Les affres de la dépression dans le rap jeu

Les affres de la dépression dans le rap jeu

Qu’on se le dise, la rap musique va mal ! Loin de nous l’idée de raviver les querelles de clochers entre old-school et nouvelle génération, dont les ayatollahs passionnés défendent à qui mieux mieux leurs princes de la ville. Mais force est de constater que si le rap bat de l’aile, c’est dans sa propre chair. Depuis les années 2010, on voit pulluler une nouvelle espèce d’auteurs de rimes urbaines dont les principales préoccupations sont leurs grandes dépressions, leurs pensées suicidaires et leurs thérapies avortées. On a pourtant du mal à imaginer les caïds du gangsta rap enfanter une génération de dépressifs auto-proclamés.

Si on en revient à l’origine du mouvement, le message porté par la culture hip-hop était fondamentalement positif : “Peace, Unity, Love and Having Fun” comme le clamait la Zulu Nation au début des années 80. Endiguer la violence des guerres de gangs en s’élevant à travers les disciplines artistiques. Alors certes, les préoccupations se sont rapidement multipliées et la noirceur de la vie de quartier a vite fait de rattraper la jovialité des premiers poèmes. Le rappeur remet rapidement la délinquance juvénile au centre de son discours. Au programme : braquage de banque, trafic et consommation de drogues, réseau de prostitution et divergences d’opinions avec la maréchaussée.

Seulement voilà, la douce vie d’affranchi laisse vite place aux remords insoutenables. En 1994, le gros Biggie passe un coup de bigo à P. Diddy. Il en a ras la casquette Kangol et dans “Suicidal Thoughts”, il a décidé d’en finir. “I swear to God I just want to slit my wrist and end this bullshit”, il choisira finalement de se faire sauter le caisson au .357 Magnum pour terminer le morceau. Autre précurseur de la neurasthénie de rue : MF Doom. En 1993, Daniel Dumile, de son vrai nom,  perd son frère et acolyte au sein du groupe KMD dans un accident de voiture alors que leur second album Black Bastards est prêt à sortir. S'ensuivent trois années de lourde dépression où l’on n'entendra plus parler de celui qu’on appelait Zev Love X. Il donnera naissance au rappeur au masque de fer en 1997 et distillera dans ses textes ses penchants alcooliques et psychotiques. Et bien que DOOM se défende que ses textes ne soient que le reflet de son personnage de super vilain, on peut être persuadé que Sir Dumile en connaît un rayon question nervous breakdown.
 


Quand les années 2000 déboulent, les troubles de l’ego s’immiscent entre les exploits du crew, les problèmes de bitches et les conseils métaphysiques du rap conscient. On peut le voir chez Kanye West qui abandonne son doudou Dropout Bear pour entrer dans le monde des cœurs brisés. Épaulé de sa drum machine et de son autotune, Kanye évoque sur l’album 808s and Heartbreak le décès de sa mère, sa séparation avec sa fiancée et les affres de la célébrité. Le pinacle de cet épanchement suave est certainement le freestyle qui clôt solennellement l’album au cours duquel on peut entendre Yeezy demander : “Real life, what does it feel like ?” devant un parterre de groupies en mode mouillette infernale. On peut également parler d’Eminem qui fait face à une longue traversée du désert entre 2006 et 2009 suite à la mort de son ami Proof. Slim Shady ne cachera pas son addiction au Valium, dont sa maman chérie devait se gaver pendant sa grossesse si on en croit le morceau “My Mom”.

