Internet est devenu un dépotoir : il est grand temps de le nettoyer

Publié le par Chat noir

Le grand génie Internet a fini par réussir à créer un monde d’enfants rois qui s’ébattent joyeusement dans leurs excréments en reluquant le fondement de leurs voisins. « Qui est le plus hype ? Qui a le meilleur filtre Instagram ? Qui qu’a plus de like ? » sont devenues des injonctions à toujours plus de médiocrité. Le robinet à conneries coule à plein régime et alors que berges et champs sont envahis par ces eaux saumâtres, nous pataugeons joyeusement en faisant des bombes dans la fosse septique.

Qu’avons-nous fait de la nature, de l’esthétisme, du temps et de l’ordre des choses ? A quel moment philosophie est-il devenu synonyme d’idéologie - un gros mot n’opposant que des réactionnaires phallocrates à des mondialistes béats ? Que sont devenus les Lucrèce et les Virgile ? Le Testament de Meslier et les Thoreau ? La pensée des faits, l’élégance de Walden où la cabane sibérienne de Sylvain Tesson ?
 

Le point de non-retour est atteint.


Je vois chaque jour défiler des bataillons de photos sur Facebook nous starifiant, nous individus exceptionnels, nous flocons de neige uniques et merveilleux, nous enfin, enfants gâtés à qui on donne la becquée. Spoiler alert : notre vie n'a rien d'exceptionnelle.

Nous passons la plupart de notre (précieux) temps au bureau à nous rouler dans un bullshit corporate que ne renierait pas un manager en brand content marketing sous crystal meth. Huit heures par jour chaque jour que… ouais non, chaque jour. Après avoir accompli un ensemble de tâches dites urgentes (comprendre : ça), exit le travail, allons accomplir notre destinée, notre vie et nos rêves, construire dans le temps long et nous ouvrir à tous les savoirs accessibles en un clic ! Nan je déconne : plutôt se griller l’occiput sur Netflix et nous faire une éducation critique devant le dernier tweet de Yann Barthès. Soyons honnêtes, nous n’apportons rien au monde. Notre maigre potentiel, le peu des possibilités qui nous étaient offertes nous sont ravis chaque jour par le monstre que nous avons créé : un Internet mutant métastasé. Ainsi le matin, quand vous vous levez les yeux en trous de pine, vous ressemblez à un mélange entre une terrine de foie gras et Igor Bogdanov ; ni un filtre Instagram, ni une citation dégoulinante de mièvrerie attribuée à Einstein n’y changeront rien. Savoir résoudre une équation à base de banane et d’ananas suffit à nous apporter notre dose de satisfaction personnelle mais nous ne sommes pas des génies. D’après la page Code de meufs il paraît qu’on fait partie des 5% de la population qui sait que la multiplication est prioritaire sur les additions et les soustractions. Facebook nous a menti, en fait, c’est le programme de la classe de 4e de Madame Géraut. Tourne frénétiquement la roue des photos de profil pour nous montrer élégants, beaux gosses ou starlettes alors que seule compte la chasse au like, à l’approbation permanente. Vite vite ! Donnez m’en plus, jusqu’à l’indigestion, jusqu’à m’étouffer avec la cuillère.

Avec nos selfies en gros plans dégoulinant d’insécurité (« aimez-moi aimez-moi aimez-moi ! »), nous sommes pourtant à des années-lumière de la beauté et de la quiétude de l’esthétique naturelle mais tout cela semble nous suffire. Pire, nous contribuons à la collection minutieuses de données qui seront ensuites savamment moulinées pour nous vendre du shampoing ou renverser des gouvernements. Trop bons, trop cons, c’est gratuit alors on se tartine tous cette crème sociale, mais il ne faudra pas venir pleurer quand on se rendra compte qu’elle était composée d'amiante, de plomb et d’acide fluorhydrique. Les réflexions d’un Tesson dans Eloge de l’énergie vagabonde ont plus que jamais lieu d’être dans un monde où Internet nous gave de contenus sponsorisés qui nous poussent à mimer son voisin qui mime un influenceur Instagram qui mime un vlogueur qui mime un youtubeur qui mime Kim Kardashian. Les réflexions du maraudeur disaient déjà en substance en 2009 (pardon de la longueur) la chose suivante :
 

« Se rend-on compte que des Moluques au Balouschistan, des milliards de postes de télévision serinent à des milliards d'enfants que le bonheur est dans le supermarché. La télévision désigne le but : atteindre la prospérité de l'Occident. L'Europe a montré la voie (...) le western style est devenu fantasme. La télévision jette de l'huile sur le feu de l'Envie. Le souhait d'accéder à aux niveaux de vie des occidentaux génère dans le coeur des hommes, de Bamako à Bogota, l’énergie la plus puissante qui soit, celle qui mène le monde selon René Girard : l'énergie du désir mimétique. Elle amène l'homme à lutter non pas tant pour l'objet que pour sentir la satisfaction de posséder autant que celui qui possédait autrefois plus que lui. »


Le western style est devenu mondialist style et Internet est son prophète. Le désir mimétique est lui, toujours bien présent véhiculé par ses apôtres : Saint Maxime, Saint Grégory et consorts.

