L’ambition professionnelle, nouveau tabou

L’ambition professionnelle, nouveau tabou

Il y a peu, je passais à Oxford un entretien devant jury dans ma boîte, pour obtenir une place à une formation interne qui promet de faire de moi une machine de guerre, la Michelle Rodriguez des forces de ventes, l’Adebisi de la prospection B to B. Alors que je pérorais sciemment sur la définition du Flair Commercial, j’observais mon N+1, tout vétu d’Armani comme à son habitude, calme olympien et posture de CEO, et je me suis dis « Toi, ton poste l’ami, il est pour moi », et j’ai eu l’impression de baver et grincer des dents comme le loup de Wall Street. Stupeur et tremblements. J’avais vraiment envie que les 5 grands pontes là, avec leurs regards d’analystes fourbes, abondent dans mon sens et me trouvent compétente. Plus que ça : prometteuse. Passé l’entretien, j’ai rejoins mes 8 collègues qui attendaient sagement les résultats dans le couloir et je me suis dit qu’on était 3 au mieux à la mériter cette formation, en toute modestie bien entendu. Ou pas. Re-claque.

 

"Pourquoi je veux à tout prix et aussi soudainement briller au travail ?"

 

Depuis quand ça m’intéresse de démonter mes collègues, depuis quand je trouve que je vaux une bille, et plus largement, pourquoi je veux à tout prix et aussi soudainement briller au travail ? Quand il a été temps d’appeler le mari, ma besta et mes remps, j’ai retrouvé ma posture habituelle et détachée de :

 

« ouai, t’inquiète j’y suis allée à la cool, quile-tran, ouai, m’en fous du résultat baby de toute façon, t’as acheté de l’oasis pour ce soir ? ».

 

Comme une gamine honteuse. Alors que j’avais envie de leur hurler que j’avais tout démonté, comme une putain de lionne. Mais enfin, WHY ? Faut savoir que j’ai jamais été une grosse bosseuse ou une carriériste. Jusqu’à présent, l’équation parfaite consistait en cette formule imparable : moindre investissement + salaire décent + distance domicile lieu de travail = boulot acceptable. Fais péter le CDI je signe où ? En quoi consiste le job ? Rien à foutre, de toute façon avouons que vous faites tous la même merde surtout en force de ventes, donc je trouverai bien moyen de le faire, ton taff. A en croire mes potes, c’est une équation bien connue et partagée, dès lors qu’on n'est pas pris à la gorge par le besoin de payer les factures qui s’entassent sur la table basse Lack (repeinte 3 fois au gré des déménagements) et qu’on signe pour être livreur de pizza alors qu’on a validé un master en intelligence économique. Ce qui abrège encore l’équation, faut bien bouffer.

En fait, peut être qu’il m’a fallu du temps pour en arriver là, et aussi, pour se défaire d’un filtre organiquement intégré « le travail, ça n’est pas une fin en soi ». A repenser à mes conversations ayant trait au travail, avec des gens de ma génération (on reviendra sur ce concept de fils de putes qu’est la génération Y) je me rends compte que c’est :

1/ jamais un truc sur lequel on s’attarde, ou alors pour dire que notre collègue a vraiment une gueule de truelle ou que la gestion de la boîte est à chier,

2/ rarement les gens sont arrivés où ils sont par envie.

A nous écouter parler, on a tous vu de la lumière à un moment, on a maté si ça correspondait de près ou de loin aux enfumades qu’on nous a inculquées en fac/école/IUT, et on a signé mollement un premier CDD sans intérêt, d’une main déjà ennuyée, ouvrant la voie à une succession de contrats aussi hasardeux que chiants. Tu m’étonnes qu’on en parle pas plus y a de quoi se pendre.

 

 

Quand on rencontre une nouvelle personne, la question « tu fais quoi comme taff » est l’une des dernières à être posée. Comme quoi ça n’a pas l’air de dire grand-chose sur nous. Malheureusement (ou non), on sait généralement plus rapidement pour qui notre interlocuteur a voté, ou combien de fois il se pignole par semaine, que ce qu’il fait chaque jour de 8 à 18h. Politique et vie sexuelle, soit les deux sujets que ma mère, dans sa grande sagesse de fin de noblesse d’Argenteuil, m’a toujours déconseillé d’aborder puisque du domaine de l’intime. « Ça peut amener des conflits d’opinion, c’est vulgaire ». Et le vulgaire, et élever la voix, ma maman elle n’aime pas ça, c’est plébéien. Vu la facilité avec laquelle on parle de se faire enculer sans pudeur aucune devant une bière, on peut se poser la question : y a –t-il eu, à un moment, un glissement de valeurs qui nous aurait échappé ? La morale, tel un ninja furtif, aurait elle fait un back flip entre les 80’s luxuriants du « all corporate » vers un hédonisme de citadins décomplexé mais ennuyé dans les années 2010 ?

