Cuneyt Arkin, la virilité

Cuneyt Arkin, la virilité
AUTEUR

senzo-tanaka

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Chaque culture possède son parangon de virilité. Ici, Alain Delon ou Lino Ventura, là-bas Maurizio Merli, Franco Nero, Chuck Norris, John Wayne, Amitabh Bachchan, Dany Lee, ou encore Chen Kuan Tai pour ne citer que ceux-là. Pourtant, tous font figure de dandys efféminés, vegans et raffinés courant de salons de thés en vernissages d’art contemporain face à l’homme dont la simple existence fait s’évanouir des troupeaux entiers de féministes. L’Homme avec un grand H, l’homme de qui Nietzsche, parait-il, se serait inspiré quand il a imaginé son Ubermensch : Cuneyt Arkin. L’homme est turc, forcément et ne possède que deux passions dans la vie : distribuer des mandales et séduire des petites pépées. L’homme est beau, l’homme est grand, l’homme est fort, l’homme possède des yeux bleus à givrer la banquise. L’homme est surnommé le Alain Delon turc, un bien trop grand honneur accordé à Delon si vous voulez mon avis. Non, dans les faits, Cuneyt est plus proche d’un John Wayne du bosphore ou d’un Pascal Brutal qui pratiquerait les arts-martiaux et latterait des méchants chrétiens écumants de bave et de vices dans des fresques historiques locales. Bienvenue dans le monde magique du cinéma populaire turc symbolisé par un seul homme.
 

"Si un pénis turgescent avait un visage, ce serait celui de Cuneyt Arkin"


Cuneyt, comme pour de nombreuses grandes vedettes, est devenu acteur par le plus grand des hasards. À la base étudiant en médecine, certainement brillant car la brillance définit cet homme, il répond à une petite annonce et s’inscrit à un concours de comédie. Il le gagne, évidemment, et devient la nouvelle vedette locale. Finis bistouris et stéthoscopes, bonjour castagne et mornifles. On ne naît pas légende, on le devient et comme toutes les autres, Cuneyt va d’abord tâtonner un peu dans mélos et des films sentimentaux où il va travailler son sens de la séduction en ensemençant des dizaines de jeunes et moins jeunes filles transies d’amour pour la puissance de son regard et la dureté de ses traits. Avant de casser des gueules, il brise des cœurs. Une dizaine d’années plus tard, au milieu des années 1960, il embrasse enfin sa destinée : être le représentant de la masculinité. Si un pénis turgescent avait un visage, ce serait celui de Cuneyt Arkin.

À lui tout seul, il représente un pan entier du cinéma populaire turc. Un cinéma fait de bric, de broc, de bras cassé et de plagiats honteux de tous les grands films américains. Vous pensiez que Les Nouveaux Barbares était un remake italien fauché de Mad Max 2 ? Et bien, c’est une super production à côté des films dans lesquels s’ébroue le viril turc. Le cinéma bis turc doit se voir comme un mix entre la folie du cinéma bis hongkongais, l’opportunisme du bis rital, le stakhanovisme du bis taïwanais et l’absence de limites du bis philippin. Le tout avec une absence totale de second degré. Totale. Prenons Turkish Star Wars, l’œuvre la plus légendaire, dont il a d’ailleurs signé le scénario, dans laquelle apparait sa tignasse poivre et sel pleine de virilité. Turkish Star Wars est un genre de space opera dans lequel des figurants costumés courent dans tous les sens en remuant les bras et se font savater par Cuneyt qui ne se départit jamais de sa monolithique face. Certes, ceci est une bien terne description de cet océan de cinéma primitif et d’art brut qu’est Turkish Star Wars mais parfois les mots manquent. C’est souvent le cas lorsqu’on évoque la légende turque.
 

 

Cuneyt est le roi de ce cinéma là. Un roi qui règne sur une cour des miracles bigarrée mais attachante dans laquelle il faut s’abandonner totalement et se laisser porter par le flow. Glisser un orteil dans le monde du bis turc c’est pénétrer dans un endroit ou la raison n’existe plus, un endroit que l’esprit de l’homme occidental, plus ou moins éduqué et rationnel ne peut appréhender. Deux réactions s’offrent à l’intrépide qui aura posé ses yeux sur un film bis turc : le rejet ou l’éblouissement total. La force d’Arkin est d’embrasser toutes les valeurs archaïques de l’homme turc : grand, beau, fort, sportif, viril. Il est le héros ultime. C’est d’ailleurs le seul personnage qu’il n’incarnera jamais au cours de sa longue carrière dans le cinéma d’exploitation. Ses rôles consistent à buter des dealers, savater des monstres, éclater des truands, rectifier des voleurs, dégommer des pourris, baiser des meufs, déglinguer des filles, tringler des demoiselles légères, niquer des sœurs. Lui est droit, beau et lumineux, ses ennemis sont fourbes, laids et bedonnants, ses conquêtes sont jeunes, sexy et dociles. Oui, le turc se tape bien d’offenser qui que ce soit. De toute façon, si t’es pas d’accord, Cuneyt te pète les gencives. D’un coup de pied bien placé.

