Internet et Netflix ne remplaceront jamais une salle de cinéma

Internet et Netflix ne remplaceront jamais une salle de cinéma

« Le cinéma est une maladie. Lorsqu'il atteint votre sang, il devient vite l'hormone numéro un, il supplante les enzymes, commande la glande pinéale, joue avec votre psyché. Le seul antidote au cinéma est le cinéma. » Frank Capra

 

C’est certainement l’une des choses les plus vraies jamais dites dans ce monde. Moi, le cinéma, il m’a pris, j’me souviens, pas un mardi mais un samedi. J’étais allé voir Taram et le chaudron magique, dans le petit cinéma de mon bled. En ce temps-là, et je parle des années 1980, chaque village avait son bar, son terrain de foot, son église et son cinéma. Une salle ou deux simplement, avec quelques fauteuils mités, voire des chaises de jardin en plastique bien alignées pour les moins bien lotis, un projecteur et une gentille caissière/ouvreuse qui file un ticket contre cent francs belges, soit un peu plus de deux euros. Si tu étais sage, tu pouvais gratter un chocolat à vingt francs à tes parents. Je me souviens très bien de cette séance, parce que, pour moi, quelque chose de surnaturel s’est passé ce jour-là. Une sensation que, malgré mes nombreuses tentatives, je n’ai pratiquement plus jamais retrouvée.

Je n’en suis pas passé loin quand, quelques années plus tard, je suis allé voir Terminator II en salle. Le tout premier film que j’ai choisi moi-même, tout seul, comme un grand. Avant j’accompagnais, on choisissait pour moi mais cette fois, c’était moi le chef. L’expérience m’a marqué, parce que Terminator 2 en 35 mm sur un grand écran avec un son maousse qui fait trembler les murs, forcément, ça marque. Seulement je n’ai pas retrouvé cette sensation de pureté du cinéma qui accompagne le souvenir de Taram. Le multiplexe de douze salles était trop impersonnel, la foule trop dense, le bruit des pop-corn trop présent, je ne sais pas. J’ai bien grandi depuis ce jour-là, j’ai vu un bon millier d’autres films au cinéma mais jamais je n’ai de nouveau ressenti cette sensation particulière. Je suppose que c’est le lot de toutes les premières fois, jamais les meilleures mais toujours les plus belles.

Adulte, comme tout jeune étranger arrivé à Paris sans emploi, donc avec plein de temps libre, je découvre la capitale comme Fellini découvre Rome . Bon sans les hippies, les bombardements et les curés qui défilent mais quand même, y a de ça. Je zone à la cinémathèque, au forum des images, je me prends une carte illimitée et, dans ma meilleure période, je vois trois ou quatre films par jour. C’est très bien mais la 3D envahit les salles, les projections HD prennent le pas sur le projecteur 35 mm, les bornes d’achats automatiques remplacent les gentilles ouvreuses. Je vois des pixels et non pas des photogrammes. Je m’adapte et je fais avec. Le principal est qu’on trouve encore énormément de films de qualité, l’expérience de visionnage est simplement différente. C’est l’époque qui veut ça. Et encore, j’essaie de me respecter, je ne télécharge rien, je ne regarde pas de films sur mon ordinateur ou de séries médiocres en continu sur ma tablette. Le cinéma est une chose qu’il faut chérir et traiter avec une infinie déférence.

 

 

Tel Kinski dans Aguirre, je pourchassais un eldorado chimérique que je ne trouverai jamais. Et puis un jour, l’espoir est revenu au détour d’un petit cinéma de quartier du Ve diffusant la Chevauchée des bannis, le film d’André De Toth que Tarantino a pompé en long, en large et en travers. Là j’assiste à une scène qui me rend foi en la puissance d’évocation du cinéma. J’y ai vu un couple de petits vieux crédibles, un bon quatre-vingts ans chacun, avec un exemplaire de Pariscope et un crayon à papier à la main, entourant les séances intéressantes. Le noir s’est fait, la dame a posé sa main sur celle de l’homme et elle ne l’a enlevée que lorsque la lumière s’est rallumée. Il a pris son manteau et l’a gentiment donné à sa femme. La beauté de cette scène m’a frappé comme rarement. Sensation de déjà-vu…

J’ai pris le programme du cinéma et je suis rentré chez moi en marchant dans les rues de Paris le coeur léger et le palais plein de la douce saveur d’une petite madeleine. J’étais Jean-Pierre Léaud. Depuis ce jour je retourne régulièrement dans cette longue rue parisienne bordée de cinq cinémas à l’ancienne qui me permettent de rattraper mon retard et de voir, revoir, découvrir, redécouvrir une infinité de films du temps jadis. Imaginez-vous la joie absolue que procure la vision de Serpico, en 35 mm avec une pellicule passée et tâchée juste ce qu’il faut pour offrir au film cette patine usée qui lui sied à merveille. Je l’avais vu une bonne dizaine de fois jusqu’alors mais jamais de cette manière. J’étais dans la salle avec cette image un peu jaunasse, organique, palpable, comme rendue moite par la chaleur de la ville dont je pouvais sentir les odeurs me piquer les naseaux. C’était incroyable.

