Le rap de la déglingue : rencontre avec Biffty et DJ Weedim

Le rap de la déglingue : rencontre avec Biffty et DJ Weedim

Je commence à être habitué au rendez-vous annuel qu’est le MaMa Festival. Du mercredi au vendredi, mi-octobre, quarante concerts par jour dans toutes les salles de Montmartre et Pigalle. L’année dernière, j’y avais interviewé Maxence Cyrin, cette année changement de cap : Biffty et DJ Weedim. Accompagnés d’une partie du Patapouf Gang (Julius, frère de Biffty et réalisateur des clips ; Kelasouye qui gère le merchandising du Patapouf et de Vald ; James le manager), je suis surtout arrivé à la fin d’un repas entre potes. Tout au long d’une interview entrecoupée de shots de jager et de pauses clopes, j’ai pu échanger plus que poser des questions à la chaîne et en savoir plus sur ces gais lurons.

 


Est-ce que la souye est quelque chose d’apolitique, ou au contraire cette débilité volontaire est un doigt d’honneur aux attentes sociales ?

Biffty : Je sais pas si c’est vraiment politisé… Dans le fond c’est politisé parce qu’on a tout le temps affaire à des connards et on est bien obligé de les insulter, mais c’est pas réfléchi pour être une revendication politique.

DJ Weedim : En vrai, je vois tout à fait ce que tu veux dire et ça dépend du point de vue de chacun ! Biffty et moi, on assume le truc, on n’est pas politisés dans le sens où je n’ai jamais voté de ma vie, Biff une fois, moi j’y arrive pas. Mais dans ce qu’on fait, il y a une résistance politique effectivement dans le sens où, qu’on le veuille ou non, on va l’encontre de la norme et on nique les règles imposées par le système dans ce qu’on montre. Mais on le dit jamais dans les chansons...

Biffty : Si quand même, j’ai fait un morceau pour virer les fachos (NDLR : Riposte), le seul vraiment engagé et le refrain c’est une chanson de mon père (NDLR : ancien membre des Ludwig von 88 et de Raymonde et les Blancs-Becs).

Et par rapport à ce que vous montrez, vous avez l’impression que le public attend quelque chose de vous, donc que vous avez besoin de contrôler votre image ?

DJ Weedim : Non, je crois que les gens adorent Biffty parce que c’est le mec le plus simple et nature que tu connaisses. Du lundi au dimanche, il est comme tu le vois dans les clips, il interprète pas un personnage.

Julius : Parfois quand même, on essaye de créer un univers évidemment dans les clips, mais chacun est comme il est, que ce soit Biffty, moi ou les autres membres du Patapouf.

Ouais, il n’y a pas de volonté d’occuper une place dans le paysage rap français, ce n’est pas une étude de marché comme on peut le voir chez d’autres…

Biffty : Non du tout, on est venu faire n’importe quoi sur les prods de Weedim et on s’est rendu compte que ça marchait et c’est de mieux en mieux. Après, on s’est jamais dit qu’on allait rentrer dans une case et prendre un marché, comme y’en a plein qui font, comme tu viens de le dire.

DJ Weedim : Ouais du genre « ça y est on est les p’tits foufous délurés du rap game »… Non jamais de la vie on s’est dit ça. Les mecs qui sont là en mode White trash mes couilles, ça me débecte.

Biffty : On nous met souvent dedans il faut dire, par défaut.

DJ Weedim : Ça traduit un manque de culture ça, les gens ont besoin de mettre une étiquette quand ils voient un truc nouveau. Biffty et oim on est comme on est, il n'y a pas de jeu ou de personnage.

De mon point de vue, vous êtes loin d’une étude de marché et vous êtes plus proches d’une idéologie punk des années 1980 que celle de la majorité du rap grand public.

Biffty : En théorie, c’est ça le rap, même si ça a évolué…

DJ Weedim : Ouais regarde maintenant les gars ils se lissent les cheveux, à la base c’était pas ça non plus.

Et l’évolution de ce vous êtes et ce que vous faites, vous voyez ça comment ? Rester là dedans ou au contraire évoluer vers complètement autre chose petit à petit ?

Biffty : Je me vois évoluer au fil des jours et comme ça vient, comme tout le monde pour le coup. Ça rejoint ce qu’on disait, on reste comme on est et on voit.

