Sommes-nous destinés à devenir des clones ?

Sommes-nous destinés à devenir des clones ?

Lorsque Clovis, premier roi des Francs, se fit baptiser (pour faire plaisir à maman) en 496, Saint Rémi, évêque de Reims, lui tint à peu près ce langage : « Cambre-toi, fier Sicambre ! Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ». Un jeune moi-même ne voulait jamais se marier (c’est beauf), n’aimait pas trop les modes que tout le monde suit (c’est beauf, et en plus je suis pas un mouton), et surtout, SURTOUT, espérait ne jamais devenir chiant et toujours se remettre en question. Résultat des comptes, environ vingt ans plus tard : marié, très dans le rang et assez proche des modes. J’habite dans le Vermont, je bois de la bière de bonne qualité (parce qu’y’a que la double ou triple IPA qui compte), je mets des chemises à carreaux, je regarde Arte et je me fais pousser la barbe. Suis-je devenu ce que je détestais et ce que je combattais, pour reprendre les mots de Saint Rémi ? Qu’est-ce qui a fait que le jeune homme que j’étais, prêt à partir sans préavis en vadrouille un peu partout, se mette maintenant à planifier ses courses, et à s’exciter dès le mardi matin, comme un con, de ne plus avoir à patienter longtemps avant le nouvel épisode de The Flash ?

Plusieurs réponses. Dans un premier temps (et je ne veux pas tomber dans une philosophie de comptoir que la meilleure série d’AB Productions, à savoir la merveilleuse Philo selon Philippe, ne renierait pas), il faut se demander si l’on peut véritablement être original. Emil Cioran, qui était loin d’être un con, à défaut d’être le mec le plus joyeux du XXe siècle, explique dans ses mots chatoyants bien à lui l’impossibilité chronique d’une société post-moderne à créer la pensée :

« Essayez d'être libre : vous mourrez de faim. La société ne vous tolère que si vous êtes successivement serviles et despotiques; c'est une prison sans gardiens - mais d'où on ne s'évade pas sans périr. »

Son Précis de décomposition (1949), un concentré de jus de bisounours, à lire en écoutant Riders on the Storm, avec une bonne bouteille de Valium à la main et les robinets de gaz ouverts, a pour avantage de bien montrer à quel point la société dans laquelle on vit crée sa propre médiocrité, et que chaque tentative de sortir du lot n’est qu’une mise à disposition d’un nouveau paradigme de médiocrité et de mise en cases (kikoo les hipsters !), certes « légèrement » déprimant, mais qui au moins fait réfléchir.

Cependant, venons-en ainsi au postulat idéal, la réponse la plus évidente tient en deux mots : je vieillis. Je suis devenu un sale con, limite beaufisant, qui renie à qui mieux mieux, comme Rémi l’a demandé à Clovis. Est-ce grave ? Oui et non. J’ai grandi et ce n’est pas si mal. Mais je suis un peu devenu ce que je me jurais de ne jamais devenir. En un sens, pour reprendre ce bon vieux Derrida, je me suis déconstruit au sein de mon environnement, et celui-ci m’a changé. On a tous cette connaissance qu’on revoit de temps en temps, quand on rentre chez Papa-Maman, et qui n’a pas changé depuis le lycée. Est-ce mieux ? Est-ce que le changement dans la continuité est possible ? Je ne sais pas. Cioran se féliciterait sans doute d’un tel questionnement existentiel (qui fait un peu mauvais devoir de philo de terminale, je l’avoue), tout en reconnaissant que la médiocrité, c’est la vie. Qui n’a jamais changé ses habitudes, à part Arlette Laguillier ? Belle question que celle-ci. Ceci étant dit, qui va me juger ? Entre boboisation, fascisation, rootsisation, qui reste le même ? 

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