Phonétique des combats de Jackie Chan

Phonétique des combats de Jackie Chan
AUTEUR

Elwood P. Dowd

PUBLIÉ

Le

À la fin des années 1970, le film de kung-fu est l’étendard flamboyant du cinéma de Hong-Kong. Bruce Lee ayant révolutionné le game et piqué l’intérêt des spectateurs occidentaux, on assiste à une multiplication des films de pains dans la gueule. Et si on retient bien souvent les images d’un combat incroyable, on en omet une des composantes principales : la bande son. À l’époque, on ne s’embête guère à faire des prises de son pendant le tournage, tout est retravaillé en post-production. Cela n’empêche pas que certains films se démarquent par leur sens de la parade musicale. Oui, il faudra attendre 1992 et Police Story III pour que les spectateurs découvrent la voix de Jackie Chan, mais toute sa filmographie repose sur un sens aigu de l’harmonie du geste. Ses scènes sont littéralement des ballets asiatiques. À titre d’exemple, on peut citer la scène d’ouverture de La Danse du lion dans laquelle la star des cascadeurs perd un battle de wǔshī (danse traditionnelle à deux contre deux en costume de lion) tout comme le match de dacau dans Dragon Lord. Si certains auteurs n’hésitent pas à comparer Jackie à Fred Astaire et Gene Kelly, c’est bien parce que les dimensions mélodiques et rythmiques des comédies d’arts martiaux sont tout aussi fondamentales que dans les comédies musicales. Il semble donc opportun de répertorier les patterns récurrents qui ont forgé le solfège brutal du film de kung-fu.
 

Feulo
 

 

 

Mouvements de l’air ambiant sur les corps agités. Là, on est dans le coup dans le vide, il n’y aucun contact mais la force du mouvement est telle que le corps est projeté en avant sans que l’atmosphère n’ait le temps de suivre. De ce décalage cinétique naît le feulo, froissement furibond décoiffant le mur du son. On le retrouve plus particulièrement dans les scènes d’entraînements dans lesquelles Jackie, dernier maître de l’air, violente notre fidèle H2O. Dans Le Chinois se déchaîne, Jackie est guidé par Maître Pai Cheng-Tien dans la voie du serpent. Alors qu’il s’applique à attraper des oeufs en équilibre sur des bâtons, les mélomanes seront ravis par la finesse des feulo accompagnés du non moins célèbre Oxygène Part 2 de Jean-Michel Jarre.


Tchi
 

 

 

Coup contré. C’est l’élément de base de la composition martiale hong-kongaise. Combattant A assène une mandale à combattant B qui fait barrage de son corps dans le but d’esquiver et de tenter une riposte. Le tchi est un fragment du discours amoureux entre le tibia et le cubitus, la love story cinglante entre le low kick et le self-defense, le La La Land de la marave. Par ailleurs, c’est un véritable marqueur de l’équilibre du combat. Lorsque les tchi sont nombreux, on peut décemment considérer que les adversaires sont de niveaux équivalents et qu’on aura affaire à une bagarre d’anthologie. En temps normal, ce sont bras et jambes qui assurent ce concerto pétaradant, mais l’excentricité de Jackie invitera d’autres parties du corps à la fête. On notera les légendaires parades de boobs qu’on peut  apercevoir dans La Hyène intrépide où Jackie apparaît grimé en donzelle surentraînée.


Pfrouh
 

 

 

Stricte continuité du tchi. Dans la phrase musicale de la baston, le pfrouh est la cadence finale. Le noble art de la tatane made in Hong-Kong est régi par le principe de tension / détente. Les opposants ne sont pas des machines à foutre des gnons que diable ! Il arrive qu’à la suite d’une série de tchi bien placés un des combattants baisse sa garde et s’en prenne un en plein dans le tarin. C’est le pfrouh. La violence s’y exprime pleinement, douleurs musculaires et perte de l’ascendant mental sur l’adversaire. Chez Jackie, le pfrouh s’accompagne bien souvent d’une grimace pour souligner le choc. Bien que le métier de cascadeur soit de feindre ce qui sera éprouvé physiquement par le spectateur, le risque zéro n’existe pas. Les chutes et les coups sont parfois réels, en témoignent les making-of des génériques ou la scène finale du Marin des mers de Chine lorsque Lo San-Po, le roi pirate, se prend un magistral coup de pied en plein dans le dos. Ici, le pfrouh est décuplé par un effet de delay propre aux actions en slow-motion. Finalement, le pfrouh est suivi d’un silence. C’est donc le moment de respirer et d’analyser le style du kung-fu de l’attaquant pour repartir à l’assaut le coeur vaillant.
 

