On a discuté des meilleurs lieux à visiter avec deux explorateurs urbains

On a discuté des meilleurs lieux à visiter avec deux explorateurs urbains

C’est en suivant les travaux du rappeur Taf, bien connu des auditeurs d’underground parisien, que j’ai découvert son implication dans le milieu de l’exploration urbaine. Cette discipline, en plein essor aux quatre coins du monde, consiste à explorer des lieux abandonnés par l’homme : métro, usines, complexes militaire ou industriel… Et si ces endroits d’un autre temps n’avaient encore pas abattu toutes leurs cartes ? 

C’est ce que nous avons entrepris de découvrir en compagnie d’un duo de passionnés français, Taf, le rappeur du collectif l’Armature et son poto Feu vert. 

Taf, Feu vert, merci de nous recevoir dans ce lieu atypique ! Et si vous commenciez par nous expliquer où nous sommes et ce que l’on fait ici ?

Taf : Nous sommes en visite sauvage dans un hôpital psychiatrique désaffecté. C’est un endroit très grand où il y a beaucoup de bâtiments différents… Mais on ne va pas en dire trop pour ne pas vendre le lieu !

C’est ce qu’on appelle de l’exploration urbaine, ou de l’urbex ?

Feu vert : On ne se revendique pas du mouvement urbex. C’est un terme un peu flou… Nous ce que l’on aime, c’est visiter des lieux abandonnés et chercher de bons spots le week-end juste pour le kif.

Taf : On a créé une petite page Facebook qui s’appelle Visites Sauvages. Et c’est exactement ce que l’on fait : on visite des endroits où les gens ne sont jamais, ou peu, passés… Des lieux hors du temps.
 


Votre démarche est sportive, historique, vandale ou c’est simplement de bonnes aprem entre potes ?

Taf : Pas vandale, c’est sûr. Le côté sportif est vraiment agréable : tu grimpes des murs, tu rampes sous terre, tu marches beaucoup… Ça fait une belle activité physique même si ce n’est pas ce qu’on cherche à la base. Pour nous, c’est plutôt culturel, c’est un peu comme aller au musée ! Les gens, ils vont au musée, ils paient vingt balles, ils se font chier avec un guide… Nous, on fait nos visites dans des musées interdits ! Des hôpitaux, des vieilles pierres, du vieux matos… C’est comme un voyage dans le temps.

Feu vert : Oui, et on essaie de retrouver des photos d’époque ou des archives pour voir comment c’était avant.

Vous cherchez l’histoire ou l’esthétique ?

Feu vert : Un mélange des deux !

Taf : Certains endroits sont super sales mais chargés d’histoire, d’autres super beaux mais c’est du toc !

Quelles sensations vous cherchez lors de ces visites sauvages ?

Feu vert : Au début, c’est juste pour visiter, pour découvrir… Mais on peut vite tomber sur des alarmes ou des vigiles. Et là, c’est l’adrénaline !

Taf : Il y a le côté adrénaline bien sûr ! Il faut trouver une entrée, parfois c’est long, mais c’est hyper plaisant de finir par trouver ! Et puis il y a les endroits un peu glauques… Quand tu passes la nuit dans un hôpital psychiatrique ou dans une morgue, tu flippes un peu. Tu fais forcément le lien avec des films d’horreur ou l’univers du paranormal… Mais dans des endroits super mystiques, moi je suis émerveillé. 

 


Votre plus grosse frayeur ?

Feu Vert : Une base militaire ! On passe l’entrée en pleine nuit, deux ou trois bâtiments… Et une voiture débarque d’un coup, pleins phares. On coupe nos lampes, on se planque… Le mec descend de la voiture et ouvre la grille avec les clés. On commence à vraiment flipper.

Taf : On se chie dessus ! On est dans un domaine militaire…

Feu Vert : Du coup, on descend dans les sous-sols de la base et on cavale. On rampe dans des canalisations et on arrive dans un énorme couloir de ventilation avec des machines de trois mètres ! On est restés bloqués une heure…

Taf : On a attendu pas mal de temps pour repartir. Le gardien n’était plus là mais on était enfermés. Du coup, on a pris des couloirs en sous-sol et on a fini par ressortir cinquante mètres plus loin dans un hangar. On a dû franchir cinq clôtures barbelées sans lampe… Ambiance zone 51 !

