L'empêcheuse vs. PCDE : pourquoi le féminisme est-il éternellement une source de moquerie ?

L'empêcheuse vs. PCDE : pourquoi le féminisme est-il éternellement une source de moquerie ?
AUTEUR

Michel

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Le

Dans le top trois des memes de rageux à réaliser pour faire exploser son compteur à likes figurent les féministes aux côtés des vegans et des hipsters. Le triangle de la haine qui buzze. C'est même devenu un gimmick des réseaux sociaux. Une page Facebook, sous couvert d'humour, se moque pas très finement du mouvement féministe. Une page Facebook pro-féministe invite alors ses fans à signaler le contenu en question. Puis tout le monde devient dingue. Marsault en avait fait son fond de commerce avant de se brûler les ailes. RIP titanj.

Plus récemment citons l'affrontement virtuel entre la page satirique PCDE (Parti Chrétien Démocrate de l'Excision), énième Gorafi-troll like et L'Empêcheuse de penser en rond (page affirmant lutter contre les discriminations). Les mêmes causes produisant les mêmes effets, voici le déroulé typique d'une bagarre numérique entre deux parties ne pouvant se comprendre.

 

Etape 1 : la blaguounette bas du front volontairement provocante pour s'assurer du buzz

 

 

Etape 2 : l'appel à la censure par le camp adverse

 

 

Etape 3 : l'océan de commentaires inutiles

 

 

De cette querelle stérile le PCDE sort grand vainqueur car il a réussi son pari : faire parler de lui en partageant du contenu volontairement con. Il a pour cela pu compter sur la naïveté de l'Empêcheuse dont chacun des messages a nourri l'armée de trolls du PCDE. Ces petits soldats ont pu user de leurs armes favorites, à savoir le harcèlement et la mauvaise foi crasse. Les sables mouvants que sont les réseaux sociaux ont alors eu raison de la volonté de l'Empêcheuse d'avoir le dernier mot : plus elle appelait à la vendetta plus elle s'enfonçait dans un puits sans fond de commentaires haineux. Elle en a oublié la règle numéro un des Internets : ne JAMAIS répondre aux trolls

Je ne retiens que deux choses de toute cette agitation :

- Rire de tout est plus qu'encouragé dès lors que l'on n'utilise pas la blague pour véhiculer des messages merdeux. Je suis moi-même toujours partant pour me moquer de toutes les communautés, y compris de celles avec lesquelles j'ai des affinités. Seulement, ce qui m'emmerde, c'est de voir une partie -même minoritaire - des fans du PCDE, se réclamant pourtant être là pour le fun, se comporter comme des petits connards en insultant une personne n'aimant simplement pas être l'objet d'une moquerie. Ces types ont le niveau intellectuel des pro-Dieudonné et devraient assumer leur beaufitude extrême plutôt que de cacher éternellement leur bêtise derrière un humour supposé.

- Il convient d'arrêter de définir un mouvement par la négation de ce qu'il est. Baser l'essentiel de ses messages par le pointage du doigt systématique de ce qui n'est pas admis par son idéologie est lassant. Je reste fermement convaincu de l'importance d'ignorer les cons. Communiquer sur ce que l'on croit me semble plus constructif que de communiquer sur ce que l'on rejette.

Mais revenons-en au sujet principal du débat - le féminisme. Pourquoi est-il si souvent moqué ? Est-ce dû à une infime minorité bruyante et jusqu'au-boutiste caricaturant une idéologie ? Ou à une sphère médiatique n'accordant pas assez de temps de parole à une pluralité de féministes - et préférant limiter le mouvement aux nichons des femens ? Ou à des raccourcis [Daesch ? sérieusement ?] parfois utilisés pour démonter l'argumentation des non-féministes ? Pour le savoir je me suis rapproché du PCDE afin de comprendre leur démarche.

