Enfermés, non soignés, ignorés : bienvenue dans le quotidien des malades mentaux

Enfermés, non soignés, ignorés : bienvenue dans le quotidien des malades mentaux

Il y a, dans nos sociétés, des parias grâce auxquels il est possible de faire de l'argent, et d'autres pour qui personne n'est prêt à payer. Aujourd'hui, avoir une maladie mentale conduit souvent à être assimilé à un individu indésirable et dangereux, à placer prestement entre quatre murs, un tuyau dans le gosier pour une absorption plus rapide des calmants salvateurs. On peut juger la respectabilité d'une société à la façon dont elle traite ses minorités : il s'avère que le rapport entretenu avec ceux qu'on appelle communément « les fous » est à peu près aussi respectable que la décision de se prendre en selfie devant un enfant syrien noyé sur une plage. L'incompréhension et son pendant la violence caractérisent depuis longtemps la façon dont la société s'occupe de ses fous.

Des années 1930 aux années 1950, la glorieuse leucotomie permet de désemplir les asiles surchargés par les traumatismes engendrés par la Grande Dépression et les guerres mondiales. La déraison meurtrière des commanditaires de la guerre et la folie boursière des minorités au pouvoir se répandent dans la population : comme un ricochet géant et hors de contrôle, l'aveuglement cupide de quelques uns conduit à l'enfermement de beaucoup d'autres.

La recette de la lobotomie est simple : allongez le dément sur un table d'opération sans champ chirurgical, faites-lui perdre connaissance grâce à des électrochocs, puis percez des trous dans le crâne, ou bien, si le matériel le permet, enfoncez un pic à glace dans l'orbite du patient. Remuez avec vigueur la substance blanche du cerveau afin d'obtenir une matière fluide et sans grumeau. Retirez le pic à glace. Voilà, c'est prêt. Face au coût financier des asiles surchargés abritant des individus n'ayant plus ni valeur sociale ou marchande, la lobotomie s'impose comme une méthode salutaire : une heure d'opération et un pic à glace plus tard, le malade incontrôlable devient un être calme apte à réintégrer son foyer. La lobotomie n'est même pas vue comme un mal pour un bien : elle est une opération pour un bien, tant et si bien que que la crème de la crème des scientifiques ne s'y trompera pas, et attribuera en 1949 le prix Nobel de médecine à son inventeur.
 


Si la lobotomie atténue en effet les agitations, c'est bien souvent parce qu'après l'opération le patient est soit mort, soit dans un état végétatif ou totalement apathique. La pratique connaît un grand succès, notamment grâce à Walter Freeman, qui écuma les États-Unis à bord de sa « lobotomobile »  pour promouvoir la méthode auprès des familles et des responsables d'asiles. C'est lui-même qui utilisait un vrai pic à glace sur ses patients. Moyennant quelques dollars l'opération dans son van tout équipé, on estime qu'il s'est occupé d'environ 3 000 personnes (enfants, épileptiques et dépressifs compris).

Le rapport des autorités avec les malades mentaux, c'est aussi la Greyhound therapy, qui consiste à payer un aller simple de bus aux patients pour les expédier hors de la ville . C'est le mercato des aliénés entre états des USA. Bien souvent, l'épopée du fou jeté hors de la ville se termine en prison, où l'offre de soins psychiatriques est quasi-inexistante : c'est la descente en ligue 2.


 

 

"Les investissements sont consacrés au renforcement de la sécurité et non à la formation du personnel ou au développement de prises en charge alternatives"


En France, 25% des prisonniers présentent des troubles mentaux, plus ou moins conséquents, mais qu'importe la gravité du trouble, c'est la peine qui n'est pas adaptée. 25% de malades mentaux en taule et un pays qui s'attache, pour les 75% restant, à faire des centres psychiatriques des prisons. Protagoniste emblématique de la dérive sécuritaire du milieu psychiatrique, j'ai nommé Nicolas Sarkozy. De son discours de 2008 sur les centres psychiatriques (après qu'un patient en fugue a poignardé un étudiant à Grenoble), les médias ont davantage retenu ceci que le reste. Dans ce discours, Nicolas Sarkozy annonce la couleur : dispositif de géolocalisation pour les patients (on imagine déjà les conséquences remarquables sur les individus internés pour paranoïa), vidéosurveillance massive (personnel compris), et création de 200 chambres d'isolement.

Le manque de moyens en milieu psychiatrique ? Difficile d'accuser là-dessus puisque des sommes ont été débloquées. Le problème c'est qu'on consacre grassement ces investissements au renforcement de la sécurité, et non à la hausse du nombre de personnel, à sa formation, à la revalorisation de ces professions, ou au développement de prises en charge alternatives. Les effectifs baissent en secteur psychiatrique, alors, sous couvert de renforcer la protection du personnel restant, on extrémise les mesures sécuritaires. Oui, quand on est deux infirmiers et un médecin, là où les effectifs devraient être doublés, la chambre d'isolement et la camisole peuvent sembler une solution. Sécurité rime avec économiser, qu'importe l'impact psychologique de ce genre de pratiques, sur les patients comme sur le personnel. Sous couvert d'une politique anti-asile, on promeut des retours rapides à la maison et la fin de l'hospitalisation à temps plein : l'intérêt humain et éthique est un packaging dégueulasse pour faire des économies en réduisant le nombre de lits, sans rien construire derrière. Il faut soigner toujours plus vite, et lorsqu'un drame survient la réponse est sécuritaire. Hôpital psy, rue, prison, même dans tes parties de Monopoly les moins bien engagées tu t'en tirais mieux.

