"L'industrie du disque s'effondre" interview du Klub des Loosers

Je retrouve Fuzati et Orgasmic autour d'une limonade à la myrtille. Ils sont détendus, Orga donne l'impression qu'il fait ses interviews et dédicaces avant d'aller chercher sa fille à l'école et Fuzati qu'il va passer récupérer sa pizza juste après. Ils sont à la cool, et l'interview tourne rapidement à la conversation.

 

Alors si je ne me trompe pas, 12 ans après Vive la Vie, est-ce que vous êtes toujours la feuille de papier toilette la plus rugueuse qui n'ait jamais existé (cf : Baise les gens) ?

 

(rires) Fuzati : Avec l'âge tu t'adoucis un peu je pense, je sais pas... (Rire d'Orga) T'es semi-rugueux.
Orga : Tu passes en double couche... Fuzati : Non mais tu es rugueux d'une autre manière en fait je pense. Quand t'es ado, t'es un peu tout feu tout flamme alors que plus tard t'as un peu plus de recul sur les choses, donc t'as un peu plus de noirceur aussi.

 

D'ailleurs cette noirceur qui était très présente sur La Fin de l'Espèce, elle est beaucoup moins présente sur le dernier album...



F : Faussement.

 

Justement, c'est à la première écoute qu'on a ce sentiment, du coup c'est plutôt en surface que c'est moins présent, mais dans le fond c'est toujours là ?



O: Aussi il faut voir que ce n'est pas un album de Klub des Loosers (?), alors le personnage de Fuzati est là mais pas dans le contexte de KDL, donc ça induit aussi une différence, forcément. F : Et puis sur les albums de KDL tu as un sujet transversal, du coup ça amène aussi un peu plus une lourdeur, alors que là tu as l'impression que ça part un peu plus dans tous les sens. Tu as des phases un peu mongoles dedans, sur les rappeurs et tout, mais au final c'est plein de petites touches comme ça, mais si tu l'écoutes une fois vite fait tu vas te dire "Ouais c'est des phases de rap un peu improvisées", mais en fait derrière y a toujours un propos qui est aussi lourd, c'était ça l'idée.

 

C'est ce que je me suis dit à la première écoute "Merde KDL est devenu un énième groupe à punchlines sans fond" et...
 

[Fuzati me coupe] Y a toujours eu que des punchlines.

 

Certes, mais ça transparaît comme étant sans ligne de fond à la première écoute, alors qu'en fait si y'en a un, mais qui est moins clair que sur les autres albums, vous le définiriez comment ?
 

F: Là c'est Grand Siècle, ça parle de l'époque, donc on va définir l'époque avec plein de petites touches, mais finalement si tu regardes il y a plein de trucs qui reviennent : y a le fait d'avoir vieilli, la fuite du temps, le fait de dire "ouais j'ai pas de montre et tout", y a l'alcoolisme, y a le manque d'argent aussi (dans Le Fluide), y a aussi le porno, la vulgarité des rapports, l'industrie du disque qui s'effondre... y a plusieurs thèmes qui reviennent mais ils ne sont pas autant assénés que sur une album du KDL. Le manque de culture aussi qui revient. Quand je dis "C'est un monde de barbarie, plus personne ne calcule les cris"... bah voilà.

 

Pour revenir sur le manque de culture, tu dis dans ta dernière track "La culture c'est gratuit, l'ignorance on en paye le prix", ça m'a fait marrer parce que j'ai discuté un peu de cette phrase avec mon entourage, et de manière générale c'est toujours la même rengaine du "Ouais mais pour toi c'est facile, imagine quand t'es à la campagne, ou d'un milieu défavorisé, etc etc"...