DJ Weedim : Quand même, il y a un endroit où on calcule les choses, c’est sur ce qui va se passer sur les albums. Regarde pour le prochain album, le lifestyle c’est nous, mais la musique, on réfléchit et on travaille pour proposer des choses nouvelles et travaillées. Après, si le public trippe parce que Julius a les cheveux bleus et l’autre a les cheveux roses, tant mieux ça fait partie du personnage, mais ils ne se sont pas teints les cheveux pour choquer tout le monde ou pour un plan de carrière. Par contre, pour la musique on réfléchit vraiment, on veut sortir des sentiers battus, clairement !

Au niveau musical d’ailleurs, le vocoder et l’autotune, c’est un choix de style ou tu ne sais pas chanter ?

Biffty : Je sais chanter, j’adore ça en plus et j’adore quand je chante, mais c’est bien mieux quand tu mets de l’autotune dans ce style dans le sens où c’est un instrument comme un autre. Pour moi c’est comme de mettre un snare ou un kick qui colle avec le style, pareil avec le vocoder. C’est la musique qui veut ça, genre t’enlèves la basse dans du rock, ça va plus trop marcher.

(On est interrompus par une tournée de shots offerte par le restaurant)
 


Justement sur le point de vue musical il y a une cohérence depuis le début, et depuis quelques temps on sent une volonté d’évolution entre la track avec Biga*Ranx, le remix de Von Bikrav de Diamanté. C’est quelque chose que tu veux faire, aller faire d’autres styles radicalement différents comme ça ?

Biffty : Ouais parce que Weedim et Chapo ils font des prods originales, même si ça part de la trap de manière générale. Ils sont capables de sortir autre chose, genre là c’est plus « instrumental » et moins électronique sur les derniers, plus reggae ou cubain, on va essayer de trouver d’autres trucs vraiment nouveaux.

DJ Weedim : Par rapport à la musique c’est ce que je disais, là pour l’album de Biffty même si évidemment ça va être du rap, on a envie d’élargir le spectre à mort. Des instruments acoustiques, des trucs vraiment typés comme il a dit.

Il y a quand même souvent des prises de risques dans les prods que tu fais, on rappelle que tu as produit l’album Agartha de VALD. Quand je dis prise de risque, c’est dans le sens où tu apportes un truc surprenant à la première écoute.

DJ Weedim : Je me répète un peu, mais effectivement on n’a pas envie de sortir des morceaux pour sortir des morceaux. On sait faire, on a sorti trois ou quatre EP, avec des hits, je fais du Weedim, Biffty fait du Biffty. Maintenant on est intelligents, il y a eu Megaboze avec Biga*Ranx, il y a Hellfest avec Gérard Baste (NDLR : des Svinkels), il y a eu le remix de Von Bikrav. Les gens kiffent qu’on apporte des trucs, qu’on fasse pas du pe-ra pour faire plaisir, mais qu’on utilise notre énergie pour chercher.

Biffty : On fait quand même du pe-ra même si on fait ça sur une prod reggae ou rock, ça reste la base !

J’ai l’impression que les scènes un peu originales et innovantes se rejoignent à un moment. Que les Casual Gabberz (le collectif de Von Bikrav) passent du Biffty en teuf et que ça marche aussi bien, c’est génial et ça montre que tout ce petit monde se retrouve quelque part, musicalement.

DJ Weedim : Tu sais, je crois que c’est le côté underground. Ou plutôt ghetto, la ghetto music de manière générale. Que ça soit du rap, du baile funk, du 2-step ou du grime, y a une sonorité underground qui va attirer les gens. Et nous on cherche quand même à se rapprocher de ça.

D’ailleurs c’est arrivé comment ? Comment vous, Biffty et Julius, fils de punk et neveux de Michel Gondry, vous êtes arrivés à faire du rap comme ça ? Parce qu’on est loin du rap middle class à la Fuzati quand même et vous avez pas grandi dans le ghetto, plutôt dans une émulation artistique de manière générale. Comment vous avez fait le pont entre ce milieu et la ghetto music ?

Biffty : Le rap, ça vient de moi. J’écoute quasiment que ça depuis très jeune, j’écoutais un peu de métal entre onze et quatorze ans, mais j’ai tout arrêté et j’écoute plus que du rap depuis dix ans du coup. Vers quinze ou seize ans, j’ai fait comme tout le monde et j’ai commencé à écrire des merdes sur un bout de cahier. En tout cas, je n’ai pas le sentiment qu’il faille venir du ghetto pour faire de la music ghetto, comme t’as des mecs qui viennent du ghetto et qui font pas du tout du rap ghetto pour citer personne (rires). Donc du coup, je pense qu’aujourd’hui les origines des musiciens on s’en tape pas mal. Au contraire, je pense que les mecs dans les cités ils en ont plutôt marre du rap, que ça aidait pas à faire passer leur message, ils ont envie de faire autre chose.

