La guerre de cent ans ou pourquoi il faut toujours se méfier des Anglais

La guerre de cent ans ou pourquoi il faut toujours se méfier des Anglais
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elmomo

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Il fut un temps, bien avant le Brexit, où, déjà, l’Anglais brillait par sa nature veule et fielleuse. Un temps où, bien que notre glorieux pays la France était sans conteste le leader du monde libre, le rosbif n’avait de cesse d’essayer de nous mettre des bâtons dans les roues juste pour revendiquer la Guyenne et pouvoir se saouler au vin de Bordeaux sans le payer au prix fort.

En effet, au début du XIVème siècle, la dynastie des Plantagenêts, rois d’Angleterre, détient aussi le Duché d’Aquitaine. Mais lorsqu’en 1328 s’éteint Charles IV le Bel, dernier des Capétiens puisque sans descendant direct, un choix s’impose aux grands barons français : choisir entre Philippe de Valois, un bon français, et Edouard III Plantagenêt, roi d’Angleterre, qui peuvent tous deux revendiquer la couronne. Préférence nationale oblige, le choix est vite fait, mais n’est pas sans créer des mécontents. Il se trouve en effet que les tensions entre le Royaume de France et celui d’Angleterre sont au plus haut depuis quelques temps, à cause de la Guyenne bien sûr, mais aussi de la Normandie, de l’Ecosse, des Flandres…

Bref, les excuses ne manquant pas, la guerre est déclarée en 1337. Toutefois, le rapport de force n’est pas en faveur des bouffeurs de menthe... A l’époque, la France compte environ 20 millions d’habitants, l’Angleterre un peu plus de 4. Les Anglais peinent à rassembler 30 000 hommes alors que le roi de France peut en mobiliser facilement 50 000 dont la fine fleur de la chevalerie française, alors la plus puissante d’Europe. Mais Edouard III n’est pas stupide, il ne cherche pas la confrontation directe, il se contente d’organiser des « chevauchées », euphémisme douteux pour désigner des raids de pillage pur et simple qui ont au moins le mérite de financer la campagne. La Normandie est ainsi ravagée en 1339, puis en 1345. Les Français arrivent enfin à attraper Edouard III près de Crécy en août 1346. Ils se frottent les mains : ils ont mis la main sur l’ennemi et vont enfin pouvoir lui mettre la déculottée qu’il mérite. La bataille a lieu le 26 août 1346 et, contre toute attente, la fine fleur de la chevalerie française se fait massacrer par une bande de roturiers à peine armés. 1542 chevaliers nobles sont tués, alors que les pertes chez les inventeurs de la sauce Marmite ne dépassent pas les 300 morts. Les raisons sont nombreuses et on ne va pas trop s’y attarder parce qu’il nous reste 100 ans de guerre à couvrir, mais le célèbre arc gallois est à présent profondément enfoncé dans le séant de la noblesse française. La France est la risée de l’Europe, tout le monde se fout ouvertement du roi Philippe VI pendant qu’Edouard III rentre peinard en sa perfide Albion, chargé du lourd butin prélevé en Normandie. Cette bataille est une justification suffisante pour le manque total de courtoisie des Français en général à l’égard des rosbifs et de leurs descendants ricains. Un jour d’ailleurs que je visitais la glorieuse cité de Carcassonne, un de ces touristes crut bon de s’adresser au guide dans la langue de Shakespeare afin de demander un quelconque renseignement. Celui-ci, de son air le plus offusqué, lui répondit simplement :

 

« Je ne parle plus anglais depuis 1346 ».

 

Un exemple pour nous tous. Malheureusement, la France n’a pas fini de se ridiculiser…