F: Ce n'est plus vrai avec internet. Nous on l'a vécu avant et c'était vrai qu'être à la campagne n'aidait pas.
O: Ce n'est plus vrai depuis l'époque MySpace en gros cette rengaine...Y a eu des gens comme Yelle, tout ça machin, ou même Lily Allen qui sont arrivés vraiment du genre..
F: Bah nous on est quand même vieux, on habitais près de Versailles, ça a l'air près de Paris, genre les gens croient que c'est comme d'habiter à Paris, mais quand t'es ado c'est comme si on était à la campagne, faut payer les transports et se taper 1h de train, et puis bah on avait la radio, 4 chaines de TV et c'était tout. Tu imagines maintenant ? Avec internet tu peux quand même te cultiver, même si c'est que Wikipedia, tu n'as plus d'excuses pour être totalement inculte. On a quand même un outil qui est formidable, et en majeure partie on s'en sert pour de la merde... Enfin si les gens veulent s'en servir pour faire des top 10 sur les forums évidemment je dénigre pas ça, comme le fait d'être sur son smartphone toute la journée pour jouer à Candy Crush alors qu'ils pourraient passer leur journée à s'informer.

 

 

Ouais c'est une époque où on vit l'accès à tout mais l'intérêt pour rien. 
 

F: Ouais moi je suis sur eBay toute la journée pour chercher des disques alors que je pourrais me cultiver sur des pans entiers de l'histoire ou autre, mais y a ce truc bizarre.

 

Donc c'est un choix en fait d'après toi de ne pas se cultiver dans la société actuelle ?
 

F: Exactement, pour moi on n'a plus d'excuses, parce qu'aujourd'hui on peut toujours trouver un moyen, c'est gratuit.

 

Pour revenir à Versailles, Grand Siècle en est un quartier je crois, du coup cet album a un lien pour vous avec Vive la Vie autre que la reformation du duo ?
 

O: Non pas vraiment.. C'était juste un clin d’œil, c'était juste au sens premier du terme, sur l'époque. Après c'était aussi une private joke quoi, pour parler de Versailles aussi.
F: ouais c'était vraiment juste un clin d’œil, parce que le côté Versailles je l'ai un peu surjoué quand l'album VLV est sorti, et finalement on te réduit toujours à ça, bien que j'y habite plus depuis super longtemps, donc bon, je m'en branle de Versailles en fait.

 

Toi Orga tu viens de Versailles aussi.
 

O: J'y habite encore !

 

Du coup, vous êtes aussi critiqués sur le côté bourgeois comme les autres sont critiqués sur le côté téci, ou est-ce que personne ne vous en parle et vous vous en foutez complètement ?
 

O: Je t'avoue que pas du tout..
F : Non y a pas trop eu ça, ce qui a été plus chiant en fait c'est quand on est arrivés dans les années 2000 avec TTC pour Orga ou Klub des Loosers, c'est le fait de ne pas correspondre aux clichés en fait. C'était pas vraiment une question de Versailles ou pas Versailles, c'était plus qu'on rentrait pas dans le moule parce qu'on était de classe moyenne, alors qu'il y a toujours eu des mecs de classe moyenne dans le rap, mais ils ne l'assumaient pas, ils se cachent derrière une capuche ou une vie de rue. Regarde l'assassinat de Biggy par exemple, je matais un film dessus l'autre jour, et y a une interview de sa mère qui dit qu'il vivait dans un 7 pièces et qu'il n'a jamais vendu de crack ou quoi que ce soit, mais ça collait pas avec ce qu'on attendait de lui. Drake n'a pas dû vivre dans la misère non plus, mais c'est une question d'image, mais tant mieux au final parce qu'on s'en branle.

 

En gros, ça serait réduire le texte ou le propos à la classe sociale, alors qu'au final ou s'en fout un peu ?
 

F: J'ai même envie d'aller plus loin c'est que si le mec c'est un petit geoi-bour et qu'il raconte super bien la vie de caillera, je m'en branle complètement, j'en ai rien à foutre que ça ne soit pas vrai si l'album est mortel. Ce qui est important pour moi c'est ce qui est sur le disque, le reste on s'en fout.

 

Ça rejoint l'idée du masque pour toi ? Pour que les gens ne s'arrêtent pas à qui tu es, mais à tes textes et musiques ?
 

F: Ouais exactement comme quand tu lis un livre, en général tu sais rien de l'auteur, de sa vie à ce moment etc.
O: Mais d'ailleurs, cette considération là, c'est les auditeurs, les acheteurs de disques qui l'ont, mais quand t'es en studio avec un mec, aussi caillera qu'il soit, quel que soit le milieu dont tu viens.. enfin pas caillera, c'est con ce que je dis (rire), mais que tu sois d'un milieu populaire ou bourgeois, quand tu te retrouves en studio c'est la musique qui parle, on est tous à la même échelle, le reste c'est des arguments de vente. C'est les blancs qui dirigent l'industrie du disque qui inventent ce concept pour vendre ça à d'autres blancs, le concept de street-cred pour faire fantasmer les mecs de classes moyennes... mais les mecs de la rue, les vrais, ça les fait pas fantasmer ces trucs !

