Non, votre belle-sœur prof ne fout pas rien de ses journées

Publié le par LoupStylé

Outre quelques médias de qualité, j'avoue suivre également sur Facebook la page de L’Obs. Histoire d'avoir un aperçu matinal rapide et flemmard des news dont il faudra faire semblant d'avoir pris connaissance devant la machine à café quelques heures plus tard. La plupart du temps, je ne regarde pas les réactions au-dessous des posts et des articles - simple bon sens, je pense qu'il est  inutile d'expliquer ce choix. Cependant, il y a certains articles avec lesquels je ne peux pas m'empêcher de me faire du mal en ouvrant le fil de commentaires. Pire, parfois, je marque honteusement mon appartenance à la race des humains braillards, pleurnichards et agressifs en tentant une inutile argumentation. Je me laisse même aller à insulter copieusement au passage la personne qui aura l'audace de ne pas être d'accord avec moi. Vous voyez, les articles ayant raison de ma saine distance et de mon regard ironique sur ces échanges sont aussi ceux qui me forcent à constater que, quand un sujet vous touche personnellement, il faut être sacrément costaud pour ne pas s'engager stupidement et vainement dans le débat. Ces articles damnés sont ceux qui traitent des conditions de vie ou de travail des enseignants en France.

Ce qui me fait constamment partir au quart de tour au point de ne plus savoir distinguer un vulgaire troll level 18-25 d'un abruti congénital habitué à trouver sa température anale sur son test de Q.I. ou d'un mec intelligent mais juste mal renseigné sur la question, ce sont ces foutus clichés antiques que l'on ressort comme des grimoires et que l'on dépoussière en soufflant dessus, en espérant qu'un jour ils vaudront quelque chose - comme le fait d'ailleurs l'Educ' Nat' elle-même avec certains de ses programmes, tous les cinq ans environ. Ces clichés, vous les avez certainement déjà entendus, peut-être même en avez-vous laissé échapper en rencontrant quelqu'un (ne le faites plus d'ailleurs) :
 

« Ah, tu es prof ? Alors, bientôt en vacances ? C'est quand la prochaine grève ? Pas trop dur de faire les mêmes cours depuis trente ans ? » HURR DURR.

 

 


Alors pour faire court : non, non, non et encore quelques milliards de fois non, le métier de prof n'est pas, n'a jamais été, et sera de moins en moins, avec les années, une sinécure. Je pourrais m'en tenir à vous raconter une semaine typique de boulot pour ma maman, prof de français et latin dans un collège standard de banlieue. Mais je ne tiens pas à sembler encore plus subjective que ce que l’on pourrait déjà soupçonner, aussi vais-je m'appuyer sur une plus large palette d'exemples.

Pour commencer, une réponse que j'ai toujours eu envie de faire à l'argument des vacances fréquentes : je voudrais demander à tous les gens qui se prétendent si bien informés et envient tant le métier s'ils ont déjà essayé de rejoindre la troupe. Le concours est ouvert, les formations accessibles, le statut alléchant et  l'Education Nationale recrute. Venez, on est bien. Mais laissez-moi avant vous conter l'histoire de cet ingénieur reconverti en professeur de mathématiques qui, après six mois d'enseignement, a préféré prendre ses cliques, ses claques fantasmées et ses jambes à son cou pour repartir ingénier comme il le faisait si bien. Ce brave monsieur, que je respecte d'ailleurs pour le courage de sa démarche, n'est pas le seul. Citons un de ses compatriotes qui écrit en 2007 dans un topic de collègues pensant à cette reconversion :
 

« Cela reste un énorme travail d'être prof et surtout c'est organisé différemment : il faut se préparer à travailler beaucoup chez soi. Certes, il y a plus de vacances. Mais les périodes hors vacances sont très intenses. En particulier, une heure de cours est très intense, je n'avais pas connu ça avant. »


Pour ce qui est de l'heure de cours, on va y revenir, mais soupçonniez-vous que le métier de prof ne se limite pas à cela ? Il faut en effet y ajouter : la préparation des cours, la correction des devoirs et le temps passé à remplir les cahiers de textes et les bulletins, à numériser les notes et commentaires, à écrire des rapports, des suivis, et à s'entretenir avec les collègues sur des cas particuliers. Ajoutons encore l'ensemble des heures de réunion : conseils de classe, conseils d'enseignement, conseils de discipline, réunions de pré-rentrée, surveillance et correction des examens, réunion d'harmonisation des notes, rencontres parents-professeurs et rendez-vous demandés par les familles, stages de formation et d'information et j'en passe beaucoup, sans même parler du rôle des professeurs principaux. Pas toujours à des horaires très sympathiques, tout ça.

