La Corée du Sud : empire de la consommation et totalitarisme culturel

La Corée du Sud : empire de la consommation et totalitarisme culturel

L'Asie est en proie à des bras de fer économiques incessants entre les différents « dragons » que sont Taïwan, Singapour, Hong Kong et la Corée du Sud mais aussi les « tigres » composés de la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie, le Viêt Nâm et les Philippines. Dans cette bagarre industrielle de celui qui aura le plus gros import-export, il y a un pays qui se renforce jour après jour : la Corée du Sud. Celui qui effraie le Japon et la Chine, malgré sa petite taille, est un monstre économique : premier dans le secteur mondial de l'électronique, l'automobile, la sidérurgie et la construction navale selon KBS. La taille ne compte pas. De l'extérieur, on serait presque tenté de glorifier l'économie de marché en voyant ce miracle économique. En cinquante ans, la Corée du Sud est passée du statut de pays ruiné par la guerre à celui de leader asiatique. Mais comment cela se matérialise sur place pour les habitants ?

Profitant d'un séjour de plusieurs mois en Corée, j'ai d'abord été marqué par l'uniformité de la mode vestimentaire des Coréens. On aperçoit les mêmes marques, les mêmes découpes. Cette uniformité ne s'arrête pas là, on remarque également les mêmes coupes au bol pour les hommes et des colorations blonde ou auburn pour les femmes.

Je suis sorti du métro un peu perdu par tous ces constats. Comment expliquer cette particularité ?

D'après ce Mémoire de l'Université de Montréal en relation avec la Chaire de l'Unesco :
 

« Les membres de la grande famille sud-coréennes doivent se ressembler et ne pas se distinguer du groupe. Les originaux sont donc marginalisés. Toutefois, les [...] nouvelles générations [...] cherchent désormais à se vêtir de façon plus [...] recherchée que leurs prédécesseurs [...]. Par contre, [...] comme la règle d'uniformité l'exige, ces jeunes finissent par tous se ressembler dans leur excentricité » 


Au-delà de cette réalité socio-culturelle, on peut citer deux exemples illustrant la manière dont fonctionne la Corée du Sud moderne à certains niveaux.

Premièrement la « K-Pop ». Depuis les années 1990, des groupes de chanteurs/chanteuses se multiplient dans le pays. Ça vend bien et ça prolifère sur YouTube. Aujourd'hui la K-POP est une industrie centralisée en trois labels différents : YG, SM et JYP Entertainment (les « Big Three »). Ces trois puissants brassent des dizaines de millions d'euros chaque année. La conséquence directe est l'importante influence de ces groupes musicaux sur les jeunes filles et hommes en Corée. Influence se transformant en pression, amenant ces nouvelles générations à se maquiller ou à avoir recours à des opérations de chirurgie esthétique pour ressembler à ces superstars. Deuxièmement, les « dramas ». Ces séries coréennes qui sont créées à la chaîne et diffusées sur les ondes nationales de MBC, SBS et KBS, qui les mettent à l'antenne 24 heures sur 24.

 

 

Ces deux produits culturels sont visionnés et écoutés dans toute l'Asie, l'Amérique du Nord et du Sud, le Moyen-Orient, le Maghreb et l'Europe (en particulier la France). Les entreprises coréennes créent ainsi en masse des produits culturels qui se ressemblent, à destination de la Corée et ses voisins du monde, en profitant aussi pour faire de la publicité aux cosmétiques portés par les acteurs/artistes.

Les Coréens sont culturellement habitués à consommer et encouragés à le faire (page 15 du Mémoire cité ci-dessus). Après réflexion, je me dis que si les Coréens consomment autant, c'est sûrement en réaction à leur système éducatif aux airs confucianistes (en très gros : l'éducation prime sur le reste) et à leur rapport avec le travail. Consommer revient alors à se libérer, trouver un réconfort. La consommation devient une catharsis. Les Coréens sont d'ailleurs les plus gros consommateurs d'alcool fort au monde, avec en tête le « soju », la boisson nationale. Consommer oui, mais patriotiquement

Côté ouverture internationale, ça se complique. La Corée du Sud est un pays conservateur et protecteur. Les marques étrangères s'y implantent lentement. Celles qui y arrivent sont vendues le quadruple du prix de base, voire plus. De ce fait, les Coréens ne consomment en général que du national et de l'import uniquement pour certains produits bien spécifiques. Mieux encore, la Corée du Sud importe des styles et des idées plus ou moins célèbres venant de l'étranger pour en faire des produits purement Coréens. C'est ainsi qu'une mode vestimentaire inspirée du film français « Léon » de Luc Besson est apparue un peu au hasard, les femmes s'habillant comme Mathilda et les hommes comme Léon. On trouve même des cafés au nom des protagonistes, ou la suite de « Léon », exclusive à la Corée du Sud (il s'agit en fait de Wasabi, renommé « Léon 2 »). 

Le caractère protecteur de la Corée du Sud s’explique historiquement. Sa voisine la plus proche, la Corée du Nord, aime un peu trop l'ordre. Ainsi, le régime autoritaire de Syngman Rhee (1948-1960), la dictature de Park Chung-Hee (1962-1979), puis celle de Chun Doo-Hwan (1980-1988) se sont suivis. Bien que sous ces derniers, la croissance économique du pays ait fortement évolué, elle s'est faite dans la violence physique et économique d'une économie de marché protectionniste

Pour autant, il est facile de « critiquer » la Corée du Sud sur tous ces points, alors que la situation occidentale n'est pas forcément un exemple. Pris dans l'engrenage d'une forte économie de marché qui s'est accélérée pendant les « années fric » du trio Reagan-Thatcher-Mitterand qui n'a apporté qu'un accroissement des inégalités
 

"Ce mélange de libéralisme dur et de protectionnisme culturel a des conséquences sur la libre pensée des jeunes générations"


Ainsi la Corée du Sud s'est élevée politiquement, socialement et économiquement dans la souffrance, en se lançant dans de lourds programmes d'urbanisation dignes de Keynes et dans l'économie de marché les deux pieds-joints, entraînant ainsi de fortes inégalités toujours autant visibles entre les classes sociales. Ce mélange de libéralisme dur et de protectionnisme culturel a des conséquences sur la libre pensée des jeunes générations. Ces dernières s'ouvrent peu aux autres langues et cultures. Il existe bien des milieux alternatifs, je pense notamment à la création de jeunes festivals indépendants, mais ils restent minoritaires. Cette curiosité, cette ouverture est un premier pas vers l'ouverture permettant d'apporter, non pas une hégémonie de la culture étrangère, mais de la diversité dans un pays qui se construit.

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