Rencontre avec la scène musicale indépendante suisse : l'interview d'Émilie Zoé

Rencontre avec la scène musicale indépendante suisse : l'interview d'Émilie Zoé

Après avoir interviewé le fondateur d’Hummus Records il y a quelques mois, je me penche aujourd'hui sur les artistes qui se produisent sous l’aile de ce label un peu particulier. Parmi eux, je suis allé rencontrer Emilie Zoé, qui vient de sortir un EP
 

La vidéo de l'interview :


Bonjour, Emilie. Il paraît que tu as rarement le trac ?

Je n’ai pas le trac juste avant de monter sur scène. Mais j’ai le trac bien une semaine ou un mois avant. Comme ce sont des concerts auxquels je n’ai pas l’impression d’être préparée, je stresse un peu comme avant un examen, en fait. Après, le jour même, je n’ai pas trop le trac. Parce que j’ai vécu tout le trac de ma vie la première fois que je suis montée sur scène ; c’était devant mille cinq cent personnes – un peu un hasard, d’ailleurs –, au théâtre de Beaulieu de Lausanne et j’ai dû jouer une chanson à la guitare toute seule en ouverture de soirée. Je pense qu’à ce moment je suis morte trois fois donc j’ai un peu épuisé le quota de trac.

La musique et toi, cela a commencé comment ?

En fait, j’ai pris des cours de guitare, mais je n’ai pas de notion de solfège ce qui me rend un peu autodidacte. En réalité, je n’ai pas de schéma préconstruit de comment écrire une chanson ni de quels accords utiliser… Donc ce sont les sonorités que je parviens à produire avec une guitare et avec ma voix qui guident ma composition de chansons. Peut-être que dans dix ans, si j’apprends d’autres choses, j’aurai l’impression que mes chansons étaient hyper plates…

Raconte-nous un peu ton parcours.

J’ai rencontré un type qui s’appelle Félicien Donzé quand j’avais dix-huit ans. J’avais encore jamais fait de concerts et lui vivait alors de la musique. Il m’a prouvé que c’était possible d’en faire un métier, tout du moins une activité principale, en me disant :
 

« Viens faire des concerts avec moi, viens jouer de la guitare et chanter avec moi ».


Du coup, j’ai arrêté mes études. Je n’avais rien devant moi sinon la musique et j’ai commencé à faire des concerts avec lui. Puis j’ai été repérée pour faire la tournée d’une chanteuse allemande, Anna Aaron, avec qui j’ai tourné pendant quatre ans. Puis, parallèlement à cela, j’apprenais à écrire des chansons ; j’ai rencontré des musiciens avec qui j’ai enregistré un disque et fait des petits concerts. Mon projet a donc toujours évolué un peu en parallèle de ces collaborations et puis là, ça fait deux ans que mon activité principale s’est recentrée sur mes chansons et le fait de les jouer sur scène.

Tu sors un nouvel EP, dont la première chanson est Leaving San Francisco. Késaco ?

Eh bien c’est le premier morceau que j’ai enregistré avec Nicolas Pittet qui est le mec qui joue avec moi sur scène depuis le début du projet, donc environ trois ans en duo ensemble. Le but était d’enregistrer ce duo. On a enregistré ça à La Chaux-de-Fonds et c’est Nicolas qui joue au piano. C’est marrant que ce soit la première chanson qu’on enregistre de nous, parce que c’est une chanson que j’ai écrite suite à une discussion que l’on avait eue à San Francisco même, un soir où on avait fait un peu la fête. Il était tard, on était sur une colline qui surplombait la ville et on parlait des gens qui ont été très importants dans nos vies et qui, soudain, ne sont plus là.

Le disque sort sur une nouvelle collection Hummus Records (Tahini). Comment s’est passée la prod ?

C’est une collection de single. Pour l’instant un seul est sorti, enregistré par Louis Jucker dans son home studio à la Chaux-de-Fonds sur bande – donc pas d’edit possible, tu dois faire la bonne version du début à la fin. C’est une collection de petits disques trente trois tours fabriqués à la main et dont on suit tout le processus de fabrication en tant qu’artistes : j’ai dessiné la couverture, on a choisi les couleurs de l’impression, les couleurs du papier, j’ai dessiné sur le macaron du disque… Puis on est allés l’imprimer dans l’atelier de sérigraphie d’Out of Gas (toujours à la Chaux-de-Fonds). On a tout fait ensemble : c’est vraiment une collection auto-produite du début à la fin.

