Guide lexical de l’Internet médiéval

Guide lexical de l’Internet médiéval
AUTEUR

Antoine LeMônstre

PUBLIÉ

Le

Au fond, vous le savez : votre vocabulaire s’appauvrit de jour en jour et les tics de langage remplacent peu à peu la belle floraison lexicale qui faisait l’honneur de vos aïeux. Œuvrons ensemble à restaurer le grand style. Impressionnez vos grands-parents, retrouvez leur confiance et, ce faisant, la place qui vous revient dans leur testament.

 

Gésir

 

Ne dites plus « posey », dites « gésir ». Avouez que votre statut Facebook aura tout de même plus d’allure. Vous pouvez aussi l’agrémenter du substantif : « gisant ». Une élégance manifeste en cette période de retour au gothisme, une petite touche funèbre du meilleur atour qui augmentera votre autoportrait d’une aura à la bordure d’ébène ; .
 

Béjaune
 

Il s’agit ni plus ni moins du « bolos », ou du « n00b ». Du « béjaune » au « blanc-bec », il n’y a qu’un pas que l’art de la fauconnerie franchit allégrement : « se dit d’un oiseau qui n’est pas encore dressé et a conservé une petite peau jaune sur le bec. » En poussant plus franchement le portail nord de la cathédrale Wikipédia, on apprend aussi que le bizutage ne date pas d’hier :
 

« Au Moyen Âge, les jeunes gens, nouvellement arrivés dans l’université de Paris, formaient une confrérie particulière et avaient pour chef l’Abbé des Béjaunes. Le jour des Innocents, cet abbé, monté sur un âne, conduisait sa confrérie par toute la ville. Le soir, il réunissait tous les béjaunes et les aspergeait avec des seaux d’eau. C’était ce qu’on appelait le baptême des béjaunes. On forçait aussi les nouveaux étudiants à payer une bienvenue aux anciens ; on nommait cette taxe droit de béjaune. Un décret de l’Université abolit cet usage, en 1342, et il fut défendu d’exiger le droit de béjaune, sous peine de punition corporelle. »


Jarnicoton
 

« Abusey ! » ; « jpp ! »… Évidemment, vous avez un peu d’amour propre et vous n’utilisez pas ces tournures plus sales qu’un slip jetable à la maison de retraite. Mais, disons qu’il vous arrive de les voir passer dans votre fil d’actualité. Et, allez, même les meilleurs d’entre nous tombent parfois : vous les avez occasionnellement essayées, pour voir. Je suis personnellement plus partisan du très plat « bordel de merde ! », mais comment se refuser une autre petite sucrerie douce amère offerte par les bons soins de l’encyclopédie en ligne :
 

« Jarnicoton, sorte de jurement burlesque. "Jarnicoton, tu me le paieras". Voici ce qui a donné lieu à cette façon de parler : Henri IV avait contracté la mauvaise habitude de dire à tout moment : "je renie Dieu". Le père Coton, jésuite et son confesseur, lui fit sentir toute l'indécence d'une pareille expression dans la bouche d'un souverain. Le roi, en s'excusant, lui dit qu'il n'y avait pas de nom qui lui fût plus familier que celui de Dieu, excepté peut-être celui de Coton. "Eh bien, Sire", répartit le père Coton, dites : je renie Coton, d'où est venu "Jarnicoton". »

 

Le prud’homme
 

Outre un certain tribunal que vous visiterez peut-être dans votre vie de salarié, le « prud’homme », étymologiquement, est à rapprocher d’un « gars sûr » ou « gars certain », selon l’humeur du plaisantin qui se commet dans cette injure au beau parler. Fait du même bois que les chevaliers, sage avisé et vaillant, il est connu pour être « preux » d’où l’étymologie de sa première forme : « prodome ». Hissez haut les couleurs de vos armes et flambez bel dans cette foule d’immondes analphabètes en vous fendant d’un avisé « ah mon prud’homme ! » en réponse de commentaire. Effet garanti.
 

Le carnyx
 

Là, vous l’aurez remarqué, on change de rayon Cultura : il s’agit d’un instrument de musique que les Celtes utilisaient pour effrayer leurs ennemis et mener une troupe à la bataille. Il y a fort à parier que ça n’arrivera pas prochainement, mais si cette satanique trompette devait détrôner l’autotune dans les chansons à la mode et la vuvuzela à la CAN 2017, ne nous sentirions pas fort aise d’ouïr cet avant-goût des limbes infernales ? Moi si, car j’aime bien voir une bande-annonce avant d’aller au cinéma.

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