Christine de Pizan, auteure injustement oubliée initiatrice du féminisme

Christine de Pizan, auteure injustement oubliée initiatrice du féminisme

Le Moyen Age a généralement très mauvaise presse dans la pensée moderne. Cette période historique est souvent perçue comme ignare, violente, barbare, percluse de superstition. Cependant, cette vue extrêmement réductrice de cette période ignore les véritables chefs-d’œuvres littéraires qui y ont été produits. Pourtant, aujourd’hui, point de Dante, Abélard, François Villon et consorts. Christine de Pizan est pour ainsi dire inconnue du commun des mortels, alors que son œuvre a laissé une empreinte indélébile sur la fin du Moyen Age. Inconnue au bataillon des non-médiévistes, Christine est pourtant sans doute la première femme a avoir tissé un schéma féministe (ou plutôt proto-féministe) sur la France.

Italienne de naissance, Christine passe la plus grande partie de sa vie en France, grâce à son papa, Thomas de Pizan, mandé à la cour de Charles V de France afin d’en devenir l’astrologue personnel, ainsi qu’un proche conseiller. Vivant à la cour, la jeune Christine développe une grande admiration pour le souverain français, qui devient vite à ses yeux le roi idéal et dont la bonté et la grande humanité marquent la jeune Christine à vie. À quinze ans, en 1379 (on se mariait jeune à l’époque) elle épouse Étienne de Chastel, son grand amour, qui lui donne deux enfants. C’est là que les choses se gâtent. En 1397, Étienne meurt. Christine se retrouve sans le sou, à cause d’un ami peu scrupuleux s’étant littéralement barré avec leurs économies qu’il doit faire fructifier. Dès lors, Christine travaille pour nourrir sa marmaille, ce à quoi elle s’emploie en devenant une femme écrivain de génie ayant profondément marqué son temps.
 


Chez Christine, le veuvage est inhérent à son acte de création ; il en est la « substantifique moelle », pour utiliser un anachronisme littéraire. Ce qui frappe tout au long de sa longue et fertile carrière, c’est à quel point son œuvre est diverse. Christine écrit de la poésie amoureuse, comme notamment les magnifiques Cent Ballades. Dans cette œuvre, elle couche sur le papier son veuvage, soulignant à quel point il crée un abominable sentiment d’abandon et de solitude. La célèbre Ballade XI est sans doute l’exemple le plus flagrant de cet ouragan émotionnel se déversant sur elle :
 

Seulete sui partout et en tout estre;
Seulete sui, ou je voise ou je siee;
Seulete sui plus qu'aultre riens terrestre,
Seulete sui, de chascun delaissiee,
Seulete sui durement abaissiee,
Seulete sui, souvent toute esplouree,
Seulete sui, sanz ami demouree.


Mais Christine, en bonne femme d’action, écrit également de nombreuses œuvres politiques, profitant de sa connaissance pour ainsi dire inégalée des arcanes du pouvoir. On pourrait ainsi citer les Lamentacions sur les maux de la guerre civile ou L’Épistre à la reine, dans lesquels elle essaie de trouver réconfort et solution à la guerre civile opposant Bourguignons et Armagnacs durant le règne empreint de folie de Charles VI.

L’idée majeure de Christine de Pizan est de donner à la femme une puissance et une place centrale dans la société médiévale. Être une femme durant le Moyen Age était dur ; être une veuve, encore pire. Christine, si elle est accablée par son état, décide de ne pas se morfondre dans son mal mais de prendre le taureau par les cornes. Éduquée, elle lit et écrit beaucoup et se fait alors la porte-parole de ses consœurs souffrantes. En écrivant, elle devient alors cette figure forte qui lui permet de mettre en avant ses idées, ce qu’elle explique dans un bouleversant passage du Livre de la mutacion de Fortune où, suivant un naufrage en bateau, elle devient homme, la seule façon pour elle de parvenir aux besoins de sa famille et d’écrire en étant acceptée pour ses idées :
 

« Plus ne me tint en la paresse/ De pleur, qui croissait ma détresse./ Fort et hardi cœur me trouvait,/ Dont je m’ébahis. »


Christine défend les femmes dans une époque atrocement misogyne, en démontrant à quel point la patriarchie est profondément biaisée. Elle combat ardemment la didactique antiféminin du Roman de la Rose à travers une admirable lettre à Jean de Montreuil. Pour Christine, la femme est nécessaire à la société, car elle a en elle une puissance qui ne demande qu’à être lâchée. C’est le message de son extraordinaire Livre de la cité des dames, sans doute son chef-d’œuvre, dans lequel elle imagine une ville entièrement construite par et pour les femmes, au sein de laquelle ces dernières peuvent se développer intellectuellement, en tant qu’être fort. Le proto-féminisme de Pizan, qui met en avant la création comme outil de réalisation de la femme en tant que membre important de la société, dans une démarche qui rappelle ce qu’Hélène Cixous écrira bien des siècles plus tard dans son Rire de la méduse. De même, l’omniprésence de la discussion de la position de Christine en tant qu’auteure nous amène à penser à quel point ses travaux sont compatibles avec une analyse foucaldienne de son œuvre, ou à la repenser par le biais des théories de la réception de la lecture.

Donc, comment lire Christine ? Eh bien, nul n’est prophète en son pays. Si Christine est abondamment traduite et éditée à l’étranger, peu d’éditions françaises modernes existent ; celles-ci sont généralement excellentes (je pense notamment au Chemin de longue étude ou au Livre des faits de Charles V, disponibles respectivement au Livre de Poche dans la collection Lettres Gothiques et chez Presses Pocket). D’autres sont carrément très difficiles à trouver, voire non rééditées depuis belle lurette. Sur Gallica ou Google Books ses œuvres sont gratuites mais dans des éditions anciennes, voire sous leur forme de parchemin. Ce manque de reconnaissance d’une si grande femme est regrettable, tant son œuvre mérite d’être remise dans le panthéon littéraire de la culture populaire française.

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