Avis partout, critique nulle part

Avis partout, critique nulle part

Il parait que quelqu’un, quelque part, a dit que la critique est aisée, mais l’art est difficile. He bien laissez-moi vous dire que c’est de la connerie et que ce Philippe Destouches, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est un sacré imbécile. Si l’art est difficile, la critique l’est tout autant. Quand je parle de critique, je ne parle pas de mettre cinq étoiles au dernier Tarantino sur Allociné suivi d’un « cété tro bien, tro gore même si jai fé avansse rapide au débu ». Non, ça c’est émettre un avis, tout le monde peut le faire. Cela ne vaut rien, certes, mais c’est à la portée du premier mammifère venu. Enfin non, ça ne vaut pas rien, c’est un avis parmi des milliers d’autres, posté par une personne lambda sur un site tout aussi lambda.

Livrer une critique d’œuvre est différent, cela demande un autre niveau de compétences. Le critique est le genre de type qui boirait un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur ton feu de camp. Ce mec là, tu le largues au Pôle Nord, sur la banquise avec un slip de bain pour tout vêtement, sans une brosse à dents et demain après-midi tu le vois débarquer au bord de ta piscine avec un sourire jusqu’aux oreilles et les poches bourrées de pesos. Ce type-là est un professionnel. On ne se lance pas dans la critique d’une œuvre avec sa bite et son couteau, ho non, cela demande plus de bagages qu’une jet-seteuse lambda. Compréhension, réflexion, analyse, culture, savoir-faire. Voilà les skills du critique, avec pour les meilleurs des meilleurs, les Navys Seals de la discipline, les Michel Ciment, les Jean-Baptiste Thoret, les Laurent Aknin, les Antoine Coppola, les Robin Gatto : une vraie plume. Parce que oui, être critique c’est aussi être un auteur. C’est avoir un style. Par exemple : écrire un ouvrage critique sur Hideo Gosha ou John Carpenter pour apporter une vision et un éclairage afin de mettre en avant son gars sûr. Voilà, c’est de cela dont on parle. Pas de Lecinéfildu89 et ses 3256 avis de deux lignes sur Allociné.

 

"Si, avec Internet, les avis se sont multipliés, l’expertise critique, elle, a pris cher"

 

Avec l’avènement des Internets, on a vu poindre une infinité de sites ou blogs de cinéma, de musique, de littérature à la qualité plus que discutable. Pour un site valable, on en compte une cinquantaine aussi intéressants et pertinents que le dernier Fabien Onteniente. Des blogs sur lesquels on se contente de recopier gentiment, docilement, la fiche promo ou le dossier de presse envoyé par le distributeur dans l’espoir d’être en bonne place pour les prochaines projo presses ou de gratter une accred pour le prochain concert du groupe à la MJC de Chenôve. Si, avec Internet, les avis se sont multipliés, l’expertise critique, elle, a pris si cher qu’elle mérite de se retrouver sur la liste des espèces menacées publiée par le WWF. On assiste à une tripadvisorisation de la critique dans laquelle n’importe quel péquenaud muni d’un clavier d’ordinateur ou pire, d’une webcam, peut - parce qu’il a survolé, dans le meilleur des cas un ouvrage théorique - se prétendre critique cinéma ou musical et ainsi livrer en pâture ses goûts à un public de suiveurs sans aucune autre exigence que celle d’être confortés dans leurs certitudes. Mais le cinéma est une chose trop belle pour être traitée comme une vulgaire gargote à graillon de Palavas-les-Flots à laquelle Jeannot Suze aura accordé une toute petite étoile parce que le pastis était pas frais et le short de la serveuse trop long. Le cinéma ne mérite pas ça mais malheureusement, de plus en plus, au royaume des aveugles, un borgne avec un dixième à l’œil valide sera toujours le roi.