En 1347, la peste noire éclate et contraint les belligérants à une trêve forcée, le temps que le quart de la population européenne disparaisse. Jean II, dit le Bon, monte sur le trône de France en 1350, et les hostilités reprennent rapidement. Le fils d’Edouard III, le célèbre Prince Noir, ravage tranquillement le Sud-Ouest à la manière des chevauchées inaugurées par son paternel. La France envoie son armée, finit par lui mettre la main dessus, et se prend encore une claque monumentale lors de la bataille de Poitiers, le 19 septembre 1356, malgré une écrasante supériorité numérique. Pire, le roi et un de ses fils sont fait prisonniers… Le Royaume de France se retrouve de fait sans réel pouvoir central et c’est la débandade. Le trône est contesté et c’est l’époque des premières grandes révoltes populaires : Etienne Marcel à Paris, la grande Jacquerie… Jean II n’a d’autre choix que d’accepter les conditions des Anglais pour revenir sur son trône : le paiement d’une énorme rançon et l’abandon de ses revendications en Aquitaine, donnant même aux insulaires le contrôle de plusieurs régions lors du traité de Brétigny, en 1360. Pour quelques temps, c’est la paix. Paix qui n’est pas au goût de tout le monde d’ailleurs : de nombreuses bandes de mercenaires lâchées par les buveurs de thé s’organisent pour piller les campagnes, dans ce qu’on appelle les « grandes compagnies ». Heureusement, Thierry la Fronde est là pour protéger le bon peuple de France

Le Dauphin Charles V, fils de Jean II, monte sur le trône en 1364, et prépare méthodiquement la reconquête grâce à l’arrivée sur la scène de quelques hommes providentiels, dont Bertrand du Guesclin, apparemment tellement laid que les outre-manchots décampaient à sa seule vue (ça et le fait qu’il en ait étrillé plus d’un), mais aussi des types fantastiques comme Olivier de Mauny ou Guillaume Boitel, dont je vous laisse apprécier les exploits. Ils appliquent des tactiques de harcèlement, par petits groupes, beaucoup plus efficaces pour miner les Anglais dont la réputation est salement entamée par la multiplication des chevauchées, qui entraînent pillages et exactions. C’est un fait, déjà, dans les campagnes de France, le rosbif est haï. Et d’escarmouche en escarmouche, 1375, les Français ont repris la quasi-totalité des territoires occupés à l’exception de quelques villes. Charles V casse sa pipe en 1380 et son fils lui succède dans la continuité. Hélas, en 1392, Charles VI devient « Le fol » : il est sujet à de nombreuses crises de démence qui le rendent inapte à régner. Et, rapidement, c’est le bordel. Dès 1407, la guerre civile, même. Armagnacs et Bourguignons s’opposent ouvertement pour le contrôle du Royaume.
 


En 1415, Henri V, vil et profiteur, comme tout bon Anglais, se déclare Roi de France et débarque en Normandie, dont il enlève toutes les places, petit à petit. La guerre civile cesse le temps de traiter la menace. Las, Armagnacs et Bourguignons sont incapables de s’entendre et c’est de nouveau la branlée à Azincourt le 20 octobre, malgré un avantage numérique conséquent pour la France. 70 ans après Crécy, la noblesse française n’est toujours pas capable d’organiser un plan de bataille plus fin que foncer dans le tas par groupe, et les chevaliers se font saigner comme des moutons par des paysans avec un bout de bois entre les mains. Fait nouveau : Henri V, qui craint d’être attaqué de nouveau au lendemain de la bataille, ordonne l’exécution des prisonniers, même nobles. Fait rarissime au Moyen Âge et qui attisera pas mal la haine des Français pour leurs voisins d’outre-manche. Pour un déroulé plus précis, je vous invite à voir les chroniques d’époque, ça commence page 105. De mon côté j’en ai assez de voir les Français se prendre des déculottées donc je ne m’étendrai pas. Il suffira de dire que la France est de nouveau décapitée, les trois quarts de sa noblesse morte ou prisonnière.

Fin 1419, la Normandie entière est aux mains d’Henri V. Paris est menacée. Armagnacs et Bourguignons acceptent alors de négocier. Las, les soutiens du dauphin Charles VII (le fils de Charles VI de France, suivez un peu) ont la bonne idée de faire assassiner Jean sans Peur, duc de Bourgogne, et son fils, Philippe le bon, se range immédiatement aux côtés des Anglais, faisant signer à Charles VI (qui est toujours roi, mais fou), le traité de Troyes. Le Dauphin est déshérité, Henri V épouse la fille de Charles VI et devient de droit héritier de la couronne de France. Ignominie ! Indicible horreur !