 

S'ils le vivent vraiment, ils s'en foutent de l'avoir sur un disque.
 

O: Exactement, c'est pas "drôle", ça ne fait rire personne.
F: d'ailleurs tu le vois toujours dans les débats "d'intellectuels" et tout à la tv du genre "Oui moi je suis déjà allé en banlieue, nananan..." t'as toujours cet argument de merde, comme si c'était un truc de zone.
O: Et après les rappeurs s'engouffrent là dedans, parce que c'est un argument de vente. En même temps ça leur fait vendre plus de disques, ce que je veux dire ? Ils voient et savent très bien que c'est un truc marketing, et voilà ils s'inscrivent dans ce truc là parce que ça fait partie du jeu.
F: Ça fait partie de l'imagerie, de même que quand tu es rockeur tu dois t'envoyer de l'héroïne et baiser des mannequins ! (rires) C'est la même chose, c'est de l'image. Après tu rentres dedans plus ou moins, tu peux être un super rockeur sans prendre d'héroïne.
O: De toute façon, toute l'histoire du rap, même au US, je veux dire c'est les producteurs qui trouvent un truc, et qui décident qu'à ce moment là ça sera ça, LE truc. Public Enemy ils ont insisté parce qu'au premier album ça n'a pas été le succès escompté et au deuxième album ils leur ont dit "Vous allez aller dans ce truc politique et le jouer à fond parce que ça va être notre argument de vente", et ça a pris !

 

 

Ce sont les producteurs qui vont définir l'image, donc les textes etc. 



O: Exactement, et ça a toujours été les mecs dans un bureau qui voient le potentiel commercial d'un truc, etc. F: À un moment ça a été le gangsta rap, y a des temps quoi..
O: MWUS c'est un boys band, c'est un groupe monté de toutes pièces, si tu reprends l'histoire du rap, c'est un groupe qui a été monté sur un casting, donc c'est comme un boys band, simplement tu inventes une histoire. Mais c'est ça aussi le charme du rap je trouve, c'est de créer des personnages, des histoires, c'est ça que je trouve génial. Et pour le coup c'est ça que je trouvais plus marrant avant. Enfin c'est pas plus marrant avant, mais c'est toujours plus drôle quand tu créés un personnage. Ça m’ennuie que dans la pop music en général et du coup dans le rap aussi, il y ait un faux truc de proximité qui soit venu qui en plus n'est pas vrai. Parce que quand tu passes tes journées dans ce milieu là, déjà t'es pas en contact avec les gens, t'es dans ton monde, dans ce truc où t'es dans les studios, en train de faire de la promo etc. Et t'as cette vie là qui est autre chose, c'est un rythme de vie différent, tu passes ta vie à voyager, donc c'est chiant ce truc de vouloir être à tout prix être comme les gens !
F: Mais c'est des niches, en France t'as des groupes qui sont faussement indés, c'est à dire qu'ils sont signés sur des majors, sauf que les majors ne communiquent pas là dessus, et ils arrivent en mode "Ah regardez, on les a découverts, c'est un petit groupe, ils sont pas signés, ils sont indés !" Sauf que les mecs ils ont des playlists radio alors qu'ils sont connus depuis 2 mois, ils ont déjà des t-shirts, du merch, etc, avant même de.. Enfin c'est une niche, c'est ça qui marche, faut être "Indé" à tout prix, faut être proche des gens, genre tu descends sur scène après tes concerts pour discuter avec les gens, aujourd'hui c'est ça le truc. Demain ça sera sans doute un autre truc.

 

Donc pour vous, c'est la niche, ou le créneau, Indé qui est porteur ?



O: Ouais.. Mais ça s'explique aussi, parce qu'il n'y a plus les budgets qu'il y avait avant dans la musique, mais c'est bien parce que ça force les gens à trouver des idées, et sans thune, à être créatifs.
F: Non mais ce que je veux dire c'est qu'aujourd'hui c'est l'image qui marche, comme on disait avant c'était les gangsta, maintenant c'est plus le côté du petit mec qui est chez lui et qui fait son truc.

