Emmanuel Macron est-il un aspirateur Dyson ?

Emmanuel Macron est-il un aspirateur Dyson ?

Recevoir une fille chez soi, ça n’est jamais chose aisée voyez-vous. Et d’autant plus lorsque l’on est un garçon. Entre la peur de ne pas conclure et celle de passer pour un énième pervers subsiste celle de passer pour un beau crasseux.

Pour remédier à ça, j’ai choisi le D62PRO de chez Dyson. Aspirateur tout terrain, y a franchement pas grand-chose qu’il ne puisse avaler. Même les mouchoirs en été. Alors avant chaque date, c’est toujours la même rengaine. Un p’tit coup par-ci, un p’tit coup par-là. Et voilà. Reste plus qu’à contempler. Plus rien ! Seul, le néant. Confiné dans l’immensité des neuf mètres carrés de placoplâtre qui cloisonnent ma chambre toute propre.

Des chambres propres et vides dans Paris, il en existe pléthore. Loin de mon vulgaire HLM, on leur prêterait volontiers des airs bourgeois. Mais il n’en est rien. Celle qui me vient à l’esprit est la Chambre basse du Parlement, plus connue sous le nom d’Assemblée nationale. Et qui n’est, ma foi, ni plus ni moins qu’un enclos de luxe pour chèvres quinquagénaires misogynes et frustrées.

C’est donc une certaine conception du vide qu’entretiennent ma chambre et l’Assemblée. Surtout depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Que je situe dans notre espace-temps au même moment que l’acquisition de mon aspirateur.

Voyez, jamais les députés ne se seront si bien accoutrés du nom de guerre godillot depuis l’élection du bon Manu et de sa majorité. Entre benoiteries inédites et autres gaffes de manchots décérébrés, le macronisme ne laisse que bien peu de place à la réflexion intellectuelle. Pourtant si chère à son chef. Le plus glaçant dans cette histoire n’est pas le degré de connerie incalculable de beaucoup de ces députés mais bien le nombre de ces concombres élus. Qui est, lui, malheureusement très calculable. Et que j’estime au nombre de 352 (309 LREM + 43 MoDem = 352, majorité présidentielle). Du presque jamais vu. Bordel.

Et quand on sait qu’Emmanuel Macron a fait ses armes dans le milieu de la fusion-acquisition, difficile de ne pas faire l’analogie entre ce haro et une OPA de prestige. Reste que le Président est sympa. Et qu’il n’est pas Patrick Drahi. Tout fair-play qu’il est donc, il a décidé de laisser les actionnaires minoritaires que sont les vieux partis se partager le cake des 225 sièges restants. Comme prévu, le résultat n’est pas bien glorieux. 16 pour les communistes, 17 pour LFI, 28 pour le PS et les Verts et enfin 129 pour les Républicains. Sauf que c’est là que le bât blesse bien salement. Christian Jacob, président du groupe parlementaire Les Républicains, tout affamé qu’il est, se voyait déjà tout habillé du prestigieux titre de chef de l’opposition, naturellement confié au chef politique du premier parti d’opposition au Parlement. En l’espèce, les Républicains (UMP). Mais ça, c’était sans compter sur la sournoiserie de ses collègues. Et après avoir oublié que la lâcheté, vertu pragmatique en politique, était une composante de l’ADN de tout Républicain qui se respecte.
 

"La gauche en sort une nouvelle fois divisée"


Forcément, quand Solère et sa clique décident de formaliser le cirage de pompes Macron avec le groupe des Constructifs, Jacob voit rouge. La droite, elle, vit un début de guerre de sécession et la gauche s’empresse de considérer ce cataclysme comme une fenêtre de tir sans précédent depuis le 23 avril pour récupérer le peu de dignité que Macron a daigné lui laisser. Mais ça aussi c’était sans compter le caractère scatophile des gauchistes et la remarquable faculté que ces gens possèdent à se baigner dans la merde sans même qu’on les y invite. Persuadés d’être les réincarnations de François Mitterrand et Chassaigne, Mélenchon et Faure, élus à la tête de leurs groupes respectifs, s’autoproclament tour à tour hérauts du socialisme quand ils ne se sont ni plus ni moins que des contrefaçons thailandaises de François Hollande. La gauche en sort une nouvelle fois divisée, entre un PS qui se demande s’il doit la prendre avec ou sans vaseline par Macron et refuse de considérer comme une option l’OPA hostile de Jean-Luc qui, lui, n’accepte toujours pas que les communistes refusent de se soumettre à sa bienveillance moscovite.  

Résultat des courses, si Jupiter reste encore loin de la majorité de droite de 1993, il réussit un coup tout aussi somptueux en ayant fait imploser gauche et droite et en plaçant les restes de ces ruines en orbite autour de sa grosse boîte crânienne. Pour la première fois de son Histoire, le Parlement français ne connaît pas de véritable opposition structurée à la majorité en place. La faute à qui ? On pourrait pointer du doigt le manque de courage de certains leaders (Mélenchon, Faure) mais ce serait fermer les yeux sur un phénomène intriguant qui ressemble à ce qu’on pourrait être tenté d’appeler la fin des idéologies.