La politique actuelle étant aussi bandante que ta mère, elle soulève plus guère d’indignation ou de débats (« tous les mêmes »), quant à la baise, même combat, tout le monde baise, tout le monde a beaucoup baisé, avec beaucoup de gens, et par tous les trous, merci. Mais le boulot… t’as toujours l’impression d’entendre des excuses « je gagne bien ma vie mais c’est le fruit du hasard tu sais, et puis est-ce que ca va durer ? », « non je bosse pas là… tu recommandes une bière », « ma passion c’est l’écriture mais je bosse dans une imprimerie là. Ouai, c’est sans intérêt, comment va machin ? ». Très rares sont les gens qui vont s’étendre sur le sujet. Soit ils s’excusent, soit ils n'ont pas fait exprès, ou alors ils ont l’air de complètement s’en foutre.

Ma fine analyse psycho comptoir ? J’y crois moyen. Je pense que ces sujets sont devenus indécents. Dans le tabou comme dans la mode, il y a des tendances. Tabous 80’s la sodomie, tabou 90’s le plan à trois (ou la fellation, sais plus), tabou des années 2000 : le travail ? L’ambition ? L’argent ?
 


Les connards de conspirationnistes RH ont essayé de nous faire adhérer à un concept de bâtards : la génération Y. Décryptage en 3 lignes : notre génération de peignes culs, trop préoccupée à poster des photos de son nombril sur FB/Instagram, aurait perdu le goût de l’effort, ne supporterait plus les contraintes et la hiérarchie, et ferait des employés adulescents ingérables qui font guère avancer le schmilblick ni le CAC 40. En clair, la crise, c’est vous, bande d’enculés de jeunes. Vu comme ça, la génération Y ça promet des grosses marrades YOLOistes. Sauf que non. Si c’était vrai, on ramperait pas comme des connards pour le moindre CDD de 18 jours. Mes potes en feraient pas des angoisses au point de perdre le sommeil, et je passerai mon temps à envoyer des mails à base de « Non », « Fuck you », « GET LOST AND DIE !!! » à mon CEO, dont je ne partage guère les idées.

Thank god, certains analystes critiquent cette vison des Yers, et remettent papy dans ses pantoufles. Le très inspiré Jean Pralong va même jusqu’à émettre l’hypothèse suivante : 

 

" Il faut tout simplement se poser la question de savoir à qui profite le crime. On peut penser que la génération Y est d’abord un marché pour tous ces consultants qui ont lancé l’idée et qui ont écrit des ouvrages sur le sujet. Pour ma part, je formulerai une seconde hypothèse qui me paraît plus intéressante : je pense en effet que c’est la génération X qui a inventé la génération Y pour appeler au secours et demander de nouvelles règles du jeu en matière de comportement et de management. Les managers de la génération X ont en effet beaucoup de mal à faire passer les modes de performance et de comportement attendus par l’entreprise, car ils ne correspondent pas forcément à leurs propres valeurs. Quand ils s’étonnent que leurs collaborateurs de la génération Y veulent partir plus tôt, travailler depuis leur domicile, avoir un mode de communication plus interactif…, il est difficile de ne pas penser qu’ils prêchent pour leur propre paroisse, mais en se cachant derrière un paravent. Et pour eux, c’est tout bénéfice puisqu’ils seront gagnants des deux côtés. Si ces revendications aboutissent, de nouveaux espaces de liberté vont apparaître, et ils en profiteront eux aussi. Si elles sont retoquées, les nouvelles règles qui seront mises en œuvre pour rappeler à tous la règle du jeu leur permettront d’asseoir leur management."

 

Les LACHES, nous sommes les VICTIMES de René de la compta qui n’ose pas ouvrir sa gueule. On nous ment ! Quand on gratte un peu la surface, ou que l’on s’intéresse vraiment à cette question du travail entre nous, en confiance, les motivations commencent à apparaître plus clairement. Oui, certains d’entre nous sont ambitieux, certains veulent que les 8 putain d’années d’études qu’ils ont fourni en bouffant des pâtes dans des studios miteux finissent par payer, et payer gros. Certains sont prêts à partir loin, beaucoup sont conscients de ce qu’ils valent et savent le monnayer. Ce qui n’empêche pas les galères, ou de ne pas aimer bosser, ou d’avoir pris son parti et d’exercer un taff alimentaire pour financer ses loisirs passion. Comme la génération avant nous, et très probablement comme celle d’après. Oui, crise financière, oui, crise de confiance en l’entreprise, oui, contre-exemple des parents qui se tuent au taff pour partir à la retraite sans un merci et au bout du rouleau, mais nous ne sommes pas si différents. Nous en avons peut être retiré un meilleur sens de l’équilibre, ne plaçant pas tout notre ambition et notre identité dans notre carrière pro, mais ne sommes pas moins ambitieux pour autant puisqu’on étend la sphère du « bonheur » à l’ensemble de notre existence.

On estime qu’un renouvellement de génération s’opère tous les 25 ans en moyenne. Pour la saison 2014-2015, cher lecteur, je prédis donc un retour du col roulé, du boulgour en salade, et de l’ambition personnelle.

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