 

Le côté "homestudio" est la même chose pour vous ?



F: Pour une certaine partie de la musique oui, mais pas pour toutes non plus.

 

Même si je connais la réponse, y a des choses que vous changeriez pour toucher plus de monde ?



O: Écoute le disque, tu connais la réponse. (rire)

 

Je l'ai écouté en boucle depuis la sortie, mais je parle du fait d'être "indé" puisque c'est l'étiquette qu'on vous colle et que vous venez un peu de la descendre, vous vous situez comment par rapport à ça ?



O: C'est pas forcément une question d'être indé ou non, c'est qu'on peut pas sortir un album comme Grand Siècle et toucher un énorme public.
F: Tu peux pas tout avoir, c'est aussi ça. Il ne faut pas considérer qu'il n'y a qu'un modèle dans la musique. Si tu fais un certain style de musique, ça peut être génial d'aller en Major. Regarde un groupe comme Coldplay par exemple, à la base ils ont une musique qui est hyper populaire, hyper prolestat' , c'est bien qu'ils soient en major, qu'ils soient travaillés comme ça. Quand on fait notre genre de musique, que ça soit lui avec Sound Pellegrino ou moi avec Klub des Loosers, on sait que soit on décide de se "Télérama-iser" et de rentrer dans ce côté Victoires de la Musique, en gros tu as plein de cases et tu les coches toutes, et tu sais que tu vendras plus de disques, soit tu décides de rester toi même, tu vendras moins et tu te plains pas vu que tu es indé. Tu peux pas faire un disque sur le fait de pas vouloir te reproduire et passer toute la journée en playlist radio, faut pas être con à un moment.

 

Du coup c'est une question de cohérence ?



F: Ouais les gens n'ont pas forcément envie d'écouter ça, on est dans des trucs de niche, on le fait bien, mais on sait que ça a des limites, mais ça ne nous pose pas de problèmes ! On ne s'est jamais réveillés en nous disant "Je veux être disque d'or", c'est pas le modèle. Et en même temps on a 15 ans de carrière tous les deux.
O: Non mais c'est vrai que dans le rap, y a souvent ce truc, comme ça s'inscrit dans un délire un peu compet', y a toujours ce truc que tu vas avoir l'impression que le gars il veut toujours vendre le plus possible, quoi qu'il arrive. Mais c'est vrai que comme dit Fuz', après 15 ans d'expérience on se rend compte qu'il y a plusieurs types de carrières.
F: Ouais voilà, y a des mecs ils vont sortir un truc et être disque d'or et ils vont disparaître par exemple. Nous on n'a jamais eu de disque d'or, et pourtant ça fait 15 ans qu'on fait des disques et que les gens les achètent.
O: Il y a des gens à qui ça suffit, ils n'ont pas forcément envie d'écraser les autres.

 

C'est de dire ce que tu as à dire, sans te situer par rapport aux autres ?



