Comment John Wayne m’a appris à vieillir de manière crédible

Comment John Wayne m’a appris à vieillir de manière crédible

Le temps passe, la mort arrive. Inexorablement. Inéluctablement. Certains font tout pour combattre cette usure du temps. Crise de la trentaine, crise de la quarantaine. Dépression, réclusion. On se noie dans le sport, on se jette à corps perdu dans le crossfit, on draguouille les petites jeunettes, on s’encanaille le week-end, on se met des grosses races puis on remarque qu’il faut, au bas mot, une semaine pour se remettre d’une toute petite nuit blanche. Been there, done that. Mais voilà, on ne peut rien y faire, on vieillit, je vieillis, nous vieillissons, tout le monde vieillit. Chacun découvre ses propres signes avant-coureurs de son passage dans la case supérieure, chacun atteint un point de non-retour qui lui fait dire :

 

« Ça y est putain, je suis une vieille bique. »

 

Ensuite il faut soit vainement essayer de combattre cet état de fait tout en sachant que la défaite sera forcément au bout du combat, soit l’accepter à bras ouverts et en tirer le meilleur. Perso j’assume totalement le fait que mes soirées entre amis ressemblent de plus en plus à ça et de moins en moins à ça.

J’ai vraiment compris que je commençais à me délabrer le jour où je me suis mis à porter des chaussettes en fil d’Écosse et à prendre parti pour John Wayne, à aimer les films de John Wayne, à comprendre John Wayne. Bien sûr il y avait des symptômes avant ça : l’envie de planter une lame dans la gorge de chaque jeune que je croisais, la joie de voir Charles Bronson tirer dans le dos des racailles bronzées, une détestation galopante du monde, de moi-même et de mes congénères. Ce flot de haine s’est peu à peu tari pour devenir un petit ruisseau fangeux qui pue toujours autant mais auquel je me suis habitué. La vieillesse c’est ce moment où tu passes de « je vous hais bande de tas de cons » à « vous êtes un gros tas d’cons mais franchement j’en ai vraiment plus rien à foutre ». Ce moment où tu passes de la posture à l’être. Il faut l’accepter. La comprendre. L’embrasser. Ne surtout pas la chasser. Elle peut arriver n’importe quand, à n’importe quel âge, mais chaque fois, elle débarque sans crier gare, il suffit juste de l’attraper. Si elle n’arrive jamais, c’est que le temps est venu de sérieusement s’interroger sur soi-même. Pour certains la vieillesse est un naufrage, moi je dirais plutôt que la vieillesse est un sauvetage.

Au début ce n’est qu’un petit truc qui picote en dedans, on ne sait pas trop quoi mais c’est là, et ça fait chier. Puis on remarque deux - trois modifications dans la vie de tous les jours. Les couleurs quittent les rayonnages de la garde robe pour laisser la place à un beau dégradé qui va du gris foncé jusqu’au noir en passant par le bleu nuit. L’attrait du canapé se fait de plus en plus fort, les soirées en banlieues semblent de plus en plus pénibles. Les disques de Death Metal fluo et de Beatdown à bandanas prennent la poussière, les albums de Converge post « Jane Doe » n’ont plus aucun intérêt, le spleen de « Closer » de Joy Division serre la gorge plus que n’importe quel autre album de Funeral Doom ou de Suicidal Black Metal, Douglas P avait tout compris avant tout le monde et Kazuki Tomokawa, même si on ne comprend pas un traitre mot à ce qu’il raconte, symbolise mieux que personne nos tourments intérieurs. C’est comme ça, c’est ainsi, on n’y peut rien. L’esprit signifie au corps qu’il est temps de faire la paix et de vivre en harmonie. Moi je l’ai accepté et aujourd’hui je n’en vis que beaucoup mieux. Vieillir c’est accepter de ne pas être parfait, de faire autant de conneries que n’importe qui d’autre à la différence près, qu’on apprend à vivre avec et à les assumer pleinement. Vieillir est le moment ou le moi du miroir s’harmonise totalement avec le moi qui le regarde. Comme le disait Riton Rollins :

 

« Half of life is fucking up, the other half is dealing with it.  »

 

Ma vieillesse possède un visage, une forme, un corps : celui de John Wayne. Pour toujours, j’associerai mon passage à l’âge vraiment adulte au visage dur mais juste du Duke. 1m93 pour 102 kg de sagesse, de fermeté, de force brute et de non compromission. Jeune, je détestais Wayne, je le haïssais plus que tout. Lui, tout ce qu’il représentait et que je n’étais pas. Les responsabilités, la droiture, le sérieux, encore une fois l’absence de compromis et une capacité à se foutre royalement de tout ce qu’on pouvait penser de lui. Moi j’étais Tuco Benedito Juan Maria Ramirez dit « Le Porc », celui qui dans « Le Bon , La Brute et le Truand » symbolisait la vie, le liberté et une certaine forme de yoloisme. Le western rital sale, vulgaire, anticonformiste bien plus que le western américain de merde, ce truc pour vieux en santiags, fan d’Eddy Mitchell. La France a Johnny, les USA ont John Wayne. Rétrospectivement, j’ai envie de me mettre des pains dans la tronche tellement j’étais un petit ignorant arrogant. Comme j’étais stupide. Je me rappelle très bien de ma dernière Saint Valentin. Je j’ai passée dans un petit cinéma de quartier à mater un western de Fritz Lang et là j’y ai vu un couple de petits vieux, un bon quatre-vingts ans chacun, avec un exemplaire de Pariscope et un crayon à papier à la main, entourant les séances intéressantes. Le noir s’est fait, la dame a posé sa main sur celle de l’homme et elle ne l’a enlevée que lorsque la lumière s’est rallumée. Il a pris son manteau et l’a gentiment donné à sa femme. La beauté de cette scène m’a frappé comme rarement. J’ai compris que la vie à laquelle j’aspirais était celle-là.

