Employee advocacy : parasiter ses potes sur les réseaux sociaux pour 2% d'augmentation

Employee advocacy : parasiter ses potes sur les réseaux sociaux pour 2% d'augmentation

On a toujours emmerdé les gens. Un des plus vieux métiers du monde même. Peut-être qu’on le démontrera quand on dénichera des peintures murales de pète-couilles d’âges reculés dans une grotte ; ou que l’on (re)découvrira une énième digression d’Hérodote qui nous révèlera comment les Phéniciens emmiellaient les bouseux des îles Cassitérides pour leur carotter leur étain.

On n’a pas vraiment changé sur ce point-là, la question actuelle étant : comment investir de positif le fait de continuer à faire chier les gens pendant qu’ils se curent le nez entre deux signatures de pétition sur change.org ?

 

Le bestiaire des anglicismes de l’entreprise était pourtant déjà bien assez fucked up sans qu’on en rajoute

 

Pour le dire très simplement, la langue que nous employons se nourrit, en creux, de nos représentations, ou plus communément de notre vision du monde. Réciproquement, la langue avec ses mots et ce qu’ils recouvrent corsette et influence notre pensée.

Que penser alors de tous ces mots anglais qui bruissent dans les travées des open spaces ? Le langage de l’entreprise, ce sabir de marchand, a toujours été fleuri. Peut-être en viendra-t-on à dire flower dans un avenir proche, si on se fie à l'accélération des anglicismes dans le champ lexical du quidam qui bosse dans une start-up.

Cette dernière elle-même est bien souvent une bonne vieille PME des familles. On suppose néanmoins que la préférence pour le premier terme augmente le taux de transformation de rendez-vous Tinder en fellation, valorise une situation précaire ou donne l’occasion d’avoir ¼ de son visage sur un selfie avec Xavier Niel à Station F tant elle est investie de positif. Il ne faut plus dire “j’ouvre une boulangerie pour me mettre à mon compte” mais “notre start-up à croissance forte compte disrupter le market du pain au levain”. Nul doute que les historiens du futur étudieront ce moment de l'adoption totale et décomplexée des mots-clés du manager américain par la France des bureaux. Ils le feront éventuellement en comptabilisant les occurrences de ces termes édulcorant le langage dans les manuels pour cadres.

Je ne sais pas vraiment quand cela a commencé, mais je suppose que nous nous y sommes habitués comme à notre visage après l’adolescence. Nous n’y faisons pas ou plus attention, mais la transition des noms de nos métiers (job title) s’est réalisée sans couture. Project manager, marketing manager, growth hacker, chief mes couilles officer, nos fiches de fonctions sont l’équivalent d’un caleçon de luxe masquant un taudis microbien.

 

 

 

Cette acceptation de l'anglicisme au travail est la dernière étape du deuil de notre dignité professionnelle. Celui-là même nous conduisant à fayoter sur Facebook pour négocier sa prime. Bienvenue dans l'ère de l'employee advocacy ou, en français, du larbinage numérique.

 

Employee advocacy : demain, tous parasites
 

 

L’employee advocacy est le mécanisme par lequel une entreprise ou une marque mobilise ses salariés pour devenir ses ambassadeurs non seulement dans leur vie professionnelle, mais également parfois dans leur vie de tous les jours et notamment sur les réseaux sociaux”. 


On peut lire ce terme d’une autre manière, comme la capacité d’une boîte à appliquer un peu plus fort le droit de cuissage en entreprise, posant de nouvelles chaînes rutilantes à ses employés, les transformant toujours un peu plus en elfes de maison.

L’employee advocacy s’insère au sein du mouvement plus vaste du marketing d’influence. Les gros influenceurs étant sur-coûteux, on vise désormais les seconds couteaux trop contents de se sentir important, oubliant au passage de réclamer de l’argent de poche pour leur taff. Les employés s’insèrent dans la même logique. Il ont eux-mêmes une communauté (en gros c’est leur tissu social). Et on les paie déjà après tout. Pourquoi ne pas rajouter une ligne sur leur fiche de poste ? Ou pourquoi s'embarrasser à le faire finalement, en fait ? Plutôt que d’employer le community manager pour aller, avec le compte de la marque, coller son gros panard à bout carré dans le pan de porte pour essayer de vendre son e-bible, les supplétifs vont être piochés dans les forces vives de l’entreprise. On va aller “chercher l’enthousiasme” à tous les échelons pour qu’il diffuse des contenus dans son propre réseau, de préférence sur les médias sociaux. Les études des gros cabinets l’ont démontré à coups d’études : on fait bien plus confiance à la recommandation d’un proche qu’à celle d’une boîte ou d’un influenceur...

Bingo.

Moyennant une formation aux réseaux sociaux (souvent LinkedIn ou Twitter), on va leur créer un compte pour qu’ils puissent devenir de bons besogneux gratuits.
 


Mouillez-vous la nuque, cet anglicisme va devenir la norme, une norme qui remodèle le terrain de jeu du langage et définit la manière dont on parle des choses. Avec des logiques assez diaboliques de ludification, on va “valoriser” l’employé et l’entreprise de manière indolore. On va jouer de la bonne volonté des gens, du sentiment d’appartenance au groupe, de l’identification à leur métier pour demander un “petit plus”. On cadre et de facto réifie une pratique épisodique de partage d’un article qu’un employé faisait de temps à autre, pour en faire un instrument peu coûteux de la stratégie de communication de l’entreprise.

T’aimes le foot ? La marque parle de foot sur son blog : plutôt que de publier du So Foot, tu vas parler de notre article bas de gamme sur le même thème. Et puis ça sera drôle de finir dans le top 3 en matière de partages du contenu de la boîte. Cela va être aussi le bon moyen de mettre tout le monde en concurrence, de voir les bons petits collabos.

Après une évangélisation en interne, le téléchargement d’une application, les équipes RH/Com’ vont définir les contenus que nous allons "choisir" de partager à nos contacts. On est dans la première phase, un mince filet qui va probablement se transformer en norme quand le "dialogue social” va se situer au sein des entreprises : le bon vieux mythe éculé du volontariat quoi.

On ne va pas trop être obligés, mais faudra pas bégayer quand le n+1 aura les stats de partage des articles du mois sous les yeux, avec d’un côté son dashboard et de l’autre une mendicité crasse de vendeur de cigarettes à l’unité pour 5 % d’augmentation annuelle.

Il s'agira de ne pas se boucher le nez devant un article merguez du type "top 5 des meilleures méthodes pour changer d'opérateur", rédigé par un stagiaire, puis soumis au partage "désintéressé" sur les réseaux sociaux personnels des employés.

Y a un moment, on nous avait demandé à l’entretien si on était plutôt corporate, si on la jouait pour l’équipe. Elle servait à ça la question du RH, celle à laquelle on a répondu, entre “les heures sup me font pas peur” et “mon plus grand défaut c’est que je suis trop perfectionniste”, que l’on préférait faire des passes décisives et se sacrifier pour l’équipe plutôt que de planter des quilles et faire le signe du coeur avec les mains au futsal. Altruisme, regrettable qualité : regrettée elle va l’être.

Ce que la start-up perd en capacité à casser les couilles à ses employés, elle l’imagine comme une application innovante pour la refiler aux grands groupes. On est dans une mashallance entrepreneuriale insoupçonnée. Les petits tendent les outils aux grands pour qu’ils vous tapent avec.

Comment se défendre contre un concept marketing importé qui ne manquera pas d’être investi d’une puissante charge positive dans l’entreprise, les écoles de commerce et dès maintenant sur le Télégram des députés En Marche ?

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