Kafka : avoir le seum, parfois, ça bécave

Kafka : avoir le seum, parfois, ça bécave
AUTEUR

PouPouchkine

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Le

Franz, faut qu'on parle. Je crois que t'es un peu cinglé. Cela peut avoir quelque chose de consolant, comme disait Audiard :

« Heureux sont les fêlés, car ils laisseront passer la lumière. »

La lumière, toi tu l'avais bien sombre dans ton regard, miroir de ton esprit angoissé. Tu fais peur autant que tu intrigues, et fascinante fut ta capacité à anticiper le siècle de merde que serait le XXème mais pas en te plaignant comme un babtou fragile, non. Toi, tu as fait de la littérature paradoxale, angoissante par ses constats et ravissante par sa lecture.

Faut dire, fallait vivre et grandir en étant germanophone à Prague sous l'empire Austro-Hongrois. 10 % de la ville parlait ta langue. C'est bien l'adversité, ça permet une forme de questionnement. Tu étais juif. C'est pas très sympa pour les autres mais c'est surtout toi qui en a pâti. Grosse ambiance au début du siècle avec au programme : menaces, violence, pogrom et antisémitisme. De plus, tu as perdu tes trois sœurs à Chelmno et Auschwitz. Bon ok, t'avais déjà quitté ce bas monde, mais tu l'avais senti hein, que la suite ne serait que de la grosse merde en magnum. T'avais même prévenu, toi, la Cassandre des temps modernes.

Franz, juste une vie normale d'employé d'assurances qualifié, le quotidien de la paperasse, toussa toussa, j'vous fais pas un Wikipedia. Une santé fragile, un père terrible, tout pour faire un bon Cohen quoi. Pourtant, c'est de ces faiblesses que tu as tiré ton génie. Ta force à toi fut d'être lucide et rêveur à la fois.

"Tu as vu et compris la naissance de l'homme moderne"

Lucide car tu as vu et compris la naissance de l'homme moderne. C'était flippant, une genèse bis : la poussière du sol remplacée par de la suie et le souffle divin par le jet de vapeur d'une machine insensible. Des ordres, une hiérarchie avilissante, l'individu réclamant sa liberté et pourtant s’aliénant gratuitement et collectivement par le divertissement, de peur que la vie ne soit que travail et souffrance. On a occulté et travesti l'amour, seul véritable remède. Tes personnages ne connaissent d'ailleurs que vaguement ce sentiment, le reste du monde étant si opaque et menaçant, ils préfèrent s'y heurter.

Lucide pour cela donc, mais aussi rêveur, car qui mieux que toi est parvenu à décrire tout ce futur et ce présent morose tout en ayant une plume aussi légère, pas niaiseuse, juste mystérieuse et délicieuse. Même dans ta prose, on sent que tu es à la fois tout le monde et pas n'importe qui. Nous sommes tous ce K. dont tu décris les aventures dans plusieurs de tes romans. Nous l'accompagnons dans les rues médiévales enneigées de Prague, direction le Château, ou le Tribunal, des lieux où, de base, c'est pas trop la zoubida quoi.

"Franz, tu es ce type au fond du bureau, du métro, de la classe, de l'amphi"

Analyser l'écriture, c'est plonger dans une énigme. Pour moi qui ai savouré toutes tes œuvres, tu te résumes à un regard curieux sur le monde et les hommes. Franz, tu es ce type au fond du bureau, du métro, de la classe, de l'amphi. Toujours propre sur toi, mais terriblement mal dans ton corps, personne ne te parle vraiment et tu ne t'attaches ni ne t'accroches aux autres, comme si tu avais peur de te diluer en eux.

Pourtant tu es très observateur. Ton regard est transperçant, fixé, détaché, c'est un miroir pour nous tous. Or nous ne nous aimons pas, nous n'aimons pas non plus celui qui est capable de deviner nos secrets, ce dont nous avons honte. Personne n'est parfait, sauf The Rock/Zidane/Luchini (rayez la mention inutile, je n'ai pas d'idée). Comme les enfants, souvent nous ne supportons pas ce qui nous est différent, ce que nous ne comprenons pas, tout cela nous préférons le haïr, l'ignorer ou le détruire. Ton Gregor Samsa dans « la Métamorphose » en est le parfait exemple. Celui qui change, qui est ou devient différent, qui remet en question les autres, celui­ là est rarement accepté. Qui plus est quant­ il ne dit rien ou se contente juste de regarder, c'est là que la bête gratte, que le mépris est total. Si l'on force les gens à se demander « pourquoi », alors ces derniers exigent une réponse pour fuir l'angoisse. 

Franz le savait, voilà pourquoi il a demandé à son ami Max Brod de brûler une partie de ses œuvres à sa mort, sachant que la postérité ne laisse souvent rien de très bon à ceux qui ouvrent les esprits.

"Triste face à la réalité de l'Homme mais désinvolte"

En occident, on a beaucoup de mal à imaginer une personne triste et pourtant pas sérieuse, on préfère les déclarer fous. C'est pourtant, je crois, le cas de Kafka. Triste face à la réalité de l'Homme et de son devenir, mais désinvolte car il ne fait au fond que raconter des histoires invraisemblables avec une plume éclairante. D'ailleurs, Franz lisait ses histoires avec ses amis en riant des situations terribles et absurdes que rencontraient ses personnages. Riait-­il sachant que le quotidien incompréhensible de ses héros deviendrait notre réalité plus tard ? L'administration sourde, les relations superficielles, le travail répétitif même dans la création, Buzzfeed, la Ligue 1, PNL, David Douillet ministre, où est le sens ? Où sont les buts ?

Parfois, face aux déconvenues existentielles, l'évidence est là :

« Putaing, Jean­ Louis, j'ai comme une envie de lire du Franz Kafka .» 

C'est une phrase que je dis souvent et qui m'échappe malgré moi. Ce n'est pas pédant, c'est juste que j'exprime un désir flou, une envie de me perdre dans un univers que personne ne maîtrise totalement, un peu comme sur Youjizz. Ceux qui ont lu Kafka et qui en connaissent la suavité me comprennent, ils savent que si je veux me perdre, c'est pour mieux me retrouver (Jean-Claude Van Damme dans le texte). Les autres me proposent d'aller boire un verre ou de taper un Fifa, et souvent j'accepte car l'Homme est faible et la raclette cette année bien fondante.

Lisez Kafka.

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