Nicolas Sarkozy déclarait en 2008 :

 

« Le praticien doit pouvoir donner son avis de praticien : à son avis, cette personne est capable de sortir, et en a besoin pour être soignée. Mais cette conviction-là […] il faut qu’elle soit confrontée à un autre jugement, celui de celui qui a à garantir l’ordre public et la sécurité des autres. Et c’est dans la rencontre entre ces deux points de vue, de celui qui soigne le patient et celui qui a la charge de l’ordre public, qu’on peut trouver le bon équilibre. »

 

Le personnel hospitalier, cette bande de totos irresponsables contribuant aux troubles de l'ordre public. On lui avait interdit en 2007 de ficher toutes les hospitalisations d'office, là encore on n'avait pas compris que Nicolas voulait juste nous protéger.

Sarkozy a fini son quinquennat, mais les politiques sécuritaires affaiblissent toujours le milieu psychiatrique. Le manque de formation, de personnel, les objectifs de « productivité » conduisent à l'augmentation et la banalisation de pratiques comme l'isolement et la contention physique, dont les effets peuvent aggraver ou créer de nouveaux troubles chez les patients.

Baveux, flasques, léthargiques et apathiques, l'alternative facile de la camisole chimique rend nos malades mentaux réellement gogoles, et Sanofi se frotte les mains. Des alternatives plus humaines existent, se développant dans le sillage du psychiatre italien Basaglia, dont le combat, s'inscrivant dans le mouvement communiste de la fin des années 1960 et la lutte anti-institutions, a permis la suppression des asiles en Italie, et la diffusion d'une idéologie participative et non oppressive de la psychiatrie. L'idée étant de rendre aux malades leur liberté, leurs droits et leur statut social en participant activement à leur réinsertion. Cela passe par la création de petites structures ouvertes 24h sur 24h, au sein desquels les malades peuvent aller et venir, s'adonner à leurs loisirs et travailler. L'important étant de restituer la relation de confiance entre personnel et patients, d'adapter les traitements, et cesser d'exclure nos « fous » du milieu social.
 

"Quand les capitaux vont à la sécurisation des hôpitaux psychiatriques existants, les structures relais sont condamnées à ne pas se développer"


Cette volonté désaliéniste conduira à l'adoption de la Loi 180 en 1978, qui programma la fermeture de tous les hôpitaux psychiatriques en Italie pour bâtir ces structures ouvertes à taille humaine. De nombreux exemples, notamment celui de Trieste, sont concluants aujourd'hui encore. C'est vers ce genre de systèmes que les politiques françaises disent tendre, en allouant aux malades plus de liberté et en réduisant la durée des hospitalisations. Mais quand les capitaux vont à la sécurisation des hôpitaux psychiatriques existants, les structures relais sont condamnées à ne pas se développer, ou à reproduire les pratiques critiquables des grandes institutions.

Les lieux communautaires ayant succédé aux asiles ont le travers de créer des dépendances chez leurs visiteurs, qui ont du mal à s'en détacher pour se réinsérer pleinement. Là-dessus, le travail à effectuer est un travail de longue haleine, qui ne dépendra pas de la volonté de quelques personnes clairvoyantes, mais de l'éducation d'une grande quantité d'individus, pour que cesse la stigmatisation des malades mentaux. Il dépendra également d'une ambition sociale ineffable, celle de cesser de dénier les maux traversant notre société. Le fou est un protagoniste qu'il est facile de condamner pour ses actions tout en fermant les yeux sur le pourquoi de celles-ci. La folie a ceci de merveilleux qu'on ne peut jamais l'expliquer pleinement, mais, dans certains cas, le pourquoi est légitime. Plutôt que de questionner l'autorisation des armes aux États-Unis, on questionne la santé mentale des individus ouvrant le feu dans les universités ; plutôt que d'admettre que la misère sociale est un terrain favorisant l'émergence de troubles psychiatriques, on sécurise toujours plus nos hôpitaux. Il est plus facile de tirer sur l'asile que de savoir pourquoi celui qui est dedans y est.

Au final, la question qu'on devrait arrêter d'oublier de se poser, s'est Sergio Zavoli qui l'énonce, dans son court mais brillant documentaire, réalisé sur la communauté thérapeutique de Basaglia :

 

« Si le malade mental est surtout reconnu comme dangereux, les règles sur lesquelles se fonde l'institution chargée de le soigner ont-elles été établies en fonction de ce danger ou de la maladie dont il souffre ? »

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