Mais c’est réellement depuis 2010 que la dépression devient un thème récurrent dans le rap jeu. On peut distinguer trois types de patients chez cette génération de nouveaux poètes maudits. Premièrement, il y a ceux qui sont en plein dedans, la déglingue totale, jusqu’à l’os. Parmi ceux-là, on compte les têtes pensantes du collectif Odd Future : Tyler the Creator et Earl Sweatshirt. Le premier est le client freudien typique. Ses débuts dans l’industrie musicale, Bastards et Goblin, démontrent un état psychologique plus qu’instable. Tyler va jusqu’à mettre en scène sa thérapie : on peut suivre en fil rouge une conversation entre lui et son psychologue. En bon œdipe prononcé, Tyler veut tuer le père qui l’a abandonné et baiser la terre entière. Misanthropie, comportement suicidaire, dédoublement de personnalité autant de troubles qu’il partage avec son frère de sang Earl. Car dans la famille Odd Future, on commande le Xanax par palette. La musique d’Earl Sweatshirt est poisseuse, elle dégouline la dépréciation de soi et la morosité. Sur I Don’t Like Shit, I Don’t Go Outside, on passe sous la barre officielle des 90bpm, les samples sont tout niqués voire saturés à l'extrême, le flow est vaporeux, bref on suffoque à pleins poumons.

 

 

D’un autre côté, il y a ceux qui sont en rémission, ceux qui ont mis des mots sur leurs douleurs et qui se battent pour retrouver l’apaisement. Bien souvent, la voie de la guérison passe par une lettre aux fans. C’est le cas de Kid Cudi qui s’est fendu d’un long statut Facebook en octobre dernier. Anxiété, dépression, tentatives de suicide sont au programme de cette confession publique qui annonce une retraite loin de tout, histoire de se ressourcer. On pense également à Jonwayne qui publiait une lettre assez crue dans laquelle il évoquait sa descente aux enfers. Se réveillant dans une mare de vomi un matin de tournée, il fait vœu de ne jamais retoucher à l’alcool. Dans “These Words Are Everything”, le bon Jean Wayne, remis sur pieds, fait le point sur sa vie, son ascension et sa chute : “2016, I spent the last 2 years fucking up big dreams”. Avec lucidité, il fustige son comportement et reconsidère son travail d’auteur comme le centre de ses préoccupations.

Enfin, il y a les sauvés, ceux qui, après avoir traversé les limbes de la déprime, reviennent comme des lionceaux enragés. Et là, difficile de ne pas évoquer le cas Kendrick Lamar et son album To Pimp a Butterfly. Le rappeur de Compton en a gros sur la patate dans “u”, usant de toutes ses capacités vocales pour nous faire ressentir les vagues d’émotions négatives qui peuvent le traverser. Dans “u”, Kendrick s’enferme dans une chambre d’hôtel miteuse avec deux bouteilles de J&B et se blâme pour la mort de son ami Chad Keaton au cours d’une bang bang party façon Raoul Volfoni. Il faudra attendre la fin de l’album et le morceau “i” pour que Kendrick retrouve la paix et clame haut et fort “I love myself” baigné dans la toute-puissance de Dieu. Si To Pimp a Butterfly devient rapidement un succès et est porté aux nues par la critique, c’est en partie car Kendrick Lamar associe sa crise identitaire à celle de toute la communauté afro-américaine. Dans “Alright”, quand Pharell Williams répète “We gon’ be alright”, il s’adresse autant à son ami dépressif qu’à toute une jeunesse stigmatisée en pleine désillusion.

Et c’est peut-être ce qui fait que la production de rap de ces dernières années est tant empreinte de dépressions et de burn-out artistiques. Finies les mièvreries du rêve américain, la réalité est revenue de plein fouet à la face des jeunes yankees qui ont du mal à composer avec les inégalités croissantes d’un monde qui ne leur appartient plus. Ils doivent admettre qu’ils vivent dans une société où les créateurs n’ont pas leur place, où la culture est devenue un bien marchand et où partager sa sensibilité rime avec stories instagrammés. Le mouvement hip hop s’est toujours placé comme un catalyseur des flux émotionnels des jeunes, il les a même incités à s’exprimer sur la place publique. Aujourd’hui, les rappeurs s’appliquent à plonger dans les eaux troubles de l’introspection pour en ressortir conscients de leurs failles autant que de leurs forces. Ils créent une intimité très forte avec leurs auditeurs qu’ils considèrent comme des confidents et à qui ils insufflent espoirs ou détresses de vivre en ce bas monde. Et ce rapprochement d’individu à individu, à mille lieues des effusions de flouse qu’on peut voir dans les clips de rap bling bling, marque un tournant heureux qui ramène le hip hop au plus près de la bonne vieille vie de tous les jours.

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