Tu as tourné ta Poignée de Punchlines dans une base militaire, tu nous en parles ?

Taf : La Poignée de Punchlines c'est un concept de freestyle dans lequel tu dois caler vingt mots soumis par les auditeurs dans ton texte. On a tourné dans un ancien bunker de l'OTAN sous une forêt. Quand l'OTAN a quitté la France, ils ont laissé du matériel militaire et il y a encore des véhicules blindés au milieu des galeries. J'ai pensé que ce serait un décor original pour la Poignée.
 


Les meilleurs spots, ville ou campagne ?

Feu vert : Pas de préférence, on peut être surpris par les deux !

Taf : En ville, tu peux trouver des endroits très préservés dans les rues passantes comme c’est compliqué d’y entrer. En campagne, c’est un autre délire : traverser des champs, explorer des ruines, de vieilles fermes… C’est super agréable de faire les deux.

De bons spots dans Paname ?

Taf : Dans Paname t’as des hôpitaux…. Enfin, les bâtiments abandonnés de certains hôpitaux de Paris. Des trucs énormes ! Tu rentres comme si tu étais un patient normal et tu peux y passer quatre heures entre les sous-sols et les toits… Sinon, il y a les catacombes, les stations de métro fantômes, les bunkers…

Et vos lieux favoris ?

Taf : Je travaille dans un hôpital… Donc j’adore visiter des bâtiments médicaux à l’abandon ! T’as le côté super glauque, tu te dis que des gens sont sans doute morts entre ces murs… C’est vraiment spécial mais j’aime bien cette ambiance.

Feu vert : Moi je me suis pris un kif pour les maisons meublées. C’est figé dans le temps. J’aime aussi beaucoup les décors industriels, les usines désaffectées, les carrières, les trucs sous terre…

Taf : Le seul truc qu’on cherche pas, c’est les toits. On n'est pas dans le délire toiturophilie… De toute façon, Feu Vert a le vertige !

Votre Graal ?

Taf : La zone 51 !

Feu Vert : Tchernobyl !

Taf : En France, il y a de super châteaux à faire. Par contre, ça reste risqué niveau alarmes, vigiles, etc.

Justement, vous n’êtes pas du tout dans la dégradation ?

Taf : Au contraire, respect des lieux. Après si l’endroit est vraiment abandonné et qu’il faut péter une fenêtre pour rentrer… Voilà on est pas des saints non plus… Mais on ne vole rien, on ne casse pas et on ne met pas le feu.

Comment se passe le repérage ?

Taf : Ce que je préfère, c’est tourner en voiture ou à pied. Quand je suis en week-end, je suis toujours à l’affût d’un petit chemin abandonné à suivre. C’est comme ça que tu fais de super découvertes. Tu fais le tour, tu prends un peu possession des lieux, tu cherches des signes de présence… C’est un grosse démarche d’approche !

En fait, tu dragues des lieux.

Taf : C’est exactement ça ! Sinon, on utilise beaucoup Google Map. Des fois, je fais toute une ville en street view. Je note les coordonnées et je vais voir sur place. Et bien sûr, il y a le bouche-à-oreille. Tu peux tomber sur des trucs archi cramés où tout le monde est déjà passé comme sur des petites pépites…

Il y a une logique de crew ? C’est un game de passer le premier comme chez les taggers ? 

Taf : Dans l’urbex oui, mais ça reste un milieu très codifié. C’est pour ça qu’on ne s’en revendique pas.

Feu Vert : C’est vrai que c’est un kif de passer le premier, mais bon, on ne cherche pas l’exclusivité à tout prix.

Comment s’organise le mouvement ?

Feu Vert : C’est un peu chacun pour sa pomme finalement. T’as des duos, des équipes… Tout le monde fait son truc de son côté.

