On a parlé Lo-Fi et indépendance musicale avec Louis Jucker d'Hummus Records

On a parlé Lo-Fi et indépendance musicale avec Louis Jucker d'Hummus Records

On a voulu interviewer Louis Jucker, parce qu'il a l’air d’être un type bien. Il baroude depuis plusieurs années avec la petite scène de la Chaux-de-Fonds, avec qui il a cofondé Hummus Records, un label sur lequel il produit ses projets plutôt Lo-Fi et qui porte des valeurs qu’elles sont biens. Si vous ne le connaissez pas encore pour sa carrière solo, il est quand même probable que vous l’ayez entendu avec Coilguns ou The Ocean Collective, ou plus récemment dans des projets plus intimistes comme Autisti ou Gravels.

Tu as fait des études en architecture. Tu n’as jamais eu le désir de poursuivre dans cette voie ou tu le vois comme une sécurité « si jamais » ? Comment s’est prise la décision de dédier désormais entièrement ta vie à ta carrière de musicien ?

Je ne crois pas trop aux parcours scolaires. Tous les gens que je connais se cherchent un truc à faire avant d'être trop vieux pour faire des trucs. Alors oui bien sûr, les écoles ça t'apprend des centaines de choses, mais ça ne t'apprend pas à trouver celles qui te nourrissent vraiment. Faudrait dans l'idéal toujours être capable de se former par soi-même. J'ai eu la chance d'apprendre des trucs académiques et d'en développer d'autres par moi-même.

Je t’ai redécouvert avec Coilguns à l’occasion d’un passage à Paris. Avant ça, je t’ai connu, avec Luc et Jona, à travers The Ocean ; sans langue de bois, quelle expérience en retiens-tu ?

Ben justement, c'était une expérience bien plus formatrice que n'importe quelle école. Je suis reconnaissant pour ça. On avait vingt ans, on passait du temps dans un bus et on jouait partout dans le monde, sur des vraies scènes avec du vrai public.

Tu participes avec Jona justement au développement d’un label, Hummus Records, qui accompagne des artistes de la scène alternative suisse. Votre démarche DIY permet de contrer les effets d’un marché du disque assez maussade et de faire connaître des artistes. Comment s’est prise la décision de monter ce label ?

L'idée était de Jona, après par contamination ça s'est transformé en collectif. Ça a pris rapidement des dimensions assez bluffantes. Maintenant que l'excitation initiale retombe un peu, ça redevient plus personnel et c'est tant mieux.
 

"En Suisse tout est assez accessible, pour autant que tu acceptes de vivre comme un clochard, c'est à dire comme un Français moyen"


C’est difficile de monter un tel projet en Suisse ?

Non, en Suisse tout est assez accessible honnêtement, pour autant que tu acceptes de vivre comme un clochard. Et encore un clochard suisse, c'est un Français moyen.

Quels sont vos objectifs d’audience ou le message que vous souhaitez avoir, avec ce label ?

Faudrait demander à Jona, c'est lui le boss. Pour les sorties dont je m'occupe, j'essaie de mettre en avant la personnalité des artistes, j'essaie de piger qui ils sont et non pas de les déguiser en un truc qu'ils ne sont pas. Ce n’est pas forcément vendeur tout de suite, mais au moins c'est honnête et un peu durable. Ça mène rarement aux radios et aux festivals, quoi que parfois on est étonné.

Quels acteurs sont impliqués dans la chaîne d’enregistrement, production, distribution et de quoi tu t’occupes ?

Je sors les disques que je produis, donc ça va du moment qu'on choisit le lieu d'enregistrement et les micros jusqu'au vernissage du disque. Mais on ne fait pas tout, les artistes doivent s'investir, trouver des thunes, du temps et des soutiens pour tout ça.

 


Tu as eu pas mal recours à ce label, justement, à titre personnel. Le style de tes projets actuels est plus intimiste, plus Lo-Fi – notamment avec Gravels ou l’Altro Mondo. Qu’est-ce qui libère l’envie et le courage de publier des morceaux plus intimistes ?