O: exactement, si nous on est satisfaits du disque qu'on va produire, c'est déjà le plus important pour nous !
F: Et puis tu maîtrises pas tout, y a des moments où les astres sont alignés, tu vas pas comprendre.. Regarde Phoenix, l'avant dernier album, il n'était pas si différent des précédents, et d'un coup les mecs bam. Pourtant ils bossaient depuis super longtemps, et tant mieux pour eux, parce que ça aurait pu ne jamais leur arriver aussi.
O: Ouais y a pas de science précise. Par exemple je pense que personne ne pouvait prévoir que Stromae vendrait un putain de million d'albums en physique et tout, en 2013 !
F: Alors que ce n'était pas si différent de son premier.
O: Je sais pas si t'as vu que le disque d'or va être à 30 000 en France, donc t'imagines...
F : Peut être qu'un jour on finira par être disque d'or si ça continue comme ça ! (rire)
O: Non mais pour te dire, qui aurait pu prédire que l'an dernier on vende 1 million d'albums dans un pays grand comme le Texas, ce que je veux dire. Alors que même les gros rappeurs aux US, pour qu'ils atteignent les 1 million d'albums mon pote ils ont intêret à s'accrocher, yen a 5 qui le font et encore... Je dirais même 4 quoi.
F: Mais c'est ça qui fait la beauté du truc aussi, moi je suis un gros collectionneur de disques, et je peux te dire que j'écoute des disques absolument mortels, et à l'époque absolument personne n'a calculé la beauté du truc. Et pourtant les disques tu les trouves encore scellés, alors c'est dire la tristesse du truc. Et pourtant c'était aussi bien que d'autres trucs qui marchaient à l'époque, mais tu maitrises pas tous les paramêtres. Mais quand tu fais un disque tu penses pas à tout ça, tu fais un disque, t'as envie d'être content et après il aura l'histoire qu'il aura.
O : Non mais les gens sont tellement obsédés par le marketing et toutes ces conneries, que finalement ils oublient comme on créé de la musique.
F: Aujourd'hui ça a un peu repris le pas, mais nous quand on était jeune, les gens ne communiquaient pas sur les ventes etc, c'était "est ce que l'album est bon ou pas bon".
O: Et puis même, le rythme où Fuzati sort de la musique, je trouve que c'est ça le rythme normal, parce qu'un artiste il doit être inspiré parce qui l'entoure, donc comment on peut sortir des disques tous les 6 mois, c'est pas possible, le monde ne change pas à ce point tous les 6 mois. Alors quand tu fais des disques comme maintenant, où les rappeurs parlent que d'eux et du fait qu'ils ont plein d'argent, c'est sûr que ça tu peux le faire à l'infini. Parce que l'industrie impose ce rythme, mais les mecs qui marchent vraiment, même Drake ou quoi, ils ne sortent pas un album tous les 6 mois, c'est de la connerie. C'est pour ça que lui il attend 3 ans, 4 ans avant de sortir un album, c'est pour ça que Kendrick Lamar il n'a pas encore sorti son album, parce que pour faire des albums comme ça, tu peux pas en faire tous les 6 mois.
F: Ouais surtout que quand tu fais un album t'as tout ce qui va autour, tu as la phase de promo, tu vas le défendre sur scène et tout, et puis t'es assez humain, y a un moment où il faut que tout s'arrête, et que tu regardes autour de toi, tu reviens dans la vraie vie et tu réfléchis. Ça va beaucoup trop vite aujourd'hui, après c'est vrai qu'il a des mecs qui arrivent à peu près à suivre, mais si tu regardes, les gens ne font plus de longues carrières la plupart du temps. T'es beau, t'es nouveau, ça marche un peu bien, et puis après on t'oublie et on passe à autre chose. Faut toujours que ça soit quelque chose de nouveau. Mais y a des mecs à qui ça va bien de sortir qu'un album, mais nous on n'est pas comme ça.

 


"L'album de L'Atelier que j'ai fait y a super longtemps, ça a été enregistré en 3 séances de studio"

 

Sur cet album là, le flow que tu as dessus est plus carré non ? 



F: Ouais c'est un album de rap...
O: Les beats sont plus droits aussi.

 

C'est ce que j'allais demander, cette évolution vient des beats qui ont influencé ton flow, ou c'est un travail en collaboration qui a fait que vous avez décidé de faire un album comme ça ? Et les instrus ont été faites avant ou vraiment créées pour ce projet ?



F: En fait l'album est parti de ses instrus.
O: Oui. Alors la plupart des instrus ont été faites avant, et le reste est venu pendant la création du disque, au fur et a mesure. On n'a pas jeté grand chose, 3-4 beats je pense. C'est un album qui est sorti très vite en fait, dès qu'on s'y est mis. On l'a fait en 3 ou 4 mois ! Enregistrement, mix, tout compris.
F: En même temps c'est bien aussi, parce qu'avec la technologie aujourd'hui tu peux tout refaire à l'infini tout le temps, et y a un moment où il faut se mettre des deadlines. Regarde les albums de jazz avant par exemple, c'était "Enregistré en une journée", ils arrivaient et ils pliaient le truc ! Je pense que c'est pas mal aussi. L'album de L'Atelier que j'ai fait y a super longtemps, ça a été en 3 séances de studio aussi. Je m'obligeais à écrire en studio, et c'est un truc que je déteste faire, mais ça a aussi donné des trucs assez intéressants. Et là c'était pareil, on est tout les deux, on n'a pas hyper confiance en nous, on a toujours tendance à se dire "on va recommencer on va recommencer", mais là on a dit "ça doit être terminé le tant" et c'est comme ça. Après si on n'avait pas aimé du tout on l'aurait pas sorti évidemment, mais c'est bien aussi de rester dans une énergie et de se fixer des limites.