J’aimerais également vous confier un secret. Vous avez beau taguer vos potes pour gagner des restos, des voyages aux Bahamas ou une année d’entrées gratuites à la Fistinière, vous ne faites que générer du trafic pour des pages débiles qui s’engraissent gaiement sur notre stupidité. Les grandes entreprises du numérique se servent une commission en données au passage et nous on dit merci en souriant bêtement. Sachez que les instances dirigeant ces décharges d’Internet nous remercient chaque jour d’exister et rien que pour ce petit service que collectivement nous leurs rendons, il serait de notre devoir que nos parties génitales fassent la rencontre d’un sécateur rouillé trempé dans le vinaigre.

Comment en est-on arrivé à passer ses journées entières à barboter dans cette soupe cancérigène pour ensuite le diffuser en pleine âme et conscience, persuadé qu’on est trop lol d’avoir tagger Benjamin sur un GIF de chat qui pète ? Comment a-t-on pu amener des doctorants, des ingénieurs ou des universitaires à s’extasier de partager le fait que « tout lé persones don le prénom comense par D son lé + intelligentes » (en français dans le texte) ? A qui la faute ? Surement au prodige de communication qui a compris que l’on pouvait faire régresser un BAC+11 au niveau d’une taupe neurasthénique par la simple utilisation des émojis.

Les émojis sont la vraie nouvelle novlangue orwellienne débilitante du mondialist style. Fédérateurs, dégoulinant de bienséance et de simplicité, proscrivant réflexion et analyse de syntaxe, les émojis partouzent la culture et les littéraires dans une ruelle sombre pendant que vous vous beurrez la biscotte sur la dernière page Brut. Ils sont la métastase au cerveau du langage SMS de nos années 2000. La phase terminale, douloureuse agonie, de notre langue pétrie de subtilités. On préfèrera à l’analyse du rire de Bergson et des formes comiques cette icône indépassable, sommité d’intelligence et preuve définitive qu’en fin de compte, notre cerveau se résume à un steack de soja périmé : l’émoji qui pleure de rire.
 

Sujet verbe complément : c’est vraiment si compliqué que ça ?
 

L’iconographie de cette nouvelle religion de l’instantané sous crack suit le même chemin tourbeux vers les enfers. Nos selfies viennent sauvagement se surimposer à ce que le monde a su créer de beau. Vas-y Jeanine, mets donc ta gueule devant Rembrandt, fais-moi donc un duckface devant le Vésuve. Montre que tu existes, que tu importes, étale-toi, répands-toi, mais surtout ne pense pas. Sauf que devinez quoi, le Vésuve se portait bien sans nous et il se portera toujours bien après. A son échelle de 400 000 ans au bas mot, nous sommes des pets de lapin. Le monde est grand mais pas vous, pas moi. Nous ne sommes rien, insignifiants, une existence microscopique à l’échelle de la beauté de la nature. Des êtres éphémères et anonymes de bien peu d’originalité qui se masturbent de leur unicité.

Alors face au constat de cette désolation, que faire ? Tandis que les eaux montent dans la pataugeoire, nous ouvrons encore davantage de robinets en rigolant de notre propre sort. Une alternative est-elle possible ? Le fataliste tragique que je suis dirait non (avant de me faire taxer de dépressif emo pessimiste, rappelons que le tragique ne consiste qu’à décrire le réel dans toute sa noirceur). Néanmoins, il me semble toujours possible d’ouvrir quelques écluses vers notre salut. J’enjoins ainsi toute personne en accord avec mes constatations à réagir de chaque publication clou de cercueil sur Facebook de la façon suivante :
 

- Cliquez sur les trois petits points gris en haut à droite de la publication;
- Cliquez sur « Tout masquer de ».


C’est un geste simple, c’est modestement faire sa part. Et peut-être que c’est un coup d’épée dans l’eau, peut-être que Don Quichotte lui-même se fout bien de ma gueule, mais c’est néanmoins un fait tangible. Se passer des outils numériques, se déconnecter et partir élever des lamas en Patagonie est une option d’extrémiste dont aujourd’hui je ne suis pas capable. Faire en sorte que les vagues de déchets dérivent dans le néant plutôt que chez moi, sur les rivages de mon quotidien me donne déjà un semblant de tranquillité quand je surfe sur les Internets du turfu 2.0. J’ai commencé cette lourde entreprise il y a maintenant bientôt six mois et, petit à petit, le flot se tarit, les amis pénibles disparaissent, les posts décérébrés avec. 

Agissons dès maintenant pour un meilleur Internet : fermons les robinets.