Lettre d'amour secrète à Chloé A. Raunet

Lettre d'amour secrète à Chloé A. Raunet
AUTEUR

ol-dirty-protoss

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Le

Chloé,

la première fois que je t'ai vue, c'était à Marseille. Il faisait nuit mais chaud, alors tu portais une petite robe, on aurait dit une nuisette, et aussi une casquette Mao. À un moment, tu as bu quelques gorgée de ta 1664 en ferraille avant de ricaner : « Je ne peux pas m'en passer. » Ou un truc comme ça, avec la voix de quelqu'un qui n'était pas trop sûre de ce qu'elle venait de dire, genre comme à un oral de rattrapage en mathématiques. C'est à ce moment-là que je suis tombé amoureux de toi. J'ai toujours craqué pour les brunes aux cheveux courts : c'est sûrement la faute au Cyberpunk. Ça a pas duré plus longtemps que ça et puis avec The Battant, tu as chanté le morceau suivant.

À l'époque Marsatac, c'était juste deux scènes et un vendeur de hot-dogs ambulant posé entre les deux. Alors c'était assez simple tactiquement, à la fois pour les organisateurs et pour les festivaliers : il y avait la grande scène et la petite scène et par conséquent il y avait les têtes d'affiche et les challengers. À ce moment-là, il y avait Archive, qui avait déjà fait tous les festoches de l'été et qui m'inspirait un ennui profond. Ça laissait donc beaucoup de place à ceux qui avaient préféré aller voir les Battant, en toute connaissance de cause ou tout simplement en se disant comme moi qu'il n'y avait rien à y perdre. J'avais juste entendu The Lurker et c'est devenu ma sonnerie de portable dès mon retour en Normandie une semaine plus tard.

Quand je repense au début de ce concert, je l'associe souvent à cette scène dans 24 hour party people où les Sex Pistols se produisent devant une vingtaine de mecs assis, semblant s'emmerder, avant de se lever un à un pour sautiller les bras collés au corps comme Tigrou. Ils deviendront Joy Division, ouvriront l'Hacienda et feront ce qu'on appellera Madchester. Sauf qu'à Marseille on n'a pas attendu l'Hacienda pendant 10 ans : quand le concert d'Archive s'est achevé, le public a décuplé. J'ai eu chaud, j'étais bien, j'étais heureux et même pas vraiment ivre pour ceux qui se le demandent.

"Outre le cheveux courts, il y avait ta façon brute de chanter"

Juste après j'arrêtais plus d'écouter No Head. Minimum deux fois par jour parce qu'en voiture. Je retenais des paroles que j'essayais de scander pendant les fêtes avec une copine qui plaçait toujours au moins une fois Radio Rod quand on nous laissait jouer avec Youtube. Et puis j'avais un poster homemade, je regardais les vidéos du groupe jouant Jump Up devant un public d'enfants havrais, je te lurkais jusqu'à tombé sur un featuring avec Padded Cell et tout et tout. Outre le cheveux courts, il y avait ta façon brute de chanter et surtout ces saccades qui n'appartiennent qu'à toi. Je suis un de ces gars bizarres qui détectent plus d'émotion dans le flow déséquilibré et les refrains parodiques d'Ol'Dirty Bastard que la musique archi-maîtrisée et le joli brin de voix de Thom Yorke. Quelqu'un qui accorde bien plus de crédit à un ivrogne qui chante l'amour en se postillonnant dessus qu'aux effets de Drake. Alors évidemment, l'aspect toujours très instinctif de tes morceaux : ça me séduit. En plus de ce charme incroyable qui ne peut se révéler qu'en live et qui, une autre amie me l'a avoué bien plus tard, l'avait aussi faite tombé amoureuse de toi.

"Ton disque me donne envie de remonter une rue en chantant"

Et puis le second album du groupe, moins probable pour un karaoké lors d'une fiesta de salon mais que j'avais quand même adoré en dépit de l'ambiance de sa sortie. C'était un petit peu comme voyager au pays des cow-boys fantômes, mais ceux qui gardent les vaches et ont le temps de jouer du banjo, hein ! Pas les bounty hunters. J'ai pas très envie d'en faire un plat, là, maintenant. Maintenant, il y a My Friend. Et cette musique qui m'évoque une bande de gamins traçant en BMX vers une forêt pour faire la guerre à la bande rivale armée de lance-pierres. Ta musique c'est un truc d'abord drôle, une mécanique bizarre faite de bric et broc qui projette parfois des ombres inquiétantes dans le grenier. Et c'est aussi toujours un peu tragique. Depuis ces quelques jours, ton disque me donne envie de remonter une rue en chantant Ten Steps Up, mal mais avec beaucoup de cœur. Faudrait le faire avec une ou deux potes, à l'aube, juste après qu'on se soit concertés pour vivre une aventure plus grande que la vie : « Et là on ferait comme si avait été été refoulés par un videur parce qu'on était trop saouls mais qu'on s'en fichait parce qu'en fait c'est nous les VIP que le club attendait. Ha ha ha ! » Bref. Faire des bêtises d'adultes avec le sérieux des enfants.

Chloé, c'est pour ça que je t'aime vraiment bien : tu redonnes du sang à un gamin aux genoux écorchés que j'ai été.

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