Jordi Savall, MVP de la musique baroque

Jordi Savall, MVP de la musique baroque

J’ai longtemps hésité à rédiger ce papier sur Jordi Savall. C’est que le personnage est intimidant et que pour aborder ce titan de la musique, il faut plus que les simples cours de musique dispensés au sein de nos collèges (et collégiennes pour les plus habiles). Puis, je me suis dit que nous étions bel et bien en 2017, à une époque formidable où tout le monde peut s’égosiller sur n’importe quel sujet tant qu’il a assez d’aplomb pour avoir l’air d’avoir raison. Si Jacqueline, 62 ans et retraitée, pouvait y aller de son petit commentaire sur Facebook concernant le football et Neymar, alors pourquoi n’aurais-je pas le privilège, moi aussi, de m’épancher sur le cas Savall et de vous entraîner avec moi dans ma vacuité culturelle ? Peut-être aurais-je le plaisir de me faire rectifier, sévèrement mais avec justice, par quelques-uns de nos merveilleux lecteurs. Le cas échéant, vous aurez lu ici un ramassis de conneries mais cela ne vous changera pas de ce que vous pouvez lire sur votre écran à l’accoutumée, et au moins, vous aurez ravi vos tympans comme Émile Louis un enfant.

Cette petite introduction en guise d’amuse-bouche passée, avalons désormais l’ogre Savall si vous le voulez bien.

Jordi Savall, comme son prénom l’indique, provient du pays Catalan. C’est important, car il a récemment mis un gros taquet au ministère espagnol de la Culture en refusant le Prix National de la Musique. Cela pose un cadre doré. Né en 1941, il n’a pas encore été rappelé aux limbes pour la simple et mirifique raison qu’il n’a pas encore fini sa mission divine sur Terre. Laquelle peut-elle bien être ? Parvenir à sublimer et ressusciter environ quatre à cinq siècles de musiques qui ont disparu ou sont profondément enfouis dans les bibliothèques où seuls encore les arachnides composent leurs toiles dans des silences séculaires. 
Tout d’abord violoncelliste à Barcelone, le petit Jordi vient faire un tour à Paris où il découvre un homme dont on n'honore aujourd’hui guère plus la mémoire, car moins représentatif de notre prestige culturel que notre David Guetta national, j’ai nommé Marin Marais
 

"Il décide ainsi de consacrer sa vie à un instrument qu’on avait quasiment jeté aux égouts de l’Histoire : la viole de gambe"


Celles et ceux qui auront vu le film Tous les matins du monde d’Alain Corneau en sauront déjà plus sur ce mannele, les autres sont priés de s’en foutre ou de le visionner. Le petit Jordi se trouve transformé par son copain Marin, c’est une révélation et il décide ainsi de consacrer sa vie à un instrument qu’on avait quasiment jeté aux égouts de l’Histoire : la viole de gambe. Si vous n’avez pas cliqué sur l’hyperlien pour cause d’encéphalogramme plat, la viole de gambe est une cousine espagnole un peu cagole du violon. Elle a rythmé la vie musicale autour du XVe siècle et fut l’un des instruments majeurs de la Renaissance et de l’époque Baroque, avant d’être bouffée par son côté aristocratique et par le violon qui n’est autre qu’un instrument d’Irlandais ivre mort comme tout le monde le sait.
 


Le jeune Jordi se décide alors à gratter sous la patine du temps pour parvenir à faire de nouveau résonner les notes d’or de la viole. Il s’entoure, accompagné de son fidèle instrument, de plusieurs ensembles et orchestres de musiques historiques dont il sera l’instigateur, principalement l’Hespérion XXI ainsi que Le Concert des Nations.

À maintenant 76 ans, Savall a connu depuis bien longtemps l’amour de sa vie, Montserrat Figueras, sa femme, mère de ses deux enfants et soliste. C’est elle qui savait donner de la voix pour permettre à son mari de composer et de jouer avec autant de lumières que possible lorsqu’il se servait de ses doigts abîmés dans ses grands moments de viole. Puis, malheureusement, comme une étoile filante elle prit son envol vers un trou humide dans la terre, et ce fut sûrement majestueux, car tout ce que fait Jordi Savall est majestueux, magistral ET humble.