Taf : On croise souvent des gens sur place : des photographes, des taggers, des aventuriers… C’est super bon délire. Après, il y en beaucoup qui ne te lâcheront jamais leurs adresses… T’as beau leur montrer que t’as une page Facebook, que t’as deux cents spots à ton actif, ils veulent rien lâcher. Nous on est loin de tout ça. On fait de la visite sauvage, on prend l’apéro pendant la visite et on fait quelques photos souvenirs avec un appareil à soixante-dix balles.

Pouvez-vous nous donner une estimation des sympathisants urbex en France ou en Europe ?

Feu Vert : C’est énorme !

Taf : C’est un peu comme le rap. Maintenant tu vas partout, les gens font du rap, de la trap, des freestyles, de l’impro… Avec l’exploration c’est pareil. C’est un milieu très diversifié. Et comme partout, il y a des passionnés, des squatteurs et des gros bâtards…

Feu Vert : On a même rencontré un Géorgien qui squattait la maison du maire de sa ville… Très gentil, il nous a offert à manger et à boire !

Un petit mot sur les Russes qui se suspendent dans le vide ?

Vodka.

A terme, ça vous tente de professionnaliser votre activité Visite Sauvage et de guider des groupes ? 

Feu Vert : Moi je sais pas, j’aimerais bien garder ces endroits secrets.

Taf : Le problème, c’est que c’est une activité illégale. Mais c’est une passion que j’aimerais faire découvrir. Des gens nous contactent déjà sur Visites Sauvages et on répond à tout le monde. Tant que les gens sont cool et ouverts, on est chaud.

D'un point de vue juridique, c'est pas tendu ?

Taf : Pour le moment j'ai eu des problèmes avec la police mais pas avec la justice... Mais je m'attends à ce que ça arrive... Tu connais un avocat ?
 


Tout comme le parkour, l’urbex est en pleine expansion. Peut-on parler de réappropriation de l’espace urbain, voir d’une certaine affiliation à la culture Hip-Hop ?

Taf : Le terme Hip-Hop est super large : la danse, le rap, le tag… Mais oui je pense. C’est un genre de sport, de la randonnée urbaine. Après, les mecs qu’on croise sur les spots sont pas vraiment Hip-Hop. C’est plus comme le public des catacombes : des bourgeois, des étudiants, des passionnés, des curieux… C’est bien car il y a une certaine intelligence, le respect des lieux… Et surtout cette démarche de curiosité, cette ouverture qui les amène à l’exploration. C’est pas le genre de mecs qui écoutent Skyrock quoi.

On se réapproprie la ville. Ces endroits, c’est nos impôts, notre main d’oeuvre… C’est à nous ! Même si l’état a tendance à tout fermer, à interdire l’accès… On fait ce qu’on veut. C’est une recherche de liberté. La société actuelle est tellement liberticide que c’est un bol d’air. Dans certains sens, ça ressemble à la démarche rap indé. Même si la connexion n’est pas directe.

Les poètes classiques s’émerveillaient devant la nature et trois bourgeons. Est-ce que dans l’explo, dans ta musique et dans le rap en général, le charme vient de la rouille et du béton ?

Taf : Exactement. Il y a quelque chose de très poétique dans tout ça, dans ces lieux abandonnés, morts, éteints ou tout simplement figés dans le temps. Et même si ce n’est que de la pierre, des trucs modernes en train de pourrir ou la nature qui reprend ses droits… Ça a quelque chose de très poétique. Après, c’est une question de perception. Tout le monde n’est pas sensible à ces charmes.

Un petit mot pour ceux qui diront que vous faites de la musique de sauvage et que visiter des endroits rouillés c’est pas un drôle de délire ?

Taf : Chacun fait ce qu’il veut mais il y a une part de beau et d’intéressant dans tout ça. Les gens qui n’ont pas essayé, je les invite à le faire. Beaucoup de gens n’ont jamais écouté de rap indépendant et sont super touchés quand ils le font. C’est juste qu’ils ignoraient que ça existait… Les visites c’est pareil, il faut essayer si ça te tente !
 


Interview initialement publiée chez Cultiz en 2002 puis rééditée en 2017.

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