Flower ou la poésie vidéoludique

Flower ou la poésie vidéoludique
AUTEUR

PouPouchkine

PUBLIÉ

Le

La poésie les enfants, cette noble matière qui sépare Nadine Morano du reste de l'humanité. Cette noble matière qui se fait rare donc. Où trouve t-on encore de la poésie aujourd'hui ? Souvent là où on le l'attend pas : sur les murs des toilettes de la fac ou dans les jeux vidéo.

Pourtant, la vision majoritaire sur l'art vidéoludique tend plutôt au darwinisme, voire au très old « homo homini lupus est ». De la baston, du foot, du sang et des cris de prépubères aux micros, une polémique une fois par mois sur la violence présumée de ces nouvelles technologies au journal de Pernaud et basta. Mais nous, nous savons que tous ces autres fieffés coquins sont dans l'erreur et que la poésie ne se trouve pas qu'au fond d'une salle de classe ou dans les courbes de Wakashi Emiri. Non, ce n'est pas l'ultime apanage des Rimbaud que de maîtriser l'essence des choses, d'en ressentir le fond et d'en sublimer la forme. Pour preuve Jenova Chen, ce nouveau poète et magicien des jeux vidéos. Thatgamecompagny est sa forge et Flower sa déclaration d'amour aux geeks rêveurs que nous sommes. Être témoin de l'art de Jenova vous change votre vision des jeux vidéo. Avant toute chose, revenons sur les secrets de la réussite du Professeur Chen, une recette qui marche à merveille dans ses deux chefs d'oeuvres que sont FlOw (que vous pouvez tâter gratuitement ici), et Journey.

Premier ingrédient de cette recette : le scénario. Pour ceux qui n'ont jamais joué à Flower, le synopsis semble tout droit sorti de l'encéphale brumeux d'un reste de touriste à Amsterdam. Voyez plutôt : vous incarnez un pétale de fleur poussé par le vent, parti de la campagne la plus sauvage et qui s'en va créer un tourbillon en récoltant tous les autres pétales dans son sillage à travers les autres niveaux en direction d'une ville morne. Le but ? Faire exploser la vie et les couleurs. What a wonderful world.

Deuxième ingrédient : un graphisme généreux et inspiré de la nature. Je me souviens avoir passé de longues minutes absorbé par les images que me proposait Flower, dans mon pauvre lit d'adolescent en pleine obscurité. Je regardais sur mon petit écran, mon petit pétale se caler doucement dans les herbes folles d'une nuit humide et pleine de poésie. C'était tout aussi jouissif d’accélérer en pic vers le sol pour créer des explosions de couleurs à l'aide des dizaines de variations de fleurs. On aurait quasi pu sentir le vent sur les collines, glisser dans l'herbe grasse et voir le reste du tourbillon suivre avec grâce. Je ne voulais pas forcément avancer à tout prix pour finir le niveau, je voulais juste rester là, me reposer, contempler. Ce moment de vie était vécu et me semblait si fort pour un simple jeu à dix balles. Cela me rappelait les vers de sensation de Rimbaud :

 

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

 

La dimension graphique passée, le troisième plus grand atout de Flower et de ses sœurs est bien sa bande son, véritable hymne panthéiste. Au fur et à mesure des niveaux, on s'abandonne passionnément aux mélodies. Celles-ci constituent véritablement la moitié du jeu, créent le rythme, nous apaisent et savent rendre à un simple tourbillon de pétales toute sa majesté. Pour chaque pétale invité à rejoindre le cortège, une simple note de musique s'accorde avec la mélodie générale... Le rendu est dingo. Personne ne s'y trompe, les OST vont même jusqu'à taper dans le million de vue sur YouTube. Piano, violon, hautbois et clarinette sont les numéros dix de la team pâquerette.

Enfin, Flower est pour d'autant plus beau qu'il est simple. À l'heure où il faut parfois s'armer d'un tableau Velleda pour comprendre le gameplay d'une simulation pénible, Flower propose une expérience folle : il suffit d'exercer des mouvements simples afin de créer de la beauté à l'écran. Comment ? En appuyant sur le bouton croix pour accélérer le tourbillon et... C'est putain de tout ! Pas de cheat codes ni de combos, pas de choix multiples ni de chrono, juste la liberté d'être un pétale au vent. Enfin, une brèche virtuelle ouverte pour respirer. C'est aussi ce qui fait la préciosité de Flower : véhiculer un message écologique de façon la plus poétique possible. Pas de discours moralisateur ou accablant, non, juste un jeu vidéo qui nous incite à respecter la nature, notre maman à tous.

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