Accompagné d’autres vaillants compagnons, Jordi Savall se transforme en Howard Carter (ou Indiana Jones si vous voulez) de la musique.

Si son top 5 retentira avec un air de déjà-vu jusqu’à vos tympans, comme la cultissime et royale Marche pour la Cérémonie Turque de notre bon Lully pour la pièce du Bourgeois gentilhomme (à ce jour, je n’ai toujours pas trouvé de meilleurs titres pour accompagner mes sorties de toilettes publiques, ainsi que tous les petits moments de la vie où il est de bon aloi de rappeler que nous sommes français et fiers d’être de gentilhommes bordel de merde), Savall c’est aussi plus de 110 albums au moins sur Deezer. Relis-moi bien ce nombre et compare le à ta discographie de U2, c’est ce qu’on appelle sentir le poids de l’histoire, n’est-ce pas. Autant dire que notre Jordi est un grand malade de l’enregistrement (il est son propre éditeur), et surtout un fou damné de musique classique et baroque, bien entendu, mais aussi de musique divine, de musique populaire, bref de toutes les musiques que nous avons délaissées car trop éloignées culturellement de nos habitudes, ou de notre histoire.
 

"Savall est génial, le genre d'être humain qu'on aimerait voir plus souvent à l'Education nationale"


Savall est génial, le genre d'être humain qu'on aimerait voir plus souvent à l'Education nationale : exigeant, bienveillant, perfectionniste, curieux, attentionné et empli de sagesse. Voilà ce qui se cache derrière les rides de Jordi Savall, de son sourire et ses malicieuses lunettes, et voilà ce qui permet à l’homme de jouer et d’accoucher d’albums aussi divers que merveilleux, traitant de thèmes aussi fous que ce bon vieux Caravage, ainsi que l’ensemble de nos fratés de la cour de Louis XIV, et même une version accompagnatrice de La Folie d’Erasmus lue en Anglais.
 Chacun ses préférés, mais pour vous montrer un échantillon de l’œuvre babylonienne de l’artiste, voici quelques-uns de mes albums favoris sur lesquels vous pourrez tomber dans ce grenier magique qu’est la discographie de Jordi Savall :

- La Folia, sorti en 1998, retrace et dépeint en 8 morceaux la folie en musique, son impétuosité, son pétillement, sa virevoltante insouciance. Vous en retrouverez une version plus dansante, moderne et saisissante par le DJ français Camille Rodriguez, preuve que le style est intemporel en musique.

- Biber: Battalia À 10 / Requiem À 15 In Concerto, sorti en 2002, sûrement un des albums les plus homogènes et les plus rythmés de Savall, à mon humble et risible connaissance.

- Les Grandes Eaux Musicales De Versailles, si vous voulez vous pavaner en un dimanche après-midi, dans ces quelques mètres carrés de surface terrestre dont vous pouvez revendiquer le titre de propriété à tout manant venant, et ce au prix d’une terrible échauffourée avec votre vil banquier, ce Shylock de tous les diables. Soyez fier, sur cet espace, vous êtes comme roi en son royaume.

- Pour me faire pardonner l’insulte (cf supra) à nos amis buveurs de Guinness devant l’éternel et l’écume, je recommande fortement l’album du druide Savall, au nom doux et sirupeux comme le chouchen de ma grand-mère : the Celtic Viol. 1h15 de musique guillerette et au-dessus des standards classiques que vous entendrez dans les meilleures crêperies d’Armor et d’Argoat.

- Les albums Jérusalem, Istanbul, The Forgotten Kingdom ainsi qu’ Orient - Occident seront l’équivalent culturel de la sauce algérienne sur votre kebab pour vos tympans. Un mélange des cultures dont on ne peut qu’acquiescer et qui vous transportera dans des royaumes immenses comme la Perse, où des assassins répandent les boyaux magnifiques de princesses parfumées et rayonnantes comme l’étoile du berger. En route pour ce fabuleux voyage, Haschichin.