 

Orga, au niveau des influences musicales pour cet album, ça vient du travail que tu as pu faire avant ou est ce que tu as eu de nouvelles influences particulières ?



O: C'est plein d'influences accumulées au fil du temps parce que par exemple Corbillard, ça faisait longtemps que j'avais envie de faire une instru un peu jazz/bossa comme ça, donc c'est vraiment l'accumulation de plein de choses qui m'ont touchées ces dernières années aussi. Par exemple Nulle Part, c'est un titre que je n'aurais pas fait de cette manière là si je n'écoutais pas beaucoup de Drake... La fin où le beat rallentit c'est "assez" en référence au dernier album de Drake. Y a plein de choses comme ça, le RnB.
F: Pour le connaître depuis super longtemps, il écoute beaucoup beaucoup de RnB, donc ces ambiances ne m'étonnaient pas, venant de lui c'était une influence certaine.
O: Ouais en plus je trouve que dans le RnB il y a toujours un truc un peu plus futuriste que dans le rap bizarrement, les innovations sont souvent là. C'est peut être un peu plus ouvert parce que c'est sur le terrain de la chanson, c'est un peu plus libre. Dans le rap, tout le monde attend... Tu entends souvent des producteurs comme Pharell qui ont un peu changé les normes, ils racontent que quand ils arrivent devant des rappeurs, ils leur demandent plutôt un beat comme il a fait pour untel, et c'est très rare que quelqu'un dise "Putain ce truc là c'est original, ça défonce, lance toi dans ce style !". Et le truc c'est que ce sont ces morceaux là qui changent les normes.

 

Du coup, innover est carrément plus une possibilité pour vous vu la manière dont vous travaillez ? Pour reprendre sur les majors, ça serait possible dans ces milieux vous pensez ?



O: Oui pour moi c'est possible, il suffit que les gros producteurs veuillent changer le son.
F: Si si, ça l'est clairement.
O: Bon c'est vrai que ça l'est moins qu'avant, c'est plus vraiment des artistes...

 

Pourtant un mec comme Stromae, il fait évoluer le paysage non ?



F: Stromae c'est assez couillu ce qu'il fait, c'est de l'eurodance, mais à côté de ça, ses paroles traitent de sujets lourds, et il arrive à le faire bien. Pourtant c'était pas dit que ça marcherait, alors que si, ça touche les gens alors que c'est franchement écrit pour de la pop. Ya un contenu qu'on peut pas lui enlever alors qu'il est en major... On n'est pas du tout dans un délire "Les indés c'est le bien et les majors c'est le mal", surtout pas, c'est pas parce que tu sors en indé que c'est cool et qu'en marjor c'est forcément de la merde ! À l'époque, sans les majors, t'aurais pas eu les Beatles, Earth Wind & Fire.
O: Mais c'est clair que c'est pas vraiment la tendance en ce moment... Je te l'accorde, ces derniers temps c'est pas la folie. Y a plus ce truc qui faisait qu'un producteur se disait "Tiens on va prendre tel mec de la musique électronique qui défonce et on va le faire bosser avec untel dans un autre style !", y a moins d'audace maintenant. Il y a beaucoup de trucs intéressants, et dans le rap, et dans le rap américain qui évolue beaucoup plus qu'ici faut être honnête, c'est là que se font les innovations. Mais y a plus ce producteur qui allait mettre Michael Jackson et Slash en studio, y a plus ce mec qui fait ça. Maintenant tu as des espèces de mecs qui sortent d'école de commerce qui n'ont aucune idée, ni artistique ni rien. Je dis pas que c'est fini, mais y a moins de spontanéité, les maisons de disques sont moins instigatrices de ce genre d'idées. C'est plus les artistes qui le font eux-mêmes, et ils ont sans doute peur pour des idées marketing de faire un pas de l'autre coté de la rue et d'innover quitte à se planter.