Et ça veut dire quoi, Tahini ?

C’est un sous-truc d’Hummus Records et le hummus (houmous) est fait avec du pois chiche et du sésame. Le tahini est de la purée de sésame et tahini (tiny) en Anglais, ça veut aussi dire petit. Comme ce sont des petits disques, c’est marrant de donner ce nom à cette collection.
 


Avec qui conçois-tu de faire de la musique aujourd’hui ?

Je crois qu’il faut faire les choses avec les gens que l’on aime bien et qui sont intéressés par participer à un projet, peu importe l’argent qu’on peut en tirer. Et c’est une réalité qu’il y en a pas beaucoup dans le monde de la musique. Ce sont des amis qui ont fait le graphisme des disques, qui donnent du temps pour enregistrer, venir jouer sur les morceaux… Oui, pour moi un disque se fait avec des amis du début à la fin.

Et aujourd’hui, justement, tu arrives à vivre de ta musique ?

De la musique ? Je gagne un peu d’argent avec les concerts que je fais pour d’autres. Mais mon projet personnel ne m’apporte rien (ou bien le peu que ça m’apporte est réinvesti dedans). Je bosse à côté. Des fois, si j’ai de la chance, ce sont des engagements musicaux : là je fais une création pour une pièce de théâtre. Mais sinon, je fais de la technique, de la sono, je décharge des camions… Je crois que c’est le cas de beaucoup de mes potes dans le milieu : certains ont de la chance et gagnent leur vie avec un job en lien avec la musique, mais sinon certains font cuisinier ou autre…

Tu n’as rien contre les cuisiniers, Emilie ?

Non, j’adore les cuisiniers… (Rires)

Des initiatives similaires, il y en a plein à la Chaux-de-Fonds. C’est quoi le secret de ta ville ?

Le secret de la Chaux-de-Fonds ? C’est peut-être qu’il fait froid… On est en montagne. (Hésitation) Bah moi j’aime bien aller à la Chaux-de-Fonds parce que les rues sont hyper larges et on a l’impression d’être dans un autre pays. Et peut-être que les gens aussi ont cette impression : ils font plus de trucs entre eux, ils doivent tous se regrouper dans des lieux, dans des endroits comme le Laboratoire Autogéré de Création où les artistes qui font et des arts visuels et de la musique, se rassemblent. Ça plaît de vernir un disque dans un lieu comme ça plutôt que dans une salle avec un programmateur, à qui il faudra envoyer des milliers de mails et discuter du cachet.

Tu fais aussi de la vidéo et de la peinture. On peut voir ça quelque part ?

Bah ouais ! Sur la pochette de Leaving San Francisco, le dessin du piano est de moi. Je passe beaucoup de temps dans ma vie à noircir des feuilles en y dessinant des lignes. Mais j’aime aussi peindre (d’ailleurs cela fait longtemps que je ne l’ai pas fait), surtout hyper précisément, comme s’il s’agissait de photos et à partir seulement des trois couleurs primaires pour recréer toutes les nuances. Je fais aussi de la vidéo : je filme des potes alors qu’ils sont en train d’enregistrer des disques ou de faire un concert. J’aime bien capturer ces moments-là et montrer ce que le public ne peut pas voir. C’est aussi ma façon de voir le monde : je suis myope comme une taupe et ce sont ces petits détails qui racontent le global finalement.

On a retrouvé une vidéo tournée en appart. Ça s’appelle Blackberries et c’est encore jamais sorti sur aucun album… Bah pourquoi ?

Effectivement, c’est une chanson qui va sortir sur mon prochain disque. Je suis en train de l’enregistrer et mixer, avec Nicolas Pittet, qui joue de la batterie avec moi sur scène et donc sur ce disque. On est en coloc' en fait, d’où le fait qu’on le voit dans la vidéo. On collabore actuellement avec un ami belge, Christian Garcia, pour nous donner des idées quant à la façon d’enregistrer ce disque. Et donc on s’est enfermés deux semaines avec lui dans notre local de répétition pour enregistrer ces prochains titres.

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