Si un avis avait été précieux, on ne passerait pas son temps à le donner à tout le monde. Et à l’accompagner d’une petite note. La petite note bien mesquine qui fait mal et qui, pour beaucoup de « lecteurs » qui ne prendront même pas connaissance de l’avis, sera le seul point de repère. La petite note de professeur qui juge son petit élève. Lorsque Kant est parti à l’assaut de la raison pure il n’a pas terminé son ouvrage par une petite note suivie d’un commentaire cinglant : « 9/10. C’est bath mais un peu chiant comme même, parfois endirai un film des Césars lol ». Kant a pris la raison pure dans toute son ampleur, l’a décortiquée, analysée, dépecée, découpée, déconstruite, reconstruite, recomposée. Il en a observé chaque composante et chaque particule. Avec son bagage intellectuel et théorique, il a essayé de la comprendre, de l’expliquer. Il a pris du temps, beaucoup de temps pour englober toute la raison pure. Manu a bel et bien opéré une vraie démarche critique. Il a bossé sa race, travaillé son texte, son style, son phrasé, il n’a pas juste lancé un freestyle au micro de Fred Musa. Kant s’est arraché.

 

Gars sûr : Michel Ciment

 

Maintenant, on sera d’accord que la critique du « Führer en Folie » ne demande pas non pus le même investissement ni la même somme de travail. Inutile de livrer 856 pages plus une introduction sous forme de prolégomènes sur ce fleuron de la nannardomédie bleu blanc rouge. Critiquer c’est aussi s’adapter à l’œuvre scrutée. On n’aborde pas de la même manière Stalker, Le Facteur de Saint-Tropez ou John Wick II, chaque oeuvre aura un angle d’approche personnel. Déterminer cela est déjà le début d’un travail critique, sans ces prémisses on se retrouve avec des choses comme :
 

« Stalker c’est chiant »
« Le Facteur de Saint-Tropez c’est très con »
« John Wick II c’est trop violent, j’ai pas aimé »


Prenons l’exemple d’Yves Klein : le donneur d’avis dira « c’est bleu. 5/10», le critique cherchera à définir ce bleu, qu’est ce qui fait que ce bleu est si bleu, qu’est ce qui le rend unique parmi tous les autres bleus, pourquoi Klein a choisi le bleu et pas le taupe ou le jaune pisse ? De la même manière, quand le donneur d’avis se contentera d’un « JPP, Pascal Brutal en dirai Karim Benzema wesh », le critique tentera de comprendre le rôle d’Alain Madelin dans l’univers uchronique de Riad Sattouf.

Trop souvent, critiquer est synonyme de « dire du mal », on imagine le critique cinéma comme un cinéaste frustré, probablement puceau et obèse, qui prend son pied à descendre des films pour expier mesquinement l’échec de sa petite vie misérable. Rien n’est plus faux, si on prend l’exemple de la Nouvelle Vague, la plupart de ces gars-là ont commencé comme critiques cinéma. De même pour des mecs comme Dario Argento ou Pier Paolo Pasolini. Il faut vraiment être d’une crasse mauvaise foi pour affirmer que ces deux-là ou François Truffaut sont des cinéastes obèses, ratés et frustrés. La critique est une manière comme une autre d’apprendre, d’étudier un art, de le comprendre, ça ne remplacera jamais la pratique certes, mais comme dirait l’autre, « c’est en regardant des films qu’on apprend à faire des films ». Critiquer, étymologiquement c’est « l’art de discerner », l’art de voir ce qui se cache derrière. Les mots parlent d’eux-mêmes, critiquer c’est ouvrir une œuvre en deux, plonger les mains dans son bide, en exposer les entrailles fumantes et les observer attentivement, sous toutes ses coutures. On est plus proche de l’autopsie que de la photographie. La critique révèle une œuvre alors que, de plus en plus, les donneurs d’avis la jugent. Sans vraiment chercher plus loin que le bon mot qu’ils vont pouvoir en tirer. No offence.