Un film projeté en 35 mm possède une saveur particulière qui se matérialise par un grain, une matière presque organique sur l’écran, beaucoup plus vivante que les projections 4K d’une absolue perfection aujourd’hui. Alors oui l’image numérique est impeccable mais les sensations ne sont pas les mêmes. Regarder Epidemic de Lars Von Trier en DVD sur un écran plat ou le voir en pellicule sur un grand écran n’est pas du tout la même limonade. On est littéralement aspiré par l’épais grain du celluloïd et le malaise de cette infernale scène de fin n’en est que beaucoup plus grand. Le film reste identique, certes, mais l’expérience est tout à fait différente. Aller dans un cinéma de quartier c’est revivre un certain âge d’or de la salle qui représentait souvent la seule manière de voir un film. Le simple fait de ne pas passer sa carte dans une machine mais de prononcer une phrase aussi simple que :
 

« Bonjour, une place pour l’Armée des ombres s’il vous plaît »


change beaucoup de choses. C’est presque métaphysique.

Vous vous imaginez la jouissance de pouvoir enchaîner, la même journée, M le maudit, L’Affaire des poisons, Le Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques et, pour finir, Le Grand sommeil ? Ce n’est plus métaphysique, c’est orgasmique. Une projection en pellicule est un ensemble de petites choses toutes simples qui rappellent à quel point le cinéma est une expérience personnelle qui doit se vivre dans une salle. Les lumières s’éteignent progressivement, comme pour laisser le temps au lecteur de finir sa phrase, tranquillement. Le ronronnement du moteur, le craquement de l’image, la vitesse de déroulement de la péloche, les petites tâches indiquant le début ou la fin de la bobine, la brûlure de cigarette dans le coin de l’écran, le souffle constant de la piste son et la vie qui fourmille sur l’écran au rythme des minuscules imperfections de cette longue bande de celluloïd. Parfois un claquement de bobine surgit, les lumières se rallument et les têtes se tournent vers la cabine de projection. La lumière s’éteint de nouveau, deux - trois secondes de battement et le film reprend quelques images avant la cassure de la bande. Quand on a vraiment de la chance, si la bobine est enclenchée un peu trop tôt, on peut voir le décompte précédant le début du film. Pour ceux qui on assisté à la brûlure d’une bande en salle, c’est quelque chose de magnifique, mais de triste aussi. Cette image qui se consume et se décompose sous les yeux des spectateurs est une performance presque artistique. Elle rappelle aussi la fragilité de l’œuvre et l’importance de la respecter, d’en prendre soin car tout le monde s’accordera à dire que cela reste la plus belle manière de conserver et de voir un film. Aujourd’hui, à l’heure où on regarde des blockbusters chez soi « en faisant avance rapide entre les scènes d’action » et où l'on regarde des séries en accéléré pour être hype, mon discours me fait passer pour un petit snobinard, un élitiste de merde ou, au mieux, un vieux con. J’assume.
 

« Non, je peux pas j’suis au ciné. »

 

Voilà une des phrases que je prononce le plus souvent, au grand dam de mes derniers amis. Cette passion dévorante pour la vision de vieux films en salle est autant une chance qu’une malédiction. Plus je vois de films, plus je me plonge dans leur histoire, plus je veux en voir, en apprendre toujours plus. Alors je regarde plus de films, je lis sur le cinéma, je fais des recherches, je vis, respire cinéma. C’est terrible parce que je fais l’impasse sur les films récents pour revoir Massacre à la tronçonneuse dans un cinéma paumé au fin fond du XVIIe. Je suis dépassé par le flot de films sortant semaine après semaine, j'essaie de rattraper le retard mais c’est impossible. Un film raté en salle, est pratiquement raté pour toujours tant le flux est incessant. Alors il faut s’asseoir, respirer et réfléchir. Est-ce vraiment très grave de louper Juste la fin du monde de Xavier Dolan quand on peut revoir Stalker en salle ? Je ne le pense pas.

La vie est une question de choix et j’ai fait le mien, entre un vieux serial historique français sur une copie 35 un peu passée ou la ressortie de Vidéodrome et le dernier épisode d’une franchise impersonnelle, je ne me pose même pas la question. Qu’on ne se méprenne pas, j’achète aussi énormément de films en DVD et en Blu-ray, voire en VCD et VHS mais rien ne vaut l’expérience de la salle et de la pellicule. Qui a vu 2001, L’Odyssée de l’espace en copie 70 mm saura parfaitement de quoi je parle.

Plus qu’une histoire de format, c’est une affaire de morale.

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