Une vie de perdue, dix de retrouvées

Une vie de perdue, dix de retrouvées

J'ai lu l'autre jour Oblomov de Gontcharov. Et, au fil de la lecture, il m'est apparu comme une évidence, une autre interprétation possible : Oblomov est le précurseur du geek. Il refuse la lourdeur de la société, les quotidiens ultra­normés, les voyages miteux de deux semaines dans le tiers -monde pour ensuite se la jouer. Non, Oblomov s'en fout, tout ce qu'il veut, c'est rester chez lui à rêver. Dormir et rêver de grandes choses qu'il pourrait faire, mais qui resteront éternellement au conditionnel car il a préféré mettre une partie de sa jeunesse et de son âge mûr en PLS. Oblomov désire et parvient à se débarrasser de ses soucis. Son ultime quête ? Qu'on ne vienne pas l'emmerder et qu'on le laisse voyager dans son enfance, dans les méandres et dédales de son cerveau embrumé de sommeil où son imagination surdomine l'existential­game.

Mais alors, et toutes les possibilités gâchées de parcourir le monde, d'aller au théâtre, de sortir, de faire un foursome, d'accomplir de grandes choses ? BALEK. Tout comme le geek, le princeps plus que le générique, Oblomov pense à son devenir et puis (s')oublie. Au final, est­-ce si important que cela ? Si grave de passer sa vie devant un écran à jouer à une autre vie que la sienne ? Pas si on le fait sciemment.

Par exemple, qui parmi nous n'a pas passé des heures et des heures à jouer aux jeux-vidéo pour le compte d'une carrière sans fin ? Combien de fois, sur combien de Fifa depuis l'édition 2002, n'aurais-­je pas accompli de vaines carrières car purement virtuelles ? Aujourd'hui, à quoi peuvent donc servir toutes ces ligues des champions gagnées avec l'En Avant de Guingamp ? Ligues qui rouillent sur quelques bits de cartes mémoires, emportant avec elles des heures, des semaines, des mois de ma jeunesse envolée. Et ces titres de champion de NBA sur NBA 2K ? Ces massacres à la mini­gun avec Tommy Vercetti ? Ces heures sur Formula One à écraser le bouton croix dans l'espoir de changer d'écurie parce que Papa roule aussi en Renault ? Tous ces ratios supérieurs à deux dans Battlelfield et Call Of pour prépubères ?

"C'est la beauté des jeux-­vidéo, avoir créé une mémoire collective"

Parfois, je me dis que j'aurais pu intégrer l'ENS. Avoir déjà lu tous les Tolstoï. M'être maté la cinématographie intégrale de Clara Morgane juste pour la qualité des dialogues. Être un putain d'artiste, faire du latin. Faire du sport. De tous mes exploits une manette ou un clavier dans les mains, pas une ligne sur mon C.V. D'ailleurs tout le monde s'en fout, c'est MON péplum. C'est la beauté des jeux-­vidéo, avoir créé une mémoire collective de par la profusion de jeux similaires, de « hits », ainsi que de consoles, mais aussi en parallèle de tout cela, une profonde mémoire individuelle, chacun a gardé SA vision de chaque jeu­. C'est SON expérience.

Né en 95, une Playstation One à 6 ans, j'ai développé, comme beaucoup de pré-­trentenaires d'aujourd'hui, un complexe fascinant. Outre que j'assimile le son d'intro de la PS1 à une berceuse frôlant l'orgasme comme un Mac Do l'inspection sanitaire, je suis capable de me souvenir de certaines maps, missions ou encore de certains personnages avec une précision dantesque. Pendant notre enfance, les scénarios, intrigues, courses et bastons nourrissaient notre imagination, et en retour celle-­ci rendait les jeux encore meilleurs. Jamais je n'aurais craché sur les graphismes sales d'un jeu de PS1 ou de PC comme le font certains aujourd'hui. Seule comptait l'envie que j'y mettais et le scénario qu'on me donnait pour me gaver. Étant enfant donc, je n'avais envie que d'une seule chose, qu'on me fasse rêver, et qu'on me laisse rêver. Comme tout marmot, mais avec une Dualshock entre les mains (en soi, avoir un objet noir vibrant entre ses mains fut le fantasme de nos congénères adolescentes, un parallèle est possible).

"Le jeu­-vidéo est un rêve constant, qui offre la sensation de vivre une autre vie que la sienne, tout en passant quand même à côté de la sienne."

Quelle autre génération que la nôtre a vu son enfance et sa jeunesse rendues immortelles en étant gravées sur des CD et disques durs ? Ces jeux-vidéo sont devenus, dans un processus plus global de décentralisation de notre mémoire, nos souvenirs, et ils sont disponibles pour 3 euros chez le vendeur du coin (aka Steam ou Romstation). Je suis donc un peu immortel, car la société m'offre la possibilité de rejouer sans cesse ma jeunesse, tant que j'en ai le temps. Ce qui explique le phénomène de rétro­gaming. Qui refuserait de revivre les mêmes sensations aux mêmes endroits avec les mêmes personnages, si le jeu est assez bon et captivant ? Le jeu­-vidéo est un rêve constant, qui offre la sensation de vivre une autre vie que la sienne, tout en passant quand même à côté de la sienne.

S'il y a un au­-delà, j'espère qu'on y trouve une prise 220V, une console et deux manettes. Juste pour jouer ad vitam æternam, et s'oublier.

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