Champions d'arcade, les derniers passionnés des compétitions de jeux vidéo

Champions d'arcade, les derniers passionnés des compétitions de jeux vidéo

« Une carrière de e-sportif est éphémère. Les jeux dans lesquels chacun se spécialise ne restent sur le circuit que quelques années. » Dans deux ou trois ans, il compte reprendre ses études pour devenir médecin.


Dans cette interview accordée en 2014 au journal Le Monde Bora Kim aka YellOwStaR, ancien joueur professionnel de League of Legends, résume ce qu'est l'e-sport aujourd'hui : une usine à fabriquer des DragonForce éphémères du pixel. Ces mutants capables de lancer 300 commandes à la minute cèdent vite leur trône virtuel à des Sud-Coréens juvéniles mi-robots mi-maniaques pour entamer une activité professionnelle lambda. Triste hein ? Mais alors, comme le chantait si bien H2O :
 

What happened to the passion?
What happened to the reason for screaming?


Eh bien mon petit père, le noyau dur de la passion vidéoludique véritable ne se situe pas au Pullman d'une métropole chic mais à Laconia, une ville sans intérêt du New Hampshire. Dans cette bourgade de 15 000 habitants, entre une partie de bingo et un tournoi de minigolf, Bob Lawton et son poto Topsnuf accueillent au sein de Funspot des champions de la vieille école, des types capables de traverser l'Amérique pour tester leur virtuosité lors d'un tournoi de Donkey Kong rameutant tout au plus 30 personnes. Ces gentils déglingos mal fagottés sont des survivants de l'âge d'or des jeux d'arcade, cette période bénie située entre 1979 et le début des années 1990, ayant enfanté Pac Man, Q*Bert, Centipede, Frogger, Galaga et autre Space Invaders. Ils sont l'antithèse des stars millionnaires à mèche que sont aujourd'hui Saahil "UNiVeRsE" AroraPeter "ppd" Dager ou Clinton "Fear" Loomis. Ils n'ont ni équipe ni sponsoring. Personne ne tente de les recruter. Ils sont l'équivalent du collégien asthmatique obèse finissant gardien de but en cours d'EPS, faute d'avoir été retenu par ses potes lors de la constitution des équipes de foot. 

Prenons Tim McVey : il est l'exemple type de l'oldschool hardcore gamer. Âgé de 16 ans, rondouillet et doté du visage brouillon classique de l'adolescent moyen, il est, en 1984, le premier joueur à franchir le milliard de points à un jeu d'arcade (en l'occurence Nibbler) et ce avec un seul credit. Les rageux lavent son pare-brise. Pour y parvenir, il reste derrière le même écran 44 heures de suite dans la salle d'arcade Twin Galaxies, sans dormir. 44 heures avec une seule pièce de 25 cents suite à un pari avec son pote Tom Asaki (ce dernier ayant dépassé les 800 000 points sur le même jeu). Le record instauré, il rentre chez lui et demande à sa mère de lui préparer des macaronis au fromage avant de s'écrouler dans son lit et de se réveiller 36 heures plus tard. Lunettes noires, vitres baissées, c’est lui dans la benso. 20 années ont passé, Tim mène une vie des plus banales. Le train-train que nous connaissons tous est son quotidien jusqu'à... jusqu'à ce qu'il découvre que son record n'est plus : l'italien Enrico Zanetti a réalisé en 1984, dans un anonymat quasi complet, un meilleur score que lui. Il décide alors de revenir à l'entraînement pour reconquérir son titre. Il y consacrera ses soirées, ses week-ends et même ses vacances pendant plusieurs années. Il échouera un nombre infini de fois jusqu'au 25 décembre 2011. Jour où, après avoir passé le réveillon accroché à son joystick, il parvient enfin à atteindre le score historique de 1 041 767 060. La banane du siècle (qui depuis a été dépassée par Rick Carter et Elijah Hayter). Il peut alors reprendre le cours de sa vie. Tous ces sacrifices pour quoi exactement ? Pas grand chose en fait si ce n'est la fierté de voir son nom figurer en haut d'une liste que très peu consultent mais que tout le monde respecte. Un documentaire lui sera consacré, l'excellent Man vs Snake, réalisé par Tim Kinzy et Andrew Seklir.