 

 

Je me suis mis à acheter des films de John Wayne en dvd - ils sont très nombreux et aisément trouvables à petit prix - et à les comprendre intimement. J’ai perçu ce pourquoi des mecs comme Huston, Ford ou Hawks avaient fait tourner ce « grand fils de pute » comme l’appelait John Ford. Dès que la grande carcasse du Duke débarque en pleine lumière, bien peigné, bien sapé, inamovible, il se passe quelque chose, je suis conquis. Il m’offre la possibilité de me confronter à moi-même. Le Duke symbolise tout à la fois : le père de famille, le mari fidèle et l’homme viril, droit dans ses bottes, une carabine à la main. Une anomalie pour l’époque et qui l’est encore plus aujourd’hui. L’histoire m’importe peu, je veux simplement regarder John Wayne. Le voir faire la morale et me rendre compte que, putain, ce mec a tout compris. Le voir mettre des droites et me rendre compte que, putain, ce mec a raison. Le voir apprendre à construire une cabane au petit Billy et me rendre compte que, putain, ce mec connait les vraies choses. Alors oui, ok, parfois, il met des peignées à des peaux rouges, des hippies ou des Viêt-Congs qui, finalement, ne font que faire valoir leurs droits. Mais vieillir c’est aussi comprendre que personne n’est parfait et ne mérite d’être idolâtré (excepté Andrea Pirlo et The Rock), pas même Duke. Il n’y a pas si longtemps, si j’avais vu Red River de Howard Hawks, j’aurais pris parti pour ce petit gringalet de Monty Clift mais maintenant je suis du côté de Wayne parce qu’on ne peut qu’être du coté d’un mec qui, un jour, a dit :

 

« Life is hard, it’s harder if you’re stupid ».

 

Dorénavant, le Duke est toujours là, une balise, un pilier qui me rappelle que j’ai passé l’âge de ces conneries, un phare m’indique le droit chemin dans les tempêtes de l’existence. Je serais bien incapable de citer le nom du personnage d’un de ses films. Cela a très peu d’importance parce qu’on se fout du personnage, c’est John putain de Wayne. John Wayne ne joue pas, il est John Wayne. Les metteurs en scène n’écrivent pas de personnage, ne dirigent pas de comédien, ils filment John Wayne. Ce type a traversé toutes les époques avec la même attitude et le même caractère. Il n’y a eu qu’un Wayne et il n’y en aura jamais qu’un seul. Il symbolise quelque chose de profondément archaïque qui semble venu du fond des temps et qui traversera tous les âges. Il donne l’impression de toujours avoir été là. Etrangement, celui qui l’a le mieux compris est un type qui le déteste cordialement et qui se pose comme son exact opposé : Hunter S. Thompson. Bon, on ne va pas accorder trop d’importance à un hippie complètement défoncé au LSD hein.

John Wayne symbolise une certaine Amérique, certaines valeurs qui sont pour la plupart celles que mes parents ont vaguement tenté de m’inculquer et que je tenterai vaguement de transmettre moi aussi. Sois gentil, sois poli, bats-toi pour ce que tu crois, finis ton assiette, fais tes prières, vote Reagan et botte le cul de ces putains d’Indiens. Bon, j’ai dit « certaines » hein pas « toutes ». Vieillir c’est aussi faire fonctionner son esprit critique le plus objectivement possible. Je n’adhère pas à une grande partie des mots et des actes du Duke, mais comme il m’a appris à me battre pour ce en quoi je crois, quand il aura tort, j’irai dire à ce connard de machiste, rétrograde et républicain de mes couilles d’aller bien se faire enculer. Parce que n’oublions pas que ce mec est un fasciste de merde. Un fasciste de MERDE ! Et c’est aussi ça la sagesse, dire franchement les choses à un vieil ami, ce qu’il sera pour le restant de mes jours. Un phare, un roc. Certains se posent la question « What would Jesus Do ? », moi je me demande « What would John Wayne Do ? ». Et je ne ferais rien de ce qu’il ne ferait pas. Par contre, je ferais des choses que lui, ne ferait pas. Notez la nuance, elle est importante. Il a ses défauts certes, j’ai les miens aussi mais grâce à lui, maintenant, je n’ai plus peur car je sais de quoi sera fait mon avenir : d’une grande San Pé rondelle, d’une paire de chaussettes en fil d’Écosse et d’un paquet de films du Duke.


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