 

"Sur les Internets, ce n’est pas le plus malin qui a raison, c’est celui qui parle le plus fort"

 

La critique est un art qui nécessite du doigté. Une des données importantes est la recontextualisation du sujet. Par exemple, on peut lire que les polars italiens des seventies étaient ouvertement fascistes. Ce n’est pas totalement faux mais c’est beaucoup plus compliqué que cela. Si on replace le polar italien des années 1970 dans son contexte, on se rend compte que l’Italie, les années de plombs, les attentats, la roublardise des producteurs, les moyens de production, l’époque et l’actualité jouent une part prépondérante dans la création mais aussi dans la perception du film. Il est important de toujours comprendre l’histoire d’une œuvre et celle des artistes qui en sont les auteurs sans quoi on a vite fait de passer pour un con en affirmant haut et fort que Starship Troopers et Dirty Harry sont de scandaleux films fascistes. Mais on le sait, sur les Internets, ce n’est pas le plus malin qui a raison, c’est celui qui parle le plus fort.

N’importe qui est prêt à écrire n’importe quoi pour être lu par n’importe qui. Quand on lit que les Sept Samouraïs, qui a une note moyenne de 1,8 sur Allociné, est « tout simplement nul, on s'ennuie a mourir les combats sont ridicules les persos ignobles 3h20 de nullité absolue », que Lucy est « un idéal de cinéma », que Tetsuo est « une daube infâme. De la grosse grosse chiasse. » ou que Salo « enchaine les scènes morbides et/ou dégoutantes sans aucune réflexion sous-jacente […] Si vous voulez voir du film choquant, violent MAIS intelligent, tournez-vous plutôt vers Gaspar Noé », la seule réaction sensée est de tirer la chasse d’eau plusieurs fois et de passer un petit coup de brosse.


 

Gros schlague : Durendal

 

On pourra dire que « les goûts et les couleurs nianiania» ou débattre sur l’objectivité d’une critique mais on n'a pas l’temps de niaiser et on sait que l’objectivité dans la critique n’existe pas parce qu’à partir du moment où on pose son regard sur quelque chose ben, l’objectivité disparaît pour laisser place à la subjectivité de celui qui regarde. Savoir ça, c’est déjà une grand début et tout critique digne de ce nom se doit de l’appliquer, l’important c’est de rester objectif dans sa subjectivité, d’imaginer sa théorie en partant des images et pas d’essayer au risque de tordre la réalité de faire coller des images à sa théorie juste pour se toucher la pine. Il faut aussi être capable de reconnaître des qualités à des auteurs ou des films que l’on n’aime pas (Coucou Michael Mann, coucou « Blade Runner »). L’autre danger de la critique, surtout en vidéo, est de se mettre tellement en scène qu’on ne sait plus du tout de quoi le gus est en train de parler. Là, on est plus dans le one man show qu’autre chose alors que logiquement le critique doit se mettre à poil, une rose dans le bec, faire la haie d’honneur et sortir le grand jeu pour son sujet. Mais tristement, c’est souvent le « je » et l’immédiateté qui dominent.

Mais tout n’est pas perdu, c’est toujours quand les ténèbres sont les plus fortes que surgit la plus éclatante des lumières. On constate un vrai retour en force du fanzinat et de l’expertise amateur, centré essentiellement sur le cinéma de genre qui rappelle le retour en force du vinyle dans le monde de la musique « underground ». Alors que la presse écrite officielle agonise, il n’y a jamais eu autant de fanzines qu’aujourd’hui et ceux-ci n’ont jamais été aussi professionnels. Une preuve qu’il existe encore des personnes assez passionnées pour sortir des dossiers sur Lucifer Valentine, des analyses de 60 pages consacrées à Lucio Fulci ou des longs papiers analytiques sur l’œuvre d’Alvaro Vitali. Et plus encore, on trouve des gens assez fous pour les lire, c’est ça qui est magnifique là-dedans. Si la critique se ghettoïse de plus en plus, elle n’en n’est que plus éclatante et comme souvent, c’est du tas de fumier que surgit la rose. Maintenant qu’on a dit tout ça et qu’on s’est bien touché il est utile de rappeler qu’on n’est pas là pour faire la loi et distribuer le droit à la parole et à l’expression, bien sûr que tout le monde a le droit de donner son avis. Aussi sûr que celui de prendre cet avis, de le rouler en boule et de se le carrer au plus profond de son être. Bref, voyez des films, lisez des livres, écoutez des disques et soyez votre propre critique parce qu’au final, comme dirait notre maitre à tous :

 

« Yeah. Well, you know, that’s just like your opinion man. » 

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