 

Ils préfèrent rester cloisonnés, par sécurité ?



O: Les artistes ont eux même trop de marketing en tête... Ils doivent communiquer sur les réseaux sociaux eux même, ils sont obligés aujourd'hui.

 

 

Dans un sens, les réseaux sociaux ont permis de se faire connaître pour certains, mais pour d'autres c'est du temps, de l'argent qui est obligé d'être investi en plus, ce sont des choses qui n'existaient pas quand vous avez commencé, ça a changé des choses ?



F: Non c'est clair. Mais nous on n'est pas dans des comparaisons de "avant/après", le fait est que c'est comme ça maintenant.
O: Non mais c'est sûr que ça beaucoup changé la manière de sortir un disque. Je dis pas que c'est mieux ou moins bien, en tout cas faut être conscient que ça a évolué quand tu produis.

 

Pour vous ça a changé beaucoup de choses cette évolution autour de la sortie d'un disque ?



F: Non pas tant que ça.
O: Tu sais c'est une question de personnalité aussi, moi je suis assez autiste, donc je vais pas me mettre à ouvrir un twitter et parler aux gens, c'est une question de nature... Mais peut être que si j'étais de nature ouverte, je trouverais ça mortel de parler avec les gens et tout ça, mais c'est pas mon délire.

 

D'ailleurs à propos d'autisme, tu parles beaucoup de la vie des autres sur cet album, de la société, et un jour, tu penses parler de toi ?



F: Je parle de moi tout le temps. Mais après pour ne pas être nombriliste faut être essayer d'être le plus universel possible... Je vais pas aller raconter que j'ai fait les courses et que j'ai acheté de la litière. C'est important d'essayer de tendre le plus possible vers l'universel.

 

Et tu prends du temps entre le moment où tu écris un texte et le moment où tu l'enregistres, ou tu n'as pas de principes là-dessus ?



F: Ça dépend, mais de manière générale j'en prends de plus en plus, oui.

 

Ça t'arrive d'écrire un texte une année et de le poser deux ou trois ans plus tard ?



F: Ah ben ouais complètement ! Là par exemple pour cet album il y avait des punchlines que j'ai du écrire y a six ans, j'ai plein de cahiers remplis de trucs. Mais ça rejoint ce qu'il disait tout à l'heure sur les intrus aussi, quand j'ai sorti Last Days , c'était des trucs que j'avais enregistrés y a six ans, et c'était plutôt intemporel, c'est pas parce que ça a six ans que c'est moins bon que ce que je vais créer maintenant.
O: Et ça je trouve que c'est le truc le plus dur à toucher dans la musique, c'est de créer quelque chose d'intemporel. De nos jours c'est de plus en plus rare je trouve !

 

Arriver à ne pas créer pour que ça soit adapté à une époque, des événements ou une personne, au contexte politique, c'est un tour de force aujourd'hui où on est harcelés par les médias ?



F: Oui, c'est pour ça qu'il y a très peu de références dans KDL, je vais pas faire de références à Nabilla ou je sais pas quoi, parce que ça va être marrant six mois et quand tu vas réécouter l'album quelques années après, tu vas être là... [Fuzati prend un air désespéré]. Là y a des références aux années 90 parce qu'elle reviennent à la mode donc ça fait un peu le lien, mais y'en a pas tant que ça. Mais c'est clair qu'on évite de faire des albums de références, ça vieillit super mal.
O: Même dans la musique instrumentale c'est très difficile ! Pour être aussi dans la musique électronique de l'autre côté, je peux te dire que c'est vraiment dur de faire des morceaux intemporels, même instrumentaux. Sans qu'il y ai les paroles qui délimitent une période temporelle, c'est vraiment très difficile. Dans la pop c'est vraiment singulier la différence qu'il peut y avoir... Regarde par exemple la différence entre Madonna et Lady Gaga ! Qui se souviendra d'une chanson de Lady Gaga ne serait-ce que dans cinq ans ? Alors qu'à côté de ça, combien de chansons de Madonna tout le monde connait par cœur ?
F: Bon après t'as quand même une différence que je qualifie de "MacDo'/Grande cuisine", y a des moments où ça fait du bien de se taper un Mac Do'. Je pense par exemple à a musique de club, les gens vont danser, c'est bien, on a besoin de consommer tout de suite, et c'est une bonne chose aussi. Et c'est aussi dur à faire, une musique qui soit complètement en phase avec l'époque ! C'est un autre talent. Moi ça m'intéresse un peu plus les trucs qui durent, comme les romans, les films qui restent, pas le genre où tu te dis "Oh putain ça a mal vieilli...". Même pour des trucs qu'on adorait dans les années 90 en rap, c'est compliqué.