Charles VI et Henri V ont toutefois la bonne idée de mourir en 1422, et l’héritier d’Henri V, Henri VI, est encore trop jeune pour régner, ce qui relance un peu le Dauphin dans la course. Mais les Anglais ne l’entendent pas de cette oreille et reprennent le conflit en 1428 en allant assiéger Orléans. Heureusement, Dieu est du bon côté. Il donne aux Français Jeanne d’Arc, qui va sauver la France, seule avec son cheval. Enfin, presque. Il est sûr que son impact psychologique ne saurait être minimisé. Personne ne sait vraiment pourquoi les mangeurs de gelée, alors qu’ils sont encore en position de force, lèvent le siège d’Orléans le 8 mai 1429, juste parce qu’une illuminée en armure a interdit aux Français de combattre le dimanche. Ce n’est pas bien de se battre le dimanche. Mais la preuve est faite : on ne peut lutter contre la volonté divine. Deus Vult. Jeanne décide alors de marcher sur Reims pour y faire couronner le Dauphin. D’emblée, ça paraît difficile, Reims étant au cœur des terres bourguignonnes. Mais qu'à cela ne tienne, les Français remportent haut la main la bataille de Patay le 18 juin. Alors les Anglais, on fait moins les malins quand on n’est pas retranchés derrière une rangée de pieux, hein ? Bon, Jeanne d’Arc n’était pas vraiment sur le champ de bataille, mais elle n’était pas loin. S’illustre une nouvelle génération de héros bien de chez nous : La Hire, Xaintrailles, Dunois, Arthur de Richemont, Gilles de Rais… Toute une galerie de joyeux personnages. Après Patay (d’où vient l’expression « mettre la pâtée », par ailleurs), l’armée anglaise ne réussira jamais à reprendre le dessus.
 

"Les Anglais ont de plus en plus de mal à maintenir les populations des territoires occupés sous contrôle"
 

Mais l’issue de la bataille confirme surtout une chose : Dieu est du côté de Charles VII. Il est aussitôt sacré roi de France à Reims, coupant l’herbe sous le pied d’Henri VI. La mission de Jeanne est alors accomplie. Elle voudrait bien continuer, mais elle ne réussit pas à prendre Paris et finit capturée puis brûlée en mai 1431 (par les Anglais, pas par les Bourguignons comme voudraient le faire entendre certains révisionnistes – seuls des êtres aussi vils que les insulaires peuvent commettre tel crime), complètement abandonnée par Charles VII qui ne veut pas de problèmes avec l’Eglise. Toutefois, le bon droit (le droit Divin donc) reste avec lui et les Anglais ont de plus en plus de mal à maintenir les populations des territoires occupés sous contrôle. Les révoltes se multiplient, et en 1436 Paris ouvre ses portes à l’armée française.

La fin de la guerre est une longue guerre d’usure marquée par la multiplication sur les champs de bataille des pièces d’artillerie, notamment côté français avec Jean Bureau (et l’artillerie restera longtemps une spécialité française, jusqu’à la chute de Napoléon en fait). Par ailleurs, les archers anglais qui ont dominé pendant près de 100 ans sont longs à former et commencent à manquer –en plus, lorsque les Français mettent la main dessus, ils leur coupent le majeur histoire de les rendre inoffensifs. Les Anglais ne remporteront plus un seul engagement décisif. La dernière bataille a lieu dans le sud-ouest, à Castillon, où les rosbifs se font tailler en pièces, le 17 juillet 1453. On vous encourage d’ailleurs à aller sur place, à Castillon la bataille, ils font une reconstitution très chouette tous les étés. Il va toutefois falloir attendre encore un peu pour que la guerre soit officiellement terminée par le traité de Picquigny, signé entre Louis XI (dont on vous a aussi parlé) et Edouard IV en juillet 1475.

Que retirer de plus d’un siècle de guerre, ouverte ou larvée ? Déjà la consolidation du Royaume de France, achevée par Louis XI , et plus important, un début d’apparition d’un réel état, centralisé, avec un pouvoir fort là où au début de la guerre on avait une accumulation de grands seigneurs plus ou moins indépendants. Apparaît aussi l’idée de nation : ce qui est au départ une querelle purement dynastique devient une guerre entre deux états. Anglais, Français, ça n’avait pas vraiment de sens en 1300. En 1450, ça en a. Les populations commencent à adhérer au concept de faire partie d’un même pays dont les ressources peuvent être mobilisées dans un but commun. Bon, c’est encore embryonnaire, hein, mais ça va se développer dans les siècles suivants pour finir sur de bonnes boucheries, comme la première guerre mondiale. Comme quoi, il y a vraiment un sens à l’histoire.

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