Pourquoi t'amuses-tu à diffuser du contenu anti-féministe ?
Il y a quelques temps, un ami, qui se trouve être administrateur au PCDE, s'est rendu sur une page pro-féministe et a discuté avec quelques féministes, il a fini par les taquiner. Alors je ne te parle pas de les insulter ou de les harceler, ça j'estime que c'est un comportement de merde. Non, il mélangeait ton blagueur et propos plus sérieux où il contestait certaines prises de positions. Résultat ? Il a été affiché, les nanas ont partagé publiquement des photos de lui et l'ont affiché sur la place publique comme étant un facho misogyne (ce qu'il n'est pas). Aveuglées par les idéaux, certaines n'arrivent plus à nuancer les choses (quand on te traite de misogyne car tu as dit qu'une chose est "conne", il y a clairement un problème de nuance). Le comportement des féministes insurrectionnelles a fait qu'elles sont devenues une cible lors de notre "bingo". En effet, les sophismes qu'on a tournés en dérision sont des sophismes que nous avons vraiment vus. Ils sont ridicules mais cette fois, on s'attaque concrètement à l'argumentation féministe radicale. Je pense que c'est pour ça que l'Empêcheuse est partie au quart de tour. Après, concernant ses abonnés qui l'ont suivie massivement dans cette vague de signalement, qui ont trouvé qu'on était l'ennemi à abattre, il faut tenir compte d'une chose : étant donné que l'Empêcheuse nous empêchait de répondre, ils n'ont pas eu accès à un débat clair mais aux informations que l'Empêcheuse daignait leur donner. Je pense que c'est ce qui a contribué à rendre le climat plus venimeux.

Que penses-tu de vos fans ayant harcelé l'Empêcheuse ?
Tous ceux qui ont insulté, menacé, harcelé l'Empêcheuse par messagerie privée sont des salauds. Point. Le truc, c'est que l'on est associés à ça et ça me gêne. Honnêtement, si l'Empêcheuse l'avait voulu, elle aurait pu nous aider à essayer de trouver une solution. Je pense que si on avait collectivement annoncé qu'on ne voulait plus de ce genre de comportement, ça aurait put avoir des retombées positives.
Certaines personnes se servent d'Internet pour cracher leur misogynie et leur volonté d'être trop virils en allant insulter des nanas... Sérieusement les gars ? Et puis, avec le climat d'affrontement entre l'Empêcheuse et le PCDE, les connards se trouvaient un alibi. Manque de pot, tout cela ne justifie en aucun cas leur comportement.

 

 

J'ai ensuite posé quelques questions à la personne gérant la page l'Empêcheuse :

Dans "empêcheuse" il y a “empêcher”, verbe qui signifie “rendre impossible”. Tu ne souhaites donc pas réaliser quelque chose mais rendre impossible la réalisation de quelque chose ?
En fait, je souhaite réaliser l’égalité en empêchant les discriminations. Et plus spécifiquement (puisqu’il est difficile d’être en même temps sur tous les fronts) je me concentre sur la lutte contre le sexisme.

Abordons le sujet de “l’altercation” que tu as pu avoir avec la page Facebook PCDE, dans un premier temps, peux-tu m’expliquer la raison qui t’a poussé à répondre à leur post ?
Quand je dénonce un post, c’est généralement qu’on me l’a signalé en message privé. Ça a été le cas cette fois là. J’ai reçu plusieurs messages m’indiquant un post anti-féministe avec de très nombreux commentaires sexistes en dessous, encouragés par la page. Je suis allée constater les dégâts et j’ai décidé d’appeler à la mobilisation. Car même sous couvert d’humour la violence reste de la violence. Et le sexisme est une violence.

En appelant le public qui te suit à signaler une page Facebook, n’as-tu pas peur d’attiser la haine plutôt que la compréhension du message que tu souhaites faire passer ?
Les personnes en question n’ont pas besoin de moi pour attiser la haine. Ce n’est pas le féminisme qui crée le conflit, il tente plutôt de le faire cesser. En tant que femmes et plus particulièrement en tant que féministes, nous sommes déjà quotidiennement attaquées par ces personnes qui se cachent sur Internet mais ne sont pas moins violentes dans la vraie vie. Les dénoncer et nous mobiliser est un moyen de lutter contre leur violence. Mais à aucun moment nous ne la provoquons. Pas plus qu’une femme qui porte une jupe ne provoque un viol. Le sexisme est dans la tête des sexistes. Ce n’est pas une conséquence du féminisme.

En multipliant les messages envers le PCDE ou en dévoilant publiquement les messages (aussi horribles soient-ils) que tu as reçus, n’as-tu pas peur de pratiquer ce que tu dénonces - à savoir le harcèlement ?
Contrairement au PCDE, je connais les personnes qui me suivent. Et les personnes qui me suivent ne sont pas violentes et ne l’ont pas été vis-à-vis des modérateurs du PCDE ou de leurs fans. De plus, je n’organise pas de vendetta. Comme je le répète très souvent : je ne me bats pas contre des personnes mais contre un système. C’est face à l’insistance des fans du PCDE et de la page à nier mon harcèlement que j’ai commencé à dénoncer ouvertement leurs méthodes et leur violence. Je n’avais pas d’autres choix que de le rendre visible pour rétablir la vérité.