On peut encore vous demander beaucoup de choses supplémentaires, parfois franchement pittoresques. Participer au jury des d'histoire des arts (ce qui implique de bosser au préalable sur les œuvres présentées), aller visiter les élèves en stage un peu partout en ville ou animer à vingt heures (après les cours donc) le café des parents destiné à les informer sur le brevet des collèges, etc. Tout cela en plus des cours, bien entendu non payé et encore moins en heures supplémentaires - sauf parfois une maigre rémunération pour les heures de jury.

Anecdote vécue #1 : Le salaire à l'heure est divisé par deux s'il y a deux profs au jury, sympa comme raisonnement. Très start-up, très mode.

A savoir également, la préparation des cours est loin d'être la même tous les ans comme certains semblent le penser : vous changerez souvent de programme, de manuels, d'instructions ministérielles. Tout cela implique de repenser le déroulement de votre année, l'organisation de vos séquences, les objectifs trimestriels, et d'harmoniser le tout pour que l'enseignement ne soit pas lacunaire. Cela peut sembler évident mais il faut croire que non : une heure de cours se déroule rarement comme prévu. Une information à faire passer, un devoir non rendu, un clash, une question un peu trop épineuse... et votre chapitre est inachevé à la sonnerie. Il faut alors revoir tout le déroulé des cours suivants.

Le paroxysme du boulot prise de tête étant atteint avec les réformes révolutionnaires et irréalisables pondues par des ministéreux qui n'ont la plupart du temps pour expérience d’enseignement que celle des conférences en université parisienne mais n’ont pas la moindre idée de l’ambiance réelle des écoles, collèges et lycées du reste de la France. Ils lancent des idées vagues et démagogiques d'enseignement pluridisciplinaire et de modernité. Ils parlent d'épanouissement de l'élève et envoient les professeurs en stage de formation pendant leurs heures, supprimant des dizaines et des dizaines de cours qui ne seront jamais remplacés et qui manqueront au programme de la classe qui a le malheur de passer cette année-là. Ils refusent de recevoir les profs concernés pour entendre la réalité du terrain mais écrivent des livres pour montrer comment ils ont bien posé leurs grosses couilles sur l'Histoire de l'enseignement en France ( coucou Najat ).
 


Un autre témoin écrit dans le topic que je citais plus haut :
 

« Ingénieur aussi, puis prof, ben je suis vite retourné vers l'ingénierie. Spécial comme métier, si tu es passionné de maths, c'est pas forcément pour ça que ça te plaira. D'ailleurs tu feras très rarement des maths. »


Judicieuse remarque. Pendant que le concours de profs, notamment de maths, s'obstine à recaler des étudiants n'ayant pas le niveau (complètement aberrant) demandé par les épreuves (au risque de se retrouver en manque de personnel,  en particulier scientifique et de devoir recruter à Pôle Emploi sur simple présentation d’un Bac et d’un sourire, notamment dans le Nord où la situation est préoccupante), on rappelle quand même qu'actuellement la fonction première d'un professeur c'est le dressage. La deuxième : essayer de mettre quelques notions dans la tête d'élèves qui n'ont - pour certains - qu'une envie : repousser ces intrusions comme Harry Potter face au legilimens de Rogue. C’est valable pour à peu près toutes les matières : en latin, si vous vouliez garder les élèves, il s'agissait plus de les distraire avec les histoires de cul de Jupiter que de parler traduction, étymologie ou déclinaisons (cela dit on les comprend, le cul c'est marrant. Si je parle au passé d'ailleurs, c'est que malgré toutes ces tentatives de remplacer l'étude d'une langue morte par l'extrait de Fantasia où on peut admirer Bacchus folâtrer au milieu de petits poneys et donner du vin rouge à son bourriquet, malgré également un soutien puissant du ministère (c'est des sarcasmes), le grec et bientôt le latin sont dans la plupart des établissements non seulement morts mais enterrés. Merci la réforme des collèges 2016 !

 


J'ai utilisé plus haut un terme qui a peut-être choqué les âmes sensibles ; celui de dressage. C'est un peu exagéré, je vous l’accorde. Mais il faut dire que ceux qui pensent que le métier de professeur ou d’instituteur est reposant n'ont peut-être pas pensé qu'il consiste, entre autres choses, à plusieurs heures passées devant le même type d'individus mal dégrossis, bruyants et souvent passablement méprisants du haut de leur adolescence que vous croisez au quotidien dans le métro, la rue, les halls de gare, les cinémas. Ceux qui vous font lever les yeux au ciel et penser « Dieu merci, je n'étais pas si con à leur âge » ; ceux qui vous font préparer mentalement une to do list pour l'éducation de vos futurs rejetons ; ceux qui vous mettent en rogne de bon matin parce que vous les soupçonnez de se foutre de votre gueule enfarinée ou de votre habillement approximatif.