Wouhi
 

 

 

Sifflement des armes. Chez Jackie, tout est potentiellement une arme. De la lance à la théière en passant par les bancs ou les portants de vêtements, chaque élément du décor est un éventuel allié. Le générique de début du Magnifique est une parfaite démonstration du maniement de la lance (qiang), du sabre (dao) et du tonfa (tonfa n’a pas de traduction). Les wouhi rythment à eux seuls cette scène d’introduction déconnectée du reste du film. Même si quelques éléments orchestraux viennent assaisonner les plans figés, l’attention du spectateur est focalisée sur cet opéra de wouhi en trois actes à la gloire des armes traditionnelles. Variante : le sling. Réservé aux sabres et plus généralement aux armes contondantes, le sling se démarque par sa sonorité métallique. Il incarne le danger de l’entaille dans la chair. Attention jamais de nunchakus pour Jackie, instrument de mort réservé au Petit Dragon, Bruce Lee, dont la comparaison fait toujours souffrir les acteurs asiatiques. A noter que le destin les aura tout de même réunis sur La Fureur de vaincre et Opération Dragon alors que Jackie était tout jeune cascadeur.


Waïah
 

 

 

Bruits gutturaux qui se faufilent en style hoquet et qui conjuguent le choc des corps au halètement du souffle. Les théoriciens du kung-fu lui donnent plusieurs noms : chi-yi, qi-i, fa-sheng ou encore kiai. Il s’agit de l’expiration ventrale qui permet l’expulsion du mouvement et ce pour deux raisons principales. D’une part, l’expiration au moment de l’impact diminue la violence du coup potentiel de l’adversaire. Les muscles abdominaux sont contractés et l’abdomen s’est vidé de son air, autant frapper contre un mur de briques. D’autre part, le cri permet de déstabiliser l’opposant et de lui faire peur. Il arrive régulièrement à Jackie de sortir de ses gonds. Incapable de trouver la bonne manière de vaincre son adversaire, il va puiser dans ses ultimes réserves d’énergie pour basculer dans une folie meurtrière bien bruyante. À la fin de Drunken Master II, Jackie est littéralement possédé par le démon de la boisson. Il fonce droit sur son adversaire beuglant de toutes ses tripes, dégobillant son quatre heures et son minuit aussi. Variante : le mouahahah, rire sardonique de l’illustre jean-foutre cantonais. Comme tout bon scénario de catch, le héros part avec les faveurs du public avant de se prendre une sévère déculottée dont le grand méchant se gausse allègrement. Il marque sa supériorité à travers ce rire sournois qui inspire notre aversion.

Ainsi se décompose la palette d’éléments sonores qui suivront Jackie de La Nouvelle Fureur de vaincre à Who Am I ?

Hélas, depuis son ascension hollywoodienne, l’accent est moins porté sur ces menus détails qui apportaient tant de charme aux productions hong-kongaises. Le cinéma de Jackie Chan est fortement influencé par sa formation à l’Académie Chinoise d’Art Dramatique sous l’égide de Yu Jim-yuen. Il ne coordonne pas des cascades, il chorégraphie des ballets burlesques tant et si bien que le combat devient symphonie. Faire un film de kung-fu, ce n’est pas seulement sublimer la technique martiale des acteurs et des cascadeurs, c’est aussi mettre un poing d’honneur à rechercher la musicalité des performances pour faire respirer le spectateur au même rythme que l’action.

 

Bonus track : le générique de fin est bien souvent chanté par Jackie himself, pourquoi s’en priver

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