 


On croise dans ce reportage quelques grands noms du jeu d'arcade comme Dwayne Richard, qui fut pendant longtemps LE challenger de Tim à Nibbler. C'est un peu le Keith Morris de la bande avec ses t-shirts Rancid, ses dreads de punk à clébards et ses techniques de fomblard. Il figure aujourd'hui à la 139e place des meilleurs joueurs d'arcade selon Twin Galaxies mais sa renommée va bien au-delà, notamment grâce à ses scores sûrs aux classiques Donkey Kong 3, Gauntlet et Arkanoid Returns, mais aussi grâce à son attitude d'éternel jeune con sorti d'un clip de The Offspring. Dwayne est, comme Tim McVey, un nerd se droguant au challenge. Chaque nouveau record est un défi, chaque défi est l'occasion d'écraser d'autres champions. Les deux d'ailleurs se sont mesurés à Nibbler lors du MAGFest 2008. Le combat virtuel se déroulait loin de la communauté vidéoludique du festival, bien trop occupée à admirer les exploits à Soul Calibur de quelques gros calibres sans intérêt. A l'abri des regards ils se sont lancés dans un marathon de plusieurs dizaines d'heures jusqu'à ce que la machine de Dwayne casse et que Tim craque nerveusement. Parties terminées, malgré des efforts intenses, dans l'indifférence générale. Ce n'est pas la célébrité qui anime ces gars mais bien la volonté d'exceller dans un domaine impossible.

Derrière des scores à neuf chiffres se cachent des passionnés se perdant corps et âmes dans le perfectionnement de leur technique. Steve Wiebe en est le parfait exemple. Héros taciturne du documentaire King Of Kong, Steve est capable de se couper du monde des jours entiers pour toucher à la perfection. Cela dépasse le simple cadre du jeu vidéo : il est en effet du genre à tenter d'être une machine à la batterie, au basket ou à la guitare, quitte à en oublier le temps d'un instant sa vie personnelle, professionnelle et familiale. Il incarne le nemesis d'Allen Iverson. C'est un rat de l'entraînement extrême. Le climax de sa carrière dans l'arcade gaming fut sa confrontation avec la légende Billy Mitchell - considéré comme le plus grand joueur d'arcade de tous les temps - pour le titre de meilleur gamer à Donkey Kong. S'attaquer à Billy c'est s'attaquer à un monument : 3 333 360 points à Pac-Man, 1 270 900 points sur Donkey Kong Jr., 1 062 800 points sur Donkey Kong, 7 881 050 points sur BurgerTime, 10 millions de points sur Centipede, élu joueur de jeu vidéo du siècle au salon de Tokyo Game, le gars pèse lourd. On ne s'attaque pas à Michael Jordan en se lissant la teub. Steve s'est donc entraîné des centaines d'heures avant de réussir l'incroyable : détrôner le patron pendant 943 jours - notamment grâce à son score de 985 600 points au sein de la salle d'arcade Funspot, score aujourd'hui explosé par Robbie Lakeman puis Wes Copeland, le nouvel élu, qui avait parié 1 000 dollars sur un forum le fait d'être en capacité de battre un record jugé intouchable.

Des champions chassent d'autres champions. Aujourd'hui David Nelson, Jason Cram et Donald Hayes sont sur le podium des plus gros scoreurs mondiaux. Avec leurs comparses ils effacent sans bruit les performances des géants Dwayne Richard, Billy Mitchell, Steve Wiebe et Tim McVey. Ils sont comme ces lutteurs olympiens anonymes, sacrifiant tout sans gloire au bout de l'effort dans le seul but d'être le numéro un, loin, très loin de l'univers à paillettes et sans passion de ces peigne-culs de l'e-sport mais proche, très proche de la planète TASeur - speedrunner.

 


Kung Off 2 - Denver 2012 - sauce

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