieux détiennent le secret d’une pilosité spectaculaire qui nous interroge sur le temps qu’il nous reste avant de voir sortir de dégueulasses palmeraies de nos grains de beauté ; certes, leur vision de la société peut parfois être anachronique, leurs histoires inlassablement redondantes et il est parfois embarrassant de les entendre éructer à propos du nouveau voisin noir, mais on les aime bien au fond. Juste de loin, ou dans nos souvenirs. Car poussive est la digestion auditive de ces bruissements de gencives qui nous rappellent l’importance anatomique des dents dans la diction. Olfactivement pénible est le fait de se coller au changement d’une couche de mangeur de viande dont la digestion a été un projet de longue haleine, nous faisant relativiser le baume d’un comté fruité 24 mois d’affinage.

Les excrétions auditives ou organiques du corps dégénéré, en transhumance vers la mort, nous avons désappris à les encaisser comme des grands, à l’instar d’une gagneuse qui prend sa retraite le lendemain d’un soir de paie à Melun.

Harassés, nous-mêmes compressés par nos jobs et nos distractions qui ne nous laissent que de maigres répits, nous n’avons plus le temps, ou plutôt le temps de le trouver, alors nous mettons nos vieux et nos moribonds en hospice, en maison ou en chambre, loin de nos regards, loin de leur regard qui nous ramène à des angoisses qui, elles, ne sont pas anachroniques : l’abandon, les miasmes, la mort, notre futur.

Nous déléguons, externalisons, sans nous départir de ce relent de honte. Non pas parce que nous savons que des sociétés, des communautés ou des groupes - souvent pas encore entrés dans l’histoire d’après le poète - qui ont moins font plus pour ceux qui ne peuvent plus, ou plus totalement, mais parce qu’il est difficile de “disrupter” le sentiment de honte, ou d’en offrir une alternative plus “user friendly”.

Nous aidons au détricotage de nos liens sociaux, ce qui de fait nous mène personnellement à l’extérieur du futur monde social snapchatesque, que nous n’arriverons plus à suivre. Un jour ce sera notre tour. Une forêt en réalité virtuelle, probablement, et azy que je te le pomme le sénile jetlag des nouveaux interfaces.

Nous avons assimilé que nous sommes de petites entreprises à taille humaine et qu’il est temps de se débarrasser du poids mort qui plombe notre bilan annuel. Nous n’avons plus le temps, mais juste assez encore pour nous juger durement, comme après une recherche “midget gangbang” sur Xhamster suivie de l’ouverture de plusieurs onglets.

Papy fait des longueurs dans sa pisse, le directeur de l’EHPAD dans sa piscine, Jordan brasse le pater pour un handspinner.


Photo : Philippe Huhuen / AFP

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