Oui, il aime se battre et maîtrise « les arts martiaux ». Arkin est un artiste martial qui aime lever la jambe mais pas au sens classique du terme, ici on n’est pas dans la maitrise totale de l’art comme pouvait l’avoir un Bruce Lee, Jackie Chan, Jet Li ou Donnie Yen, non, on est dans une autre dimension. On est bien au delà de la maitrise. La jambe n’est jamais tendue et la gestuelle toujours approximative. Mais qu’importe, la puissance est bien là. Ses coups de poings sont forts comme le plomb, vifs et aussi raides que sa justice. Aux cris de chats de Bruce Lee, il préfère les punchlines assénées de sa voix profonde. Mais on ne devient pas fort comme un turc du jour au lendemain, oh que non, il faut s’entrainer sans relâche. Casser des pierres, manger des baies sauvages, marcher dans la montagne les chevilles lestées et faire des foots avec des rochers. Le tout au son de la musique d’Indiana Jones. Non en Turquie, on ne s’embarrasse pas trop des droits d’auteurs.

Devenu une légende locale, il trouve que le métier d’acteur ne lui permet pas d’exprimer son art, il va alors écrire, produire et réaliser ses propres films. Au mieux de sa forme, il participera à plus de vingt films par an, en toute tranquillité, nique sa mère Daniel Day Lewis et le mystère de la rareté, Cuneyt est sur tous les écrans, de toutes salles, tous les jours. Le public veut le voir et ben il le verra. Il apparaît dans tous les genres que le cinéma a produit : polar, karaté, western, science-fiction, films de pirates et même de ninjas. Le rôle est le même, Cuneyt Arkin joue Cuneyt Arkin, seul le costume change. Cuneyt cow-boy, Cuneyt flic, Cuneyt pirate, Cuneyt guerrier etc. Une des spécificités du cinéma populaire turc est son nationalisme et son prosélytisme religieux. Dans ses films historiques, Arkin est toujours ce gentil et valeureux musulman qui va aller casser les têtes des vils et sadiques chrétiens assoiffés de violence et de sexe. Le cinéma bis est toujours en première ligne lorsqu’il s’agit de comprendre la profonde identité culturelle d’un peuple.

 

 

Vedette en Turquie, c’est bien, vedette dans le monde c’est mieux. Il va essayer de s’exporter au Moyen-Orient d’abord (Liban, Iran essentiellement) puis en Europe via l’Italie, évidemment. Quand on parle de série B et de toutes les autres lettres jusqu’à Z, les italiens ne sont jamais bien loin. Malheureusement on ne devient pas Alain Delon ou Clint Eastwood en jouant dans des nanars de septième zone et Cuneyt va se retrouver à faire des roulades en plein désert ou se bagarrer contre tout ce que le cinéma fauché européen fait de plus calamiteux : ninjas moustachus, karatékas faisandés et truands grassouillets. Mais toujours avec le même premier degré et sens de l’honneur qui le caractérise car on peut vendre ses talents mais pas son intégrité. 

Las, il va rentrer au pays et ralentir un peu le rythme, il ne tournera plus que dans quelques films par an. Mais plus les films sont rares, plus leur niveau de génie est grand. Par exemple « Lion Man » dans lequel il joue un valeureux turc élevé par une lionne. Au cours des années 2000, il apparaît dans des séries télévisées dans lesquelles il joue le rôle du vieux sage. On le verra aussi dans la suite de son film le plus glorieux : Turkish Star Wars II au côté de Pascal Nouma. Oui Pascal Nouma, le mec qui célèbre un but en se branlant devant le Kop adverse et qui se fait virer du Koh Lanta local pour avoir bastonné un type. Entre légendes, on se comprend. Peu à peu, avec le développement de l‘Internet et l’apparition du nanar en tant que genre, Cuneyt Arkin va devenir un vrai roi en Europe où ses films ou plutôt les meilleurs scènes de ses films, parce que les voir en entier reste une sinécure, seront célébrés comme autant d’offrandes et de chef d’œuvre nanardeux. Aujourd’hui, il est un vieux monsieur qui tout récemment a été annoncé mort mais tout cela est bien sûr faux. Même la mort ne peut vaincre Cuneyt Arkin.

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