Sauf que quand vous êtes prof, ils sont entre vingt-cinq et trente, ils se soutiennent mutuellement et celui qui vous ridiculisera le plus aura l'admiration des autres dans la cour. Une vague idée des problèmes que ça peut entraîner ? Vous n'aurez pas le droit à l'erreur. Jamais. Pas le droit à un habillement démodé mais certainement pas trop jeun’s non plus. Pas question de laisser traîner la moindre pilosité corporelle en été pour les femmes, pas de pellicules dans les tifs pour les hommes, pas de nez rouge ou de mascara qui coule, pas d'odeur ou de salade entre les dents. Parce que ce n'est pas un rire indulgent pendant quelques secondes que vous aurez, mais selon l'ambiance de votre classe des regards appuyés, des ricanements bruyants, des allusions lourdes, des interpellations franches et surtout la perte immédiate de votre crédibilité pour une durée dont les élèves décideront eux-mêmes. Et là-dedans, vous êtes censé enseigner. Alors pas non plus de bégaiement, pas de lettre oubliée au tableau («ehhh, regarde l'autre abruti, y sait pas écrire» : vécu), pas d'expression un peu trop ancienne, sous peine de pouvoir avoir de vrais ennuis.

Anecdote vécue #2 : Vous pouvez vous retrouver en rendez-vous dans le bureau du principal en présence des parents d'un élève qui hurle que vous l'avez traité de sale chien quand vous avez en fait dit « calmez-vous, nom d'un chien ».

Surtout pas d'énervement ou de hurlements, ou alors extrêmement ponctuels, sinon les élèves sentent que vous êtes débordés et cela empire. Si vous souhaitez donner une punition ou demander à un élève de faire quelque chose, soyez sûr de l'obtenir car la vision de l'impuissance du professeur face à un refus tout net aura évidemment un effet désastreux sur le respect que lui porteront les autres.

Anecdote vécue #3 : Quand un élève vient de vous dire « je m'en bats les couilles », que vous souhaitez lui donner une observation et qu'il vous balance son carnet de correspondance au visage, il est de bon ton de lui demander de le ramasser et de le donner gentiment. Mais si vous êtes ma génitrice, que vous mesurez un mètre quarante-neuf et pesez quarante kilos, que l'adolescent qui vous fait face vous allongerait d'une pichenette, vous avez intérêt à avoir confiance en votre autorité naturelle et en votre regard noir.

 


Certes, il y a des parades à cette pression morale que j'entends déjà certains d'entre vous dénigrer avec mépris dans les commentaires. Malgré tout, je pèse les mots de pression morale : vous connaîtrez la vision de collègues - ou vous-même - s'effondrant en larmes en salle des profs après une heure de cours bordélisée, une heure pendant laquelle vous tendez chaque muscle de votre corps pour ne pas montrer qu'une bande de morveux est en train de vous tuer lentement à l'intérieur (sinon vous perdez, bien sûr, vous n'avez plus aucune chance et votre réputation peut vous suivre longtemps, rendant les choses encore plus facile pour les générations suivantes et plus douloureuses pour vous). Je vous laisse d’ailleurs imaginer les ravages qu’un stress et une colère refoulée constants peuvent faire sur la santé, notamment cardiaque, des plus fragiles.

Il y a par exemple la parade de mon père (professeur d’anglais en collège), qu'il définit comme « danser avec une plume dans le cul pour les déstabiliser », s'habiller de slims pour femme et t-shirts fluos, de bobs hors d'usage, d'espadrilles à fleurs (deux différentes) sur chaussettes en laine (différentes aussi), raconter des blagues de Toto et se comporter comme un De Funès en crise avant de faire cours. En bref, être tellement critiquable qu'on en devient incritiquable, tellement perturbant qu'on évitera de vous contrarier. Cela lui permet d'utiliser sans encombre le manuel qu’il veut, une méthode qui fonctionne, de faire en un an le programme que d'autres font en quatre et de recevoir les remerciements chaleureux des parents chaque année. Mais mon père a tiré de géniteurs moralement et physiquement abusifs une force de caractère qui lui permet d'aller au bout de sa démarche et de se créer un personnage de guignol vaguement attardé pour dissimuler un réel bon enseignement. Je défie quiconque de piétiner suffisamment l'image qu'il souhaite renvoyer de lui en société pour en arriver là.

