Du choix de la nature pour mieux fuir l'être humain

Du choix de la nature pour mieux fuir l'être humain

La vie ne tient pas à grand chose. Donnée d'un coup de reins, reprise d'un claquement de main, l'intervalle étant une succession de petits combats du quotidien et de grandes joies souvent sans lendemain. On peut vivre sa vie en la traversant comme un insouciant. Tout contextualiser rend en effet les choses pesantes, à l'instar du sourire de Jean-Pierre Bacri. Pourtant je ne peux plus m'en empêcher et c'est bien là mon drame...

L'enfer sur Terre est une cellule commerciale, j'en suis persuadé. Cellule car elle fait partie d'un ensemble plus vaste, la société où l'on vit. Cellule car elle a quand même son indépendance propre, elle forme aussi un monde clos, avec ses propres codes. Commerciale parce que vous ne pouvez pas avoir d'autres ambitions dans la vie que d'acquérir.

Prenons pour magnifique exemple un supermarché et ses règles : les émotions d'abord, la raison après. Comment faire pour supporter ce vacarme incessant, ces publicités omniprésentes, ce marketing grossier et criant ? Quand je rentre dans une de ces grandes enseignes, chacun de mes pas tente de m'inciter à fuir. Il s'y trame la grande bataille des prix, au détriment de toute le reste. Les petits coups de putes entre acteurs du marchés, les traîtrises, les grands espoirs des petits producteurs face aux géants distributeurs. Tout cet argent brassé pour acheter des bouts de plastique. Rien d'autre que des chiffres d'années en années, capables de briser des vies pour une hausse significative d'indices économiques. Des miniempires économiques créés sur du vide existentiel, de A à Z. Satisfaire des désirs par l'intermédiaire de besoins. Le besoin créé de toutes pièces, savamment bricolé pour me donner l'impulsion nécessaire à l'acte d'achat. Les couleurs sont vives, le macaron d'un énième concours bien doré orne cette soupe, 100 % légumes est indiqué sur l'emballage pour me rassurer, je suis en confiance. La rencontre entre moi et cette brique de soupe devait se produire, c'était écrit quelque part dans les règles de notre Univers. C'est ce qu'on me fait ressentir.

 


 

"Tout sauf les faux rires de la famille Kinder et les promotions exclusives"
 

Mais je veux ressentir autre chose. Autre chose que les millions de mètres carrés de zones commerciales qui ont détruit nos paysages, nos campagnes et forêts par du carrelage froid et un éclairage blafard. Si la vie est un théâtre, je préfère une vraie douleur, du drame, tout sauf les faux rires de la famille Kinder et les promotions exclusives. L'économie a tué nos espaces de vie. L'économie a rendu la France moche.

Malgré mon jeune âge, je ne peux plus subir les choses aseptisées. Tout juste la vingtaine et je suis déjà fatigué qu'on me prenne pour un poireau. Alors, parce que j'ai encore envie d'avoir de l'espoir, je tente des choses. Douter c'est exister et mon cogito cartésien ne veut plus de la soupe qu'on lui sert à longueur de journée. Je fais partie de cette génération ouin-ouin un peu ridicule, ok, je le confesse.

Alors je cherche une porte de sortie. Des portes de sortie. Je n'ai pas longtemps cherché, j'ai eu la chance de grandir à la campagne, celles des forêts et des rivières, celle que dépeint MC Circulaire. Je me suis rendu compte que s'il y a bien une chose que l'on avait encore du mal à travestir, à monétiser malgré tous nos efforts, c'était les nichons la nature. Mais pour combien de temps ? C'est bien la dernière valeur qui dépasse encore un peu l'homme et qui vaille la peine qu'on la défende. J'ai donc repensé ma façon de vivre, je tente de l'adapter. Au fond, on est écologiste parce qu'on est humble, on ne se pense pas être meilleur que l'environnement, que des millions d'années d'évolutions peuvent être complétées par l'avancée humaine. Je m'en branle de savoir si l'homme parviendra à aller sur Mars ou à modifier son génome, tout cela me fatigue car c'est de l'entertainment. Je ne me vois pas non plus comme un Yakari moderne. Je veux juste, juste, qu'on s’entretue sans tout emporter dans notre folie.
 


 

"J'essaye tant bien que mal de remettre la nature au coeur de mon quotidien bétonné"


C'est pour cela aussi que je fais attention aux produits que j'achète, comme un bon petit bobo. Je veux juste, du moins y croire, qu'au bout de la chaîne il y ait des gens qui vivent véritablement de la terre et de leur métier. Je veux et j'y crois, car si ma vie est vaine, j'ai au moins l'envie que celles des paysans ne le soient pas. Pour avoir rencontré pas mal de fois des hommes et des femmes de la confédération paysanne, j'ai toujours admiré leur regard buriné, leur voix dense, leur poignée de main franche. Ils ne sont pas sans défaut j'imagine mais ils ne sont personne d'autre. Leur destin ne se cantonne pas à rechercher quelques traces de vivant dans des kilomètres de béton. Leur combat est celui de David contre Goliath, aller à l'encontre du marché dominant et de ces acteurs véreux qui ne voient plus l'agriculture que comme des statistiques. Ce n'est pas à eux qu'ira mon argent, qu'importe le prix que cela peut avoir. C'est un choix qui dépasse la question de savoir si j'aurai assez d'argent pour m'acheter la PS4, partir aux Bahamas ou acquérir une belle bagnole. J'essaye de focaliser ma vie sur une chose éphémère mais fragile et ce n'est pas un billet de banque. 

En définitive, il y a des centaines et des centaines de choses que j'ai fini par remettre en question, à commencer par moi-même. J'essaye tant bien que mal de remettre la nature au coeur de mon quotidien bétonné. Je veux conserver la possibilité de m'y perdre, loin des êtres humains. J'en fais un objectif de vie. À défaut de quoi, je fuirai les parkings de France en me consolant dans le confort ouaté de ma camisole en coton bio, commerce équitable.

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