Le dialogue n’est-il pas plus fédérateur qu’un appel à la censure ?
Nous avons le droit de ne pas être violentées. Tout comme une personne noire (ou anti-raciste) pourra légitimement demander la suppression d’un contenu raciste. La violence n’est pas un droit. La faire cesser n’est donc pas de la censure mais de la justice. Le fait de transformer cela en censure est une stratégie classique des agresseurs pour inverser les responsabilités. Soudain ce sont eux les victimes. Et soudain leurs propos relèvent de leur liberté d’expression. Mais la liberté d’expression n’a jamais été la liberté de harceler, de discriminer ou de violenter. Invoquer la liberté d’expression pour des propos violents ce serait comme invoquer la liberté de mouvement après un coup de poing !

Au-delà du différend que tu as eu avec le PCDE, j’ai l’impression, de l’extérieur, que le féminisme - et la caricature que certains font des féministes - est un sujet récurrent de moquerie sur les réseaux sociaux. Comment expliques-tu qu’un mouvement au but positif et progressiste jouisse d’une si mauvaise image ?
J’y vois trois raisons :

1/ Le conservatisme. Celui qui faisait utiliser exactement les mêmes arguments et la même image contre les suffragettes accusées, elles aussi, d’être de vieilles filles moches, hystériques, gueulardes et déraisonnables. Il y a des personnes qui ne veulent pas que le monde change parce que le changement les effraie. Il y en a toujours eu. Mais le monde a toujours avancé malgré elles.

2/ Les médias sont encore largement conservateurs et relayent donc une information manipulée qui caricature les mouvements progressistes dont le féminisme.

3/ La réaction à l’avancée du mouvement. Je pense que le féminisme monte en puissance ces dernières années. Et je pense que ça fait clairement flipper les sexistes bien au chaud dans leurs privilèges. D’ailleurs ils ont raison d’avoir peur parce que nous menaçons sans détour leur position et leurs avantages sociaux acquis à force d’oppression. Pour tout dire, je prends cela comme une victoire. S’ils sont agressifs c’est qu’ils sentent que ça devient chaud pour eux et plus ils tremblent, plus nous nous renforçons ! 

 

Donc, si j'en crois l'Empêcheuse, la moquerie de certains à l'égard de la cause du féministe n'est en aucun cas due, comme le PCDE l'avançait précédemment, au comportement d'une minorité de féministes extrémistes. Qu'en pensent Les Glorieuses, la newsletter hebdomadaire "réinventant l'information sur les femmes" ? Voici le mot de Rebecca, fondatrice de LG :

 

"Ne faisons pas des personnes moquées les causes de leurs moqueries. Cela reviendrait à blâmer une victime de viol pour ce qu'elle portait. Les moqueries, qui vont parfois jusqu'au harcèlement, rendent l'espace numérique aussi peu accueillant que l'espace public pour les femmes. Elles se font siffler dans la rue et maintenant elles sont moquées sur les réseaux sociaux. La seule faute revient aux agresseurs (appelons un chat un chat). Elle revient aux personnes qui se permettent d'être sexistes." 

 

Alors, au final, pourquoi se moque t-on des féministes ? Sur Internet, la réponse est simple. L'immense majorité de la toile est composée de tocards. On ne peut donc pas attendre d'eux autre chose que des comportements d'animaux. Sur l'espace public, ma réponse est plus mesurée. En basant ma réflexion sur cette guéguerre de cour d'école entre le PCDE et l'Empêcheuse, je ne peux m'empêcher de penser que chaque "camp" a ses responsabilités.
Déjà, j'ai du mal avec les personnes essayant de combattre des clichés en s'enfermant dans d'autres. Ensuite, je ne comprends définitivement pas ceux diffusant des propos ouvertement misogynes sous-prétexte de "nan mé ta rien compris cé de l'humour". Enfin, PCDE ou Empêcheuse ou qui que ce soit, arrêtez de reproduire un comportement que vous combattez : arrêtez de jouer à savoir qui a le plus tort, arrêtez d'être des caricatures de vous-mêmes, arrêtez de vouloir tourner l'autre en ridicule, arrêtez d'imaginer qui est le plus fragile des deux et discutez, simplement.

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