Vous l’aurez compris, Jordi Savall est un magnifique parc d’attraction vivant, tout à la gloire de musiques auparavant cachées, et que son talent et son génie sont parvenus à retrouver. Il est un routeur vers des cultures que nous ne maîtrisons pas assez et un rempart contre la standardisation de nos cultures et de nos mélodies, gardien des vieilles mélopées et promoteur. Il ne tient qu’à vous de traverser chacune des portes musicales que sa discographie propose et si vous doutez encore, je vais vous donner pour finir des raisons de vous pencher sur l’œuvre de ce catalan au sourire joyeux. Car il est de nouveau temps de rêver à des mélodies chargées d’épices, de sang, d’intrigues, d’amour, qui sont en un mot faites de l’étoffe des rêves.
 


Pour tous geeks, tous fans de Moyen-âge et surtout les deux, la discographie de Savall est un palliatif hautement nécessaire pour renouveler la bande-son de vos Total War et de vos Crusader Kingdoms. Finies les mélodies insipides, faussement pieuses et répétées en boucle, Savall vous offre une boite musicale quasi infinie pour créer votre propre univers. Testez donc l’album Jérusalem sur Crusader pour donner du cachet à votre Deus Vult. Vous m’en direz des nouvelles. Les fans d’histoire seront servis, surtout s’ils farfouillent aussi du côté d’albums tels que The Borgia Dynasty ou encore Isabel I, Reina De Castilla.

Enfin, pour la catégorie la moins nombreuse j’imagine, les onanistes et les culbuteurs et culbutrices pourront essayer leurs orgasmes avec du Savall plein les oreilles, ils y trouveront de vastes univers orientaux (et c’est autre chose qu’Aïcha), d’autres dimensions, pour ajouter à leurs plaisirs coupables un soupçon de délice honni et de culpabilité catholique, ainsi que beaucoup de tendresses. Pensez à rincer avec du Limp Wrist après.
 

"Jordi Savall est l’un des rares artistes à avoir tant apporté à la musique de ces dernières années"


Jordi Savall est donc sûrement l’un des rares artistes à avoir tant apporté à la musique de ces dernières années, sans pour autant lâcher de gros beats dans les sombres et obscurs clubs et boites de night du globe. Loin des drogues de synthèses, Jordi est pourtant un être de lumière. Il est l’artiste multiculturel par excellence, respectant toutes les traditions et cultures, se permettant l’année dernière d’aller jouer dans la jungle de Calais pour lutter contre les préjugés. Alors même qu’il remet à jour des musiques traditionnelles, héritages parfois repris stupidement par certains nationalistes rasés et royalistes bouclés, Jordi Savall le Catalan ne connaît pas de frontières et apporte aux problèmes du monde sa curiosité et sa virtuosité plutôt que la haine et le renfermement.

Je propose de finir sur les mots du maître, dans une interview grandiose donnée pour l’Express où on y parle Kant, Massacre de Bézier, Colonisation et d’Elias Canetti  :

« L'art est l'une des dimensions les plus élevées de la vie sur terre, mais il n'est pas suffisant en soi. L'esthétisme pur peut mener à la déshumanisation. Si la musique est une distraction ou même un idéal déconnectés d'une dimension spirituelle, de la souffrance des autres et de la vie quotidienne, cela peut mener aux totalitarismes. La musique a toujours le pouvoir d'ouvrir les cœurs les plus endurcis. Songez au destin de Shlomo Katz, ce musicien juif roumain à Auschwitz. avant d'être gazé, il a demandé à l'officier la permission de chanter une prière de mort. L'officier a donné son autorisation et il a été si bouleversé par la beauté du chant qu'il l'a aidé à s'échapper, alors qu'il n'était qu'un pion dans l'engrenage. 

Notre époque est fascinée par des gadgets, mais elle a perdu le sens véritable des choses. L'homme peut endurer beaucoup de choses: la guerre, la famine... mais sans la paix dans son coeur, on ne peut pas vivre. Finalement, l'amour, l'amitié et la musique sont les seules choses qui à mes yeux aient un sens véritable. »

Longue vie à toi, Savall.

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