 


Bien, maintenant rappelons que je n’ai parlé ni d’enseignement en zones difficiles ou zones qui devraient au moins avoir l’appellation et le soutien académique qu’elle procure mais à qui on la refuse parce que ça ferait tache dans la ville ; que je n’ai pas parlé des difficultés de mutation et des systèmes d’échelons et de points ; que je n’ai pas parlé des affectations totalement hallucinantes de non-sens pour les tout jeunes profs, sur trois postes à la fois, à l’autre bout de la France, sur des postes difficiles voire dangereux, en CM2 quand vous demandiez maternelle (le tout en vous prévenant deux jours avant la rentrée histoire que vous ayez bien le temps de vous préparer, anecdote vécue trois fois). Alors, on en est où sur les avantages du métier ?

Ah, mais attention, car je sens déjà les trolls et leurs sabots sans demi-mesure me tomber sur le coin de la gueule (puisqu'ils n'auront sans doute pas lu jusque-là) : je ne dis pas que les conditions sont inhumaines et que les ouvrier(e)s et les caissier(e)s sont bien lotis à côté de ça. Personne ne le dit, en fait. Jamais. Même si la mode est au sophisme bas de gamme pour faire un maximum d’amalgames. Je cherche seulement à rétablir une vérité, je cherche à ce que ceux qui ne connaissent pas la réalité d'un métier ne viennent pas emmerder ceux qui le font avec leur mépris et leur jalousie. Je refuse de cracher sur les cheminots ou les employés des Postes. Angot s'en prend plein la gueule quand elle attaque les artistes. Alors vous, ne venez pas en réunion parents-profs pour expliquer à la personne qui est en face de vous qu'elle ne sait pas faire son boulot. Dites-vous qu'elle fait probablement ce qu'elle peut. Si vous voulez critiquer quelque chose, critiquez un système qui broie et qui semble  se tromper constamment de cible. Critiquez le fait que les décisions soient prises par des fonctionnaires dans des bureaux qui auraient aussi bien pu être ceux du bâtiment d'à côté, à gérer le salon de l'Agriculture, le nombre de flics dans les rues ou la candidature de Paris aux Jeux Olympiques. Critiquez l'absence de cas par cas, l'absurdité de rajouter sur des élèves inadaptés à un système encore plus de ce système (à un principal qui exigeait des cours de soutien pour un élève visiblement malheureux et brisé par l'école, mon père répondit : « Bonne idée, il aime pas les carottes, on va lui en donner tous les jours, double ration »). Critiquez la politique de l'enfant roi qui ne laisse aucune marge aux professeurs - chargés de leur apprendre la plus élémentaire des politesses - pour travailler, les parents et leur susceptibilité devenant pour l'équipe administrative des clients avec leurs réclamations (la mère ne veut pas croire que son enfant vous a insulté et refuse la punition ou les excuses que vous réclamez ? Fermez-la bien gentiment). Critiquez la politique de montée artificielle des notes qui fait qu’à terme le moindre reproche blesse les enfants et que les évaluations ou examens ne riment plus à rien. Critiquez la surcharge des classes qui empêche le suivi personnalisé, les mauvaises répartitions de budget, les programmes ou les matières loufoques, les exigences quotidiennes trop éloignées des réalités des élèves en difficulté (faire signer un mot pour bavardage par les tuteurs quand l'élève en question est élevé par les grands-parents parce que le père est en taule pour avoir tabassé la mère ? Vraiment ?). Critiquez l'absence de suivi psychologique ou psychiatrique des gamins qui en ont besoin ou au contraire la sur-médicalisation du moindre problème de l'enfant selon les moyens de la famille, le manque d'aide pour les enfants non-francophones (et leurs professeurs), le manque de formation pour la réception et l’intégration des élèves souffrant de handicaps.

Mais ne venez pas dire impunément que les professeurs sont des putains d'incompétents partisans du moindre effort. Il y en a, on en a tous eu, moi la première, des glandeurs, des malades, des prosélytes, des abusifs, des imbéciles. Comme partout, en fait. Des dépressifs aussi, mais après cet article j'espère au moins que vous ne songerez plus à le leur reprocher ou à vous en moquer (plutôt à les aider  à se barrer au plus vite s'ils le peuvent). Une chose est sûre, on en a aussi eu des géniaux, moi la première également, qui ont contribué à nous façonner, à faire naître nos intérêts, à éveiller notre esprit critique et à élargir notre culture, avant de disparaître, héros de l'ombre, dans les vieux souvenirs d'un temps qu'on ne tient pas à retenir, en tant que ceux-qui-ont-juste-fait-leur-boulot. N'allons pas cracher sur leur tombe, mais sur ceux qui la creusent pour eux.