 

 

Pour revenir sur l'intemporalité, vous pensez quoi de la Tour 13, événement de street art qui a eu lieu à Paris il y a quelques mois. Et il y a eu deux camps dans le débat, le camp "Il faut la détruire, c'est du street art, c'est fait pour ça" et le côté "C'est de l'art, on peut pas détruire un édifice comme ça". Du coup, l'intemporalité quand c'est éphémère, elle passe par le regard des visiteurs pour vous ou elle va passer par le fait de ne pas détruire ?



F: Non mais de toute façon le street art est fait pour être éphémère, pour moi le street art qui va dans les galeries ça ne m'intéresse pas. Le street art est indissociable de son support, tu peux faire un tag tout pourri, mais si tu le fais tout en haut d'une tour et que t'as pris plein de risques, c'est là où ça devient intéressant, et c'est pour ça que Bansky c'est très bien quand c'est sur des murs et que ça fait blague quand tu vas le voir dans un musée. Du coup ça me dérange pas que le truc soit détruit, c'est fait pour être éphémère, tu prends une photo.

 

Sinon Orga, t'as déjà pensé à avoir un masque sur scène ?



F: Ben il l'a regarde, tu crois que c'est son visage, mais c'est un masque !
O: Non. Dans la musique électronique c'est déjà usé et sur-usé, donc non. Et puis ça n'aurait pas de sens, j'ai performé des années sans, donc ça n'aurait pas de sens, même quand j'ai commencé je me suis jamais posé la question ! C'est pas que je trouve ça bien ou pas bien, mais moi ça ne m'est jamais venu à l'esprit.

 

Allez une petite dernière, vous avez des idées de collaborations, d'artistes avec qui vous aimeriez faire quelque chose, même si c'est absurde, ou s'ils sont morts... ?



F: Putain on va te faire des dreams lists absolument incroyables !
O: Ouah y'en a tellement... t'as pas envie d'en choisir qu'un !
F: Alors là je convoquerais tellement de mecs !
O: Moi mon fantasme ça serait plutôt d'associer des gens, dans le délire producteur. Tu vois un peu comme l'album de Michael Jackson qui sort maintenant, je suis pas du tout contre. Moi ça aurait été un de mes fantasmes qu'il travaille de son vivant avec Timbaland. Pour moi c'est la seule personne qui est digne de son héritage dans la musique actuelle, donc ça me dérange pas du tout même si ce sont des tracks qu'il n'aurait pas sorti. Mais y a quand même une idée de production derrière ! C'est dommage, ça aurait pu arriver vu qu'ils étaient actifs au même moment.

 

Et toi Fuzati, tu t'imagines écrire un jour uniquement pour le papier ?



F: Ouais ça viendra je pense... J'écris déjà des trucs pour moi qui ne sont pas voués à être posés.
O: Tu l'as fait déjà en plus vu que tu étais journaliste un peu non ?
F: Oui j'ai été journaliste un peu, mais écrire un peu des nouvelles, des romans... Mais c'est un autre truc aussi. Déjà je sors tout ça sur mon propre label, ça prend beaucoup de temps, du coup je pense plus tard, dans une autre partie de vie... Mais peut être que ça ne sera pas intéressant ! Parce que tout le monde est là, dès qu'un gars écrit pas trop mal dans le rap "vous voudriez pas écrire un bouquin ?", comme si le rap était le truc pauvre et la littérature le truc suprême. Et pourtant je ne mets pas la littérature sur un piédestal, y a tellement de trucs pourris qui sortent sur le papier aussi, que c'est pas parce que tu sors un bouquin que c'est ouf, sous prétexte que c'est en librairie.


Klub des loosers : site, facebook, youtube.

Du même auteur