Justement, le but c'est d'être soi-même. Si on est sincère on peut être intimiste, sinon c'est prétentieux ou embarrassant.

On voit aussi que tes albums solos avaient déjà ce goût de la bidouille et de la débrouille, qui se marie bien avec le Lo-Fi et permet des coûts de prod’ quand même moins élevés qu’un enregistrement studio. Le Lo-Fi, dans ce que tu produis, dans quelle mesure ça représente un impératif économique et dans quelle mesure ça devient une démarche politique de réappropriation des moyens de production de la musique, d’indépendance et de goût pour l’autodidactisme ?

Ta question dit déjà pas mal. Oui, pour moi c'est important d'avoir le truc en main et de pas le vendre comme autre chose. Aussi trouver moi-même les solutions, m'approprier les recettes, ça me garantit l'originalité du son que je veux produire. J’ai de toute façon pas les moyens ni les contacts pour passer des mois dans des studios hyper équipés. Ma vie marche comme ça parce que je produis mes disques avec presque rien, que je les fabrique moi-même et que je les vends pas chers. Après je déteste être dogmatique, chacun fait ce qu'il veut. Mon trip à moi c'est les cassettes pourries.
 

"Au début ça me paraissait un suicide commercial, et personne ne pigeait rien au projet"
 

Tu as sorti cette année un projet de cinq disques en même temps : Altro Mondo, music with lovers and friends. Il regroupe des morceaux enregistrés sur plusieurs années avec quantité d’artistes qui te sont proches, sans désir d’homogénéité apparent. À partir de quand cela a commencé à faire sens de publier cet amas d’enregistrements ?

Ben justement à partir du moment où c'est devenu un "amas" suffisant pour signifier quelque chose de différent d'un "album". Il y avait une masse critique à atteindre. Une fois que je me suis rendu compte que j'avais produit beaucoup trop et dans trop de directions différentes, la seule option qui m'apparaissait viable était de sortir le tout comme un seul disque. Alors bien sûr, au début ça me paraissait un suicide commercial, et personne ne pigeait rien au projet, mais à force de préparation et de conviction, j'ai fini par trouver des gens précieux pour soutenir cette sortie. J'ai jamais vendu autant de disques ni aussi rapidement écoulé un stock. Rien de dingue, mais à mon échelle c'est une belle étape, alors je m'estime heureux et ça m'encouragera encore pour le futur à faire surtout les trucs que je trouve justes et de pas trop me préoccuper de leur adéquation potentielle avec les formats habituels.
 


Ce manque de continuité et le caractère un peu instantané des morceaux fait penser à des polaroids. Je sais que ta musique, tu es allé la coller à d’autres formes d’art : des installations sonores dans des musées, au théâtre aussi… Avec laquelle de ces autres formes d’art tu as apprécié le plus jouer ou tu as trouvé le plus d’intérêt ?

Manque de continuité ? Yeah. L’intérêt d'une collection c'est de réunir une masse, on pourrait imaginer que ça noie les individualités, alors que paradoxalement ça les rend plus singulières et plus souplement organisées entre elles. Le nombre de morceaux de la collection permet justement de casser la dramaturgie standard d'un disque de quarante minutes. Puisque c'est pratiquement impossible d'écouter d'un coup les deux heures et demi de L'Altro Mondo, on est forcés de tailler dedans en diagonale, c'est un ensemble à parcourir dans le désordre. Ça me fait du bien ce bordel.

Aujourd’hui à Hambourg on est allés visiter une magnifique collection privée de Hanne Darboven, une artiste qui travaille sur les séries. C’est de la poésie graphique. Elle crée des espaces infinis à partir de règles hyper simples et a priori contraignantes. L’impact de démarches comme celles-là est précieux pour moi, je mets toujours plusieurs années à digérer et réellement comprendre. Pour des raisons que j'ignore, beaucoup des musiciens que je croise ne s'intéressent qu'à la musique, alors que presque tous les artistes plastiques que je connais sont de bons mélomanes. Va savoir.

 

 

www.louisjucker.ch

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