F. Fukuyama avait au début des années 1990 théorisé dans La Fin de l’histoire en expliquant que la démocratie libérale finirait par l’emporter sur tous les autres systèmes d’organisations politiques. Autrement dit, que la finalité de l’Humanité était de vivre sous un unique régime politique et idéologique qui ne serait en réalité que l’essence même de l’Homme. Si certains événements remettent en cause la véracité de sa projection (11 septembre, la Crimée, Trump), la composition de la XVe législature et du gouvernement Philippe 2 laisse à croire que l’on n’a jamais été, en France, si proche de se placer dans le cas de figure présenté par Fukuyama. Les éditorialistes sérieux en France s’en sont gavé depuis mai dernier. Pas besoin de rabibocher mais oui. Macron a réussi ce qu’aucun dirigeant Français avant lui n’avait osé faire : réunir sous le même son de cloche, le sien bien sûr, lesdits « progressistes » des deux bords. Marine le Pen les appelle l’UMPS. Mélenchon les néo-libéraux - comprenez l’arc Juppé-Hollande. La droite sociale et la gauche libérale comme dirait Seguin. Si Juppé est cuit, son crâne chauve hante encore les couloirs de Matignon en la personne du presque chauve Edouard Philippe, lui-même ancienne groupie de Michel Rocard, qui n’est autre que le père spirituel de François Hollande, père oedipien… d’Emmanuel Macron. La boucle est bouclée.

Tabou il y a encore un an, le dépassement des clivages s’illustre donc par le casting inédit de l’exécutif et par la lente reconstitution du paysage politique traditionnel. Face à Macron, LR s’autorise ouvertement le flirt (avec le groupe Les Constructifs) quand le PS fait mine de ne pas répondre aux dizaines de textos reçus pour mieux se faire désirer. Mais il traduit surtout l’avancée inquiétante d’une certaine forme de pensée unique, déjà prophétisée par la troisième mère de Macron, Margaret Thatcher, avec sa formule “there is no alternative”.
 

"On se souviendra de l’intervention de Ségolène Royal sur le plateau de France 2 le soir du 7 mai 2017, qui expliquait très sérieusement qu’il n’existait qu’une seule mondialisation. La sienne et celle de ses potes."


Il est évident que les critiques portant sur la conversion des élites à une certaine idéologie politique ne datent pas d’aujourd’hui. Les milieux d’affaires et médiatiques ont toujours défendu le libéralisme tel que pensé par les vrais centristes qu’ont été Delors ou Rocard. Mais les politiciens, par pur enjeu électoral et par soucis de se démarquer de leurs rivaux, ont toujours rejeté ces accusations en nourrissant tant bien que mal le clivage gauche/droite qui n’a presque plus lieu d’être. L’acceptation de la fin d’un clivage périmé par les élites politiques marque donc un nouveau chapitre dans l’histoire politique de la France et de l’Occident. Celui de la lente avancée vers la présupposée fin de l’histoire de l’Humanité, une histoire déjà écrite et que seule une frange de la population (ces élites) aurait assimilée, les rendant responsables vis-à-vis des autres, les cons qui n’auraient pas encore compris que la mondialisation et le capitalisme sont l’unique voie. Pour cela, on se souviendra de l’intervention de Ségolène Royal sur le plateau de France 2 le soir du 7 mai 2017, qui expliquait très sérieusement qu’il n’existait qu’une seule mondialisation. La sienne et celle de ses potes. Et que ceux qui s’y opposaient n’avaient tout simplement… pas compris. A croire que la bonne dame n’avait toujours pas compris, elle, que la France ne désirait plus se délecter de ses gémissements depuis 2007.

Reste un problème. C’est qu’à en croire les urnes, Royal a peut-être raison. Si certes les Français ne se sont que très peu déplacés pour voter (record d’abstention) et l’ont fait pour se débarrasser des autres cons (Macron = vote utile), Emmanuel et sa majorité sont bien en place. Et dans un pays qui s’urbanise à vitesse folle, il est important de noter que le Président réalise ses meilleurs scores dans les grandes métropoles françaises (Paris, Lyon, Bordeaux, Lille) et que, chose intéressante, toutes les grandes agglomérations françaises et occidentales (Paris, Bruxelles, Lisbonne, Londres, Amsterdam, Berlin, New York, Los Angeles, Chicago) sont dirigées depuis le début années 2010 par des maires dits progressistes ou libéraux. Ces mêmes villes ont, lors de différents votes, toujours rejeté les « extrêmes » et, de manière plus générale, le conservatisme et le retour en arrière (NYC, LA et Chicago contre Trump, Paris à près de 95 % de voix contre Le Pen, Londres contre le Brexit).

Au-delà même de l’uniformisation des cultures et des modes de vie, l’uniformisation de la pensée politique semble plus inquiétante. Reste à savoir si elle en est la cause ou la conséquence de la précédente. Et surtout, est-elle irrésistible ? Car si cela venait à en être le cas, on pourrait, lucide, résumer succintement le but ultime de l’Humanité comme étant de voir ses apparts meublés par IKEA ressembler à des photos Airbnb, manger des burgers, boire des binchs dans des bars branchés et, enfin, de voter centre-gauche. C’était peut-être pas à ça que pensaient nos ancêtres lorsque ces derniers écrivaient sur la liberté et le libre-arbitre…

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