DJ Weedim : Et puis en dix ans, le game a complètement changé à ce niveau là. C’est TER-MI-NÉ dans le sens où il y a un public pour chaque style, mais t’as des blancs qui écoutent du rap caillera et des mecs de tess qui écoutent du rap middle class. Après nous, une fois de plus, on fait de la musique et on ne veut aucune case. On fait pas d’un style ou d’un autre, on fait de la musique. Aujourd’hui, les histoires de street cred parce qu’un rappeur a fait de la taule ou quoi, c’est dépassé, on s’en tape complètement. C’était il y a vingt ans honnêtement !

Biffty : Ouais clairement, le fait d’être crédible et écouté parce que t’as tué quelqu’un et fait de la taule, déjà en France c’était de l’imitation, mais même aux States c’est plus valable. Y’en a qui bossent parce qu’ils ont fait un petit massacre du coup ça fait une bonne pub, mais on n’est plus dans la même époque.

DJ Weedim  : Et puis l’habit ne fait pas le moine aujourd’hui plus que jamais, on parle que de musique et plus de personne. Si la musique et bonne, c’est cool et on s’en fout de qui la fait.

Pour aller dans ton sens, le baile funk commence à se faire un peu connaître en France, mais t’écoutes ça à Montmartre alors que c’est de la musique des favelas où ils se tirent dessus toute la journée. C’est une musique pour le moins ghetto à la base et c’est devenu une musique de bobo chez nous.

DJ Weedim  : Tout ce qui est ghetto finit par devenir bobo, en haut de l’affiche.

Julius : Regarde en haute couture, le nombre de trucs qu’il vont chercher dans la culture ghetto ou street.

Biffty : En même temps, on joue ce soir dans un festival de bobos principalement mais c’est cool.

DJ Weedim  : En soi, l’art et la musique, ça reste des trucs de bobo de toute façon quand ça marche.

Biffty : L’avantage, c’est que dans le rap on se prend pas trop pour des artistes, sinon on se prendrait tous pour Kayne West et ça serait insupportable.

DJ Weedim  : Et ça c’est cool que très peu de rappeurs se prennent pour des artistes. Si on était dans ce délire ça finirait dans une salle d’expo pourrie à écouter du pe-ra devant des tableaux contemporains, ça ferait chier.

Pour vous c’est forcément élitiste l’art et la musique ?

Biffty  : Non je ne dirais pas élitiste. Dans le fond les artistes ont un sentiment d’élitisme mais c’est faux. C’est pas parce que t’écris des bouquins ou que tu dessines bien que t’es la pointe de la société. Mais honnêtement, ce qui définit la pointe de la société aujourd’hui, c’est l’oseille que tu vas générer, la notion même est faussée.

DJ Weedim  : J’ai plus de respect pour un mec qui va aider les gens dans la misère, que ça soit en Afrique ou à Paname, mais quand on sort un bouquin de merde, on sauve pas le monde, faut redescendre. Quand je vois le festival de Cannes, ça me donne envie de vomir sérieux. Je les vois, c’est de l’art, mon cul, etc. mais c’est juste un énorme putain d’egotrip qui brasse du blé, l’art n’a pas sa place là-bas en réalité.

Biffty  : Ouais au final on est peut-être les plus humbles dans ce contexte. On peut rapper egotrip, dire « ouais on fume plus que toi, on est meilleurs », etc. Le dire de manière débile et on s’amuse (c’est valable pour tous les rappeurs), mais au final quand tu parles avec un rappeur en général il va pas te dire « ouais je suis artiste moi ».

DJ Weedim  : J’ai du mal à me qualifier moi même en tant qu’artiste dans la vie de tous les jours. C’est ma meuf qui me le rappelle en me disant que je gagne ma vie en faisant de la musique depuis des années et je réalise qu’elle a pas tort.

(Julius interrompt pour nous montrer un texto qu’il vient de recevoir) : Regarde ce que je reçois à l’instant, c’est beau, la meuf me dit « Ouais comme toi je suis artiste », c’est le thème de la journée les gars ! (rires)
 


 

Pour la prochaine question, il n’y a pas de bonne réponse je précise. Quelle est la place de la femme dans ton univers de rappeur ?

Biffty  : Alors en tant qu’homme, les femmes c’est ma daronne, la famille, les filles que je côtoie. Dans mon univers de rappeur, je sais pas j’en parle pas trop… Quand je parle de violence sexuelle par exemple, c’est plus la mise en scène d’un viol de l’auditeur, pas d’une femme en particulier évidemment. Mais si en fait j’avoue je parle pas mal de meufs en fait, mais j’y réfléchis pas dans le sens où, certes, j’en parle mal, j’insulte et tout. Mais bon les hommes n’ont pas une place particulière non plus, j’en parle mal aussi. Et puis tu verras, j’ai beaucoup de meufs qui m’écoutent et qui viennent aux concerts et même les paroles très « machistes » qui parlent de cul et tout, les meufs qui écoutent (et les mecs aussi j’espère) savent très bien qu’on rigole et qu’on est gentils, qu’on sera les derniers mecs sur Terre à agresser ou même se mettre sur le corner pour insulter les meufs qui passent.

DJ Weedim  : C’est du second degré de toute façon, que ça soit sur les femmes ou le reste. Ce qui nous fait rire c’est plus c’est horrible et choquant, plus ça va nous faire marrer.

Biffty : C’est une certaine mise en scène de la société, dans le sens où quand j’écris j’ai envie de montrer la vie concrète, la violence quotidienne, celle des faits divers et de ce que la société nous montre. Pas ce que je suis moi, ni ce que je vis au quotidien personnellement, mais ce qu’on voit, ce que les médias montrent, ce que les humains sont capables d’inventer d’horrible…

DJ Weedim  : Ouais la violence, les viols, les attentats… Biffty en gros c’est viol massif et un attentat massif pour que les gens réagissent un peu. Maintenant peut-être un peu moins…

Julius : Parce qu’il y a Weedim qui lui dit de se calmer un peu ! (rires)

Et toi Weedim, en tant que producteur, tu es arrivé comment à cette version du DJ showman avec Biffty ?

DJ Weedim  : Ce qui est marrant c’est qu’aujourd’hui je suis sur scène avec Biffty. J’y pensais hier soir du genre « putain comment j’ai fini là ? », à la base je suis DJ et là je suis sur scène comme ça, c’est ouf ! Après j’en sais rien, moi je suis un music lover, je suis un show man, du coup je me suis mis à produire.

Biffty : En vrai c’est pas normal, les rappeurs ils ont leur DJ attitré mais c’est rarement lui qui fait les prods. Du coup le producteur il reste dans son studio, c’est pas cool. Le vrai kiff quand tu fais de la musique c’est d’être sur scène, face aux gens.

DJ Weedim  : Bah ouais c’est triste, y’en a plein qui vont jamais jouer leur musique sur scène, du coup ils vivent pas leur création à 100 %, c’est frustrant de mon point de vue. Ils font des tubes qui sont joués devant cinquante mille personnes et personne les connaît. Ils ont la thune et un merci du rappeur, c’est triste quand même ! Après moi je faisais du skate, du coup la musique était super importante dedans. Je suis rentré dans la musique par le scratch, puis avec le crunk. J’ai compris que c’était hyper simple à faire (rires), du coup j’ai voulu en faire et ça a démarré comme ça.

Tu as fait des prods pour VALD aussi, du coup comment tout ce monde s’est rejoint ?

DJ Weedim  : Alors c’est assez simple, Julius faisait un clip pour Vald, Biffty était dedans aussi, du coup tout ce petit monde s’est rencontré. Après ils ont fait une release party, moi je mixais à cet évènement via un autre réseau et j’ai rencontré Julius à ce moment là et c’était parti. Ensuite Vald m’a proposé d’être DJ pour lui, puis à partir de là on est parti en studio !

Pour conclure, vous auriez un petit scoop sympa à annoncer sur le prochain album ?

Biffty : Il y aura des feats sympa, j’ai mes idées. Si tout se passe bien on sera disque d’or rien qu’avec les feats et on aura rien d’autre à faire ! Non je déconne, c’est dur d’annoncer un scoop, on bosse à mort pour faire kiffer les gens et sortir un truc nouveau là.

DJ Weedim  : Ouais faire kiffer les fans, on voudrait récupérer plein de followers meufs surtout. Pour que dès qu’on va jouer, le premier rang ça soit que des meufs et après qu’elles soient dans les loges. En gros qu’elles envoient un petit DM sur Instagram avant les concerts, comme ça on se retrouve dans ma chambre et on fait un threesome avec Biffty. Oubliez pas